Etude sémantique et portée stratégique de Président normal

By 5 April 2013

C) « Président normal »

1) Etude sémantique

Comme on l’a évoqué au moment d’aborder la question des mots-clés d’extraction, c’est le mot normal qui est le marqueur de cette déclaration, celui-ci ayant été par ailleurs associé à d’autres termes ou décliné différemment : candidat normal, normalité.

Deux définitions nous sont proposées pour définir cet adjectif : tout d’abord « qui est conforme à une moyenne considérée comme une norme ; qui n’a rien d’exceptionnel, ordinaire, habituel », puis « qui ne présente aucun trouble pathologique » (Le Petit Larousse, 1995 : 702). Il y a donc deux « niveaux » de définition : la proximité avec la « norme » et une approche plus « médicale ». A partir de ces deux points de vue, on peut s’interroger sur ce qu’à vraiment voulu dire le candidat socialiste.

S’il est un terme largement employé dans la langue française, c’est bien le terme « normal ». On l’emploie très souvent et pour signifier des choses de la vie quotidienne : on peut donc s’étonner de le voir associé à cette fonction suprême qu’est celle de Président de la République. De plus, on peut considérer que cet adjectif est rarement utilisé pour qualifier un individu, ou alors, en des termes assez peu flatteurs ; si ce n’est pour parler de sa santé, dire de quelqu’un qu’il est « normal », ne s’apparente pas vraiment à un compliment : on aura plutôt tendance à penser qu’un individu ainsi qualifié n’a « rien d’exceptionnel », pour reprendre la définition du Petit Larousse. Aussi, associer ces deux termes, président et normal est peut-être le premier pari réussi du candidat socialiste, car cela interroge, laisse perplexe.

Par ailleurs, il semble que l’on voie assez rapidement poindre « l’opposition » que suscite l’usage de ce terme, normal, plutôt que sa propre définition : puisque l’on a du mal à imaginer qu’un président puisse être autre chose que « normal », cette expression peut donc vouloir signifier « normal », par rapport à quoi ou bien, au contraire de qui ? Cela signifierait-il que cette « petite phrase » ne se justifie que par « l’existence » d’un ou de plusieurs contre-exemples ? Qu’en serait-il lorsque celui-ci ou ceux-ci auraient « disparu » du champ médiatique ?

C’est à ces questions que nous allons essayer de répondre en étudiant les reprises et circulations de cette petite phrase dans les articles de Libération et du Figaro.

2) Eléments statistiques

Voici un récapitulatif des extractions effectuées par rapport à la « petite phrase » : « Président normal » (détail des statistiques consultable en annexe III, p. 158) :
Etude sémantique et portée stratégique de Président normal

Avec un total de 78 articles, on peut établir que cette « petite phrase » a été beaucoup reprise, mais il faut rappeler que la période d’extraction est longue : 15 mois au total, ce chiffre est donc à relativiser. Des deux journaux, c’est Libération qui la cite le plus souvent avec un peu plus de 55% des articles, mais la différence n’est pas significative.

Pour ce qui concerne le « format de la petite phrase », nous avons choisi de les classer majoritairement dans la sous-rubrique « allusion » plutôt que « petite phrase citée ». En effet, même si l’on retrouve intégralement « président normal », on retrouve aussi les autres mots-clés de recherche, mais pas l’intégralité de la phrase prononcée en décembre 2010, d’où ce choix. Quoi qu’il en soit, cette déclaration n’a que rarement donné l’occasion aux deux journaux d’en faire « l’objet central » de leur article : cela n’est le cas que dans 6.41% des articles. A cet égard, on peut faire un parallèle avec « réenchanter le rêve français », où l’on a observé le même phénomène.

Ainsi, la presse a rarement consacré des « papiers » entiers à cette expression. Quand elle le fait, ce sont plutôt des articles décalés, des regards extérieurs, comme par exemple cet article de Philippe Labro dans le Figaro du 30 mai 2011 intitulé « Président : « normal » ou anormal ? » (voir annexe II, p. 138). La presse écrite préfère donc citer les différentes expressions dans ses articles : président normal, candidat normal, ou normalité. Celles-ci apparaissent, par petites touches, de temps en temps pour renforcer une idée, un thème, ou pour citer un adversaire qui moque la normalité affichée du candidat socialiste.

Les positionnements sont également intéressants à observer. De notre point de vue, bon nombre des articles qui reprennent ces expressions n’affichent pas un parti pris très marqué : nous avons même considéré que 44.87% d’entre eux pouvaient être classés comme « neutre », ce qui est la proportion la plus importante parmi les quatre « petites phrases » étudiées. On a le sentiment que les observateurs n’ont pas osé « trancher », un peu comme si elle pouvait avoir plusieurs interprétations.

« Président normal » présente en effet cette particularité d’être, au fond, une expression assez « inattaquable » et c’est prendre un risque que de la remettre en question, puisque souhaiter un « président anormal » semble difficile à défendre.

En revanche, chaque journal, lorsqu’il prenait position, l’a fait d’une manière claire, puisque 100% des articles classés « pour » viennent de Libération, quand Le Figaro a produit 91.30% des articles positionnés « contre ». Tous ces chiffres peuvent laisser penser que cette petite phrase a majoritairement été citée ou a servi à illustrer d’autres propos. Quand elle a cependant été utilisée pour « juger » le candidat, ce jugement a été net et n’a pas varié dans la continuité des articles au sein du même journal. Il semble donc que cette petite phrase ait tout de même été assez « clivante » dans sa manière d’être traitée par ces deux journaux quand ceux- ci décidaient de prendre position.

Une autre donnée est importante ici, il s’agit de l’évolution dans le temps. Le schéma ci-après retrace la manière dont les articles se sont comportés dans la durée. Etant donné la période assez longue, nous n’avons pas converti ces données en semaines, elles apparaissent « en mois ».

Etude sémantique et portée stratégique de Président normal

Ce graphique nous donne plusieurs indications.

Tout d’abord, on remarque que la « petite phrase » de François Hollande n’a pas entraîné de réaction immédiate dans la presse. Prononcée en décembre 2010, elle n’a « provoqué » que deux articles en janvier 2011 et aucun en février et mars. Il faut par ailleurs noter, même si cela n’apparaît pas sur ce schéma, qu’aucun article n’était non plus paru sur ce sujet en décembre 2010, dans les jours qui ont suivi la déclaration. Nous sommes ici dans une configuration différente des autres petites phrases étudiées, un peu comme si celle-ci était passée inaperçue à ses débuts. On peut analyser ce silence comme de la « surprise » de la part des observateurs, mais, en général, la surprise entraîne des réactions, cela n’a pas été le cas. C’est semble- t-il l’indifférence qui a prévalu et ce terme « normal », qui a peut-être banalisé la déclaration à ses débuts. Trop neutre, qui sait, pour être reprise par le média « presse papier », étant donné son côté moins interactif que d’autres médias comme la télévision, la radio ou internet ? Cela ne semble pas être le cas car nos recherches sur ces médias donnent très peu de traces de reprises à cette époque. Quant à la presse papier, nos recherches sur Factiva nous indiquent que Le Parisien semble être le seul à l’avoir repris au moment où elle a été prononcée, dans cet article intitulé « François Hollande se rit des querelles de dames » (voir annexe II, p. 140).

L’autre point significatif à noter sur ce graphique est le pic très important observé en mai 2011. Celui-ci est concomitant de « l’affaire DSK » qui, rappelons-le, a éclaté le 15 mai 2011. Dominique Strauss-Kahn, le rival principal de François Hollande, se retrouve hors course et le député corrézien prend la tête dans les sondages. La presse s’intéresse alors à lui et commence à citer cette « petite phrase » prononcée quelques mois plus tôt. Un peu comme si la déclaration prenait de l’importance au moment où le statut change. Pour rejoindre ce que nous évoquions auparavant, on peut supposer que cette « petite phrase », qui est la plus ancienne des quatre petites phrases étudiées, n’a pas provoqué de réaction immédiate, car au moment où elle a été prononcée, François Hollande n’était encore qu’un challenger. Mais celle-ci « ressort » au moment où François Hollande prend un autre statut : un peu comme si les déclarations marquantes, présentes ou passées, venaient « solidifier » un nouveau statut et le nouveau rôle joué par François Hollande, et que les mots prenaient de l’importance en même temps que sa situation personnelle. Mais on peut émettre une autre hypothèse, que l’on a déjà évoquée plus haut. Celle que cette notion de président normal ne commence à prendre son sens que lorsque le contre-exemple apparaît. Ou plutôt, disparaît… DSK « hors course » en mai 2011, le « pic d’articles de la même époque » peut signifier que F. Hollande passe du statut de challenger à celui de favori : la presse reparle de lui et « ressort » ses déclarations phares, parmi lesquelles le « président normal ».

Ce que l’on observe en tout cas, c’est qu’à partir de cette date, il y sera régulièrement fait allusion, et avec une fréquence plus élevée par Libération. On note un nouveau pic en octobre 2011, qui correspond à la victoire du candidat aux primaires socialistes. A nouveau, ce regain d’intérêt correspond à un changement de statut, un phénomène que l’on observe d’ailleurs sur toute la période d’extraction. On constate clairement qu’après des débuts timides, cette petite phrase prend, au fil du temps, une dimension différente, plus importante et quasi incontournable, notamment au 1er trimestre 2012 où les courbes ne cessent d’augmenter.

3) Portée stratégique

Avec ce thème de la normalité, on peut émettre l’hypothèse qu’un certain risque a été pris par le candidat socialiste. Mais avant de développer cette notion, évoquons quelques idées parallèles.

Tout d’abord, on peut penser que, même si dans cette « petite phrase », le candidat socialiste utilise le terme président, il s’agit plutôt d’une « petite phrase » « de campagne ». La raison invoquée est qu’elle comporte une dimension de « comparaison ». Comparaison par exemple avec Dominique Strauss Kahn, qui, en décembre 2010, était encore le favori des sondages. On peut supposer qu’avec cette normalité revendiquée, François Hollande ait cherché à se démarquer du style très décomplexé de son rival, et de ses idées plus libérales. Comparaison également avec Nicolas Sarkozy, l’autre adversaire, pour pointer l’omniprésence du Président en exercice et se démarquer de cette façon de faire de la politique dans laquelle il ne se reconnaît pas. « Il veut dire, je veux être un homme normal à l’Élysée, même si la fonction que j’exercerai sera anormale » résume Thierry de Cabarrus (voir annexe I, p. 124).

Il faut également noter que cette idée « d’opposition » induite dans cette « petite phrase » a duré tout au long de la campagne. Quand elle ne concernait plus Dominique Strauss-Kahn, mis hors course, elle s’adressait à Nicolas Sarkozy, sans jamais le nommer, ce qui est une autre des forces de cette déclaration. La meilleure preuve en est la réaction de ce dernier, pendant le débat de l’entre-deux-tours, à propos de cette « petite phrase » : « Monsieur Hollande, vous avez parlé, sans doute pour être désagréable à mon endroit, d’un président normal. Je vais vous dire, la fonction d’un Président de la République ce n’est pas une fonction normale. Et la situation que nous connaissons, ce n’est pas une situation normale. Votre normalité, elle n’est pas à la hauteur des enjeux. Pour postuler à cette fonction, je ne pense pas que le Général de Gaulle, François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Georges Pompidou, c’était à proprement parler des hommes normaux ».59 Ceci ressemble à un « aveu » de la part de Nicolas Sarkozy, comme s’il cherchait à se justifier. Avec cette citation, peut-être a-t-il seulement avoué être directement concerné par ce mot « normal » alors que François Hollande n’avait fait que le suggérer tout au long de la campagne.

Ensuite, cette « petite phrase » a peut-être pour objectif de chercher à rapprocher les Français de la politique. Qualifier une présidence de « normale » peut revenir à dire que le pouvoir ne doit pas être coupé des réalités, que le gouvernement doit être proche du peuple. En quelque sorte, puisque nous sommes normaux, cela signifie, nous sommes « comme vous » voire « proches de vous ». Cela peut évoquer les propositions de François Hollande de faire de la politique en privilégiant la concertation, ou cela peut encore faire penser, pourquoi pas, à la démocratie participative : en tout cas, il semble qu’il y ait bien une dimension de proximité dans ces termes.

Mais revenons à la notion de risque. Dire que l’expression Président normal est à double tranchant semble justifié. La définition générique du terme normal est là pour nous le rappeler : ordinaire, habituel… Revendiquer une candidature ou une présidence normale peut ainsi prêter à confusion dans le sens où les électeurs peuvent craindre une présidence ou une candidature sans relief, sans éclat… C’est d’ailleurs ce sur quoi les adversaires de François Hollande l’ont attaqué en réponse à cette « petite phrase ». On le lit par exemple dans cet article du Figaro du 23 mai 2011 intitulé « Aubry se rapproche de la candidature » et dans lequel Nathalie Kosciusko-Morizet qualifie ainsi cette « petite phrase » : « Ca ressemble vraiment à un slogan et, en l’occurrence, c’est un slogan creux, vraiment creux C’est l’exemple du creux » (voir annexe II, p. 141). Mais le doute sur cette déclaration ne s’est pas fait entendre que chez les opposants du candidat socialiste. Ainsi, Ségolène Royal disait elle-même, à propos de ce thème, que « la normalité, c’est une forme de banalité, c’est une forme d’inaction (…) » comme le rappelle Le Figaro dans cet article du 04/10/2011 intitulé « La Primaire PS côté coulisse ». Il est vrai qu’elle était alors en campagne contre François Hollande dans le cadre des Primaires, mais elle prenait alors le risque de discréditer le futur candidat potentiel des socialistes sur un de ses thèmes phares. Un signe, peut-être, qu’elle avait des doutes sur le bien-fondé de cette thématique. Notons par ailleurs qu’avec cette « petite phrase », ainsi que celle du « rêve », on ne perçoit toujours aucun signe d’un retour au ton « humoristique » dans la campagne de François Hollande, mais plutôt la volonté de rester dans un ton plus « institutionnel ».

Le risque, encore, mais sur la durée cette fois. Comme nous l’avons évoqué plus haut, qu’en sera-t-il lorsque le contre-exemple aura disparu ? Cette petite phrase ne peut-elle pas plus desservir François Hollande qu’elle peut le servir s’il est élu Président ? Selon le responsable socialiste que nous avons interrogé, « cela peut aussi se retourner contre nous » (voir annexe I, p.114), car il peut s’agir là également d’une sorte de devoir d’exemplarité : en effet, il peut être facile à l’opposant de critiquer telle ou telle décision ou tel ou tel comportement en rappelant que celui-ci n’est pas très « normal ».

59 Blogs.lexpress.fr, article : « François Hollande : le président ‘normaliste’, le 19/07/2012, disponible sur http://blogs.lexpress.fr/yes-they-can/2012/07/19/normaliste/, consulté le 1er aout 2012.

Cela peut aussi amener à une autre interprétation. On peut en effet imaginer que François Hollande a réfléchi à l’avenir et imaginé l’impact qu’elle pouvait avoir sur le fonctionnement d’un futur gouvernement. En effet, avec cette « normalité » dressée en toile de fond, on se doit d’avoir un comportement et des méthodes de travail en accord avec cette thématique. En d’autres termes, s’il y a un président normal, il devra également y avoir un premier ministre normal et des ministres normaux. Ceci offre l’avantage de fixer un cap, d’établir une ligne de conduite, sans avoir à rappeler en permanence les méthodes à adopter tant celles-ci sont inscrites dans la démarche générale, dans le symbole. A l’heure où nous écrivons ces lignes, nous savons que François Hollande a été élu et qu’il a fait signer à tous les membres de son gouvernement un « code de déontologie », ce qui va dans le sens de cette posture de « normalité ».

En résumé, il semble bien que le président normal n’ait pas été lancé dans la campagne pour devenir un « thème » à lui tout seul. Cela ressemble plus à une posture, une balise, posée çà et là sur le chemin de la campagne et qui a « clignoté » de temps en temps sous les yeux de ceux qui suivaient le candidat socialiste. Jouant par ailleurs la fonction de faire ressortir les défauts de ses principaux adversaires, cette déclaration pourrait également avoir l’effet « pervers » de mettre en évidence le comportement d’un futur président qui serait « trop » normal.

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pendant la campagne des élections présidentielles 2012, vu à travers deux journaux de la presse écrite
Master 2 Communication Parcours : Métiers de l’information et de la communication organisationnelle
Université Européenne de Bretagne – Rennes 2 – UFR ALC