Etude sémantique de la petite phrase : Sale mec

By 5 April 2013

D) « Sale mec »

1) Etude sémantique

Avant de s’intéresser aux mots, il faut rappeler le contexte de cette « petite phrase ». Celle-ci a été prononcée par le candidat au cours d’un déjeuner informel avec des journalistes, pendant lequel, cependant, aucune personne de l’entourage du candidat ne précise que les discussions sont « off ». De plus, François Hollande se met dans la peau de Nicolas Sarkozy et l’imite. Nous sommes donc dans un moment plutôt officieux et un peu décalé.

L’adjectif « sale », qui vient du francique salo signifiant « trouble » est classé comme appartenant au registre « familier » et est défini pour cette acception par un seul synonyme : « méprisable » (Le Petit Larousse, 1995 : 911). Quant au substantif « mec », il appartient également, selon la même source, au registre familier et signifie soit, « garçon, homme » ou encore « mari, amant, compagnon » (Ibid., 642).

D’emblée, l’expression « sale mec » peut être qualifiée par quiconque d’injurieuse, ou d’irrespectueuse. En effet, même en y réfléchissant, nous avons du mal à percevoir le moindre signe positif envers celui qui est traité ainsi. Peut-on alors parler de dérapage de la part du candidat socialiste ?

Il est certain que si celui-ci avait prononcé ces mots devant une caméra ou en réponse à une question d’un journaliste, le dérapage eût été avéré tant les termes utilisés ne sont pas ceux que l’on attend de la part d’un homme politique, même pour qualifier son adversaire. Mais ce qui est différent ici sont les conditions dans lesquelles ces mots ont été prononcés : en effet, personne, ne l’a vu ni entendu prononcer ces mots, à part les journalistes présents, qui sont les rapporteurs de ce fait. Il subsiste donc toujours un doute sur cette déclaration, et le fait que ce soit en plus une imitation a semble-t-il tendance à en atténuer la portée. Car, finalement, est-ce vraiment François Hollande qui parle ? Non pourrait-il répondre, car il imitait son adversaire.

Le fait qu’il n’y ait pas d’images est un autre point important, car, dans ce genre de cas, celles-ci pèsent beaucoup : en effet, le fameux « Casse-toi pauv’ con » de Nicolas Sarkozy a laissé des traces dans l’opinion, autant en raison des termes utilisés que parce que l’expression a été lancée au cours d’une rencontre avec les Français : en effet la presse souligne souvent, lorsqu’elle fait allusion à cette « petite phrase » de Nicolas Sarkozy, qu’elle a été prononcée « au Salon de l’Agriculture » ; concernant cette déclaration, l’opinion publique se souvient autant des images que des mots, d’ailleurs susurrés et presque inaudibles.

Pour revenir à l’expression « sale mec », on ne peut nier qu’elle est véritablement disgracieuse. Dans le langage courant, une personne ainsi dénommée paraît effectivement trouble, voire peu fréquentable ou malsaine. Il y a dans ces termes une connotation par rapport aux agissements supposés ou avérés de celui que l’on qualifie ainsi et dont l’intégrité semble remise en question. On peut parler de mots « forts » et nous allons regarder maintenant quelles réactions ils ont provoqués et quel rôle cette « petite phrase » a joué dans la campagne.

2) Eléments statistiques

Ci-dessous se trouve le récapitulatif des extractions concernant les articles reprenant la « petite phrase » : « sale mec » (détail des statistiques consultable en annexe III, p. 162) :
Etude sémantique de la petite phrase : Sale mec

Sur une période de 3 mois, l’expression a été peu reprise : 18 articles seulement y font allusion et il y a une quasi-parité entre les deux journaux.

Mais un chiffre attire l’attention : la « petite phrase » est l’objet central de 7 articles, c’est-à-dire près de 40% d’entre eux. Par ailleurs, ce qui n’apparaît pas dans ce tableau, mais peut être observé dans le détail des statistiques (voir annexe III, p. 162) est le fait que cela concerne les deux journaux. Un peu comme si cette déclaration se devait d’être commentée « pour elle-même » : on peut citer à cet égard un article du Figaro du 05 janvier 2012 intitulé « L’UMP accuse les socialistes d’abaisser le débat » (voir annexe II, p 142) ou bien à la même date, cet autre article de Libération : « “Sale Mec” de Hollande, l’UMP en fait un fromage » (Ibid, p. 143).

L’autre chiffre intéressant à observer est celui des positionnements : on aurait pu penser que cette « petite phrase », qui s’apparente un peu à une attaque personnelle, aurait été très clivante et que chaque journal aurait clairement pris position, mais ceci n’est pas aussi clair. Si Libération, on le constate avec les chiffres, a eu plutôt tendance à défendre François Hollande, on ne peut pas dire que Le Figaro l’ait vraiment accablé, se positionnant plutôt de façon neutre dans les articles où il cite l’expression tout en maintenant malgré tout une certaine forme d’accusation : on le constate dans cet article du 05 janvier 2012 intitulé « Hollande demande l’arrêt des polémiques incessantes » (voir annexe III, p. 144) où l’on peut lire, « En réalité, il ne s’en est pas directement pris au chef de l’Etat durant ce déjeuner où il a moqué une éventuelle entrée en campagne de Nicolas Sarkozy façon mea culpa » et à la fin « François Hollande, faux gentil ».

Est-ce le contexte un peu trouble de cette déclaration ou les « dérapages verbaux » passés de Nicolas Sarkozy qui expliquent ce nombre assez faible de reprises et ce positionnement moyennement affirmé ?

Regardons à présent de quelle manière ces articles ont évolué dans le temps :
Etude sémantique de la petite phrase : Sale mec

Comme pour la « petite phrase » précédente, c’est pendant la 1ére semaine que les articles sont les plus nombreux : 11 sur 18, soit plus de 60%. Les statistiques détaillées nous apprennent même que 7 articles sur 11 ont été écrits le 05 janvier 2012, l’article du Parisien révélant « l’affaire » ayant été écrit la veille, le 04 janvier. Le phénomène de réaction immédiate est donc flagrant.

Mais ce qui est frappant est la chute très rapide la semaine suivante : seuls 3 articles y font allusion, et dans les semaines suivantes, il n’y en aura pratiquement plus. Comment expliquer cette baisse brutale ?

Ce qui semble avéré est que ce « fait de campagne » n’a pas « pris » dans le temps, ne s’est pas cristallisé. Il y a eu les réactions « à chaud », et puis pratiquement plus rien, un peu comme si la presse s’était rendue compte du désintérêt de l’opinion. Par ailleurs, on peut également imaginer que les médias audiovisuels n’ont pas pu véritablement relayer cette information dans le sens où il n’y a ni « image », ni « son ». Si on y ajoute le contexte « off » et « l’imitation », on peut supposer que tous ces éléments n’ont pas facilité la reprise et la circulation. Et la presse écrite pouvait difficilement continuer à produire des articles sur ce fait trouble et offrant peu de possibilités d’analyse.

3) Portée stratégique

Peut-on penser que cette déclaration de François Hollande s’est inscrite dans sa stratégie de communication ? Sur ce point, on peut émettre les hypothèses suivantes.

Médiatiser une telle déclaration comportait à l’évidence un risque : celle de « victimiser » son adversaire aux yeux de l’opinion publique. Comme le rappelle le responsable socialiste interrogé (voir annexe I, p. 114), cette petite phrase fait penser au « vieilli, usé, fatigué » de Lionel Jospin à propos de Jacques Chirac pendant la campagne des présidentielles de 2002 : à l’époque, ces propos avaient été dévastateurs pour le candidat socialiste. On peut supposer que François Hollande n’ait pas voulu courir un tel risque.

On peut néanmoins imaginer que l’ancien maire de Tulle ait voulu changer de ton et adopter, avec cette petite phrase, un style plus incisif pour faire taire ceux qui le trouvaient trop « mou ». Tout en prenant suffisamment de précautions pour ne pas trop exposer sa déclaration. Ainsi, en utilisant un style plus proche de celui de son adversaire, il pouvait supposer que les arguments du camp d’en face n’allaient pas pouvoir s’exprimer si simplement : son opposant s’était en effet lui-même souvent exprimé dans ce registre.

On peut également s’interroger sur le caractère éventuellement performatif de cette déclaration étant donné son caractère injurieux : « Le pouvoir de causer une (…) blessure en usant du nom injurieux est-il vraiment détenu par un individu, ou n’est- ce pas plutôt un pouvoir accumulé à travers le temps, dont l’historicité est dissimulée au moment où un sujet singulier prononce ces termes injurieux ?

‘L’individu qui prononce le terme ne le cite-t-il pas et n’établit-il pas ainsi que, s’il en est l’auteur, ce ne peut-être que de façon dérivée ? » (Butler, 2004 : 89-90). En l’occurrence, ici, celui qui a peut-être prononcé cette injure a pris une triple précaution : le faire hors des caméras, dans un propos « off », et en imitant celui qu’il injurie (peut-être). On peut imaginer qu’il s’agissait là d’une manière supplémentaire de se sécuriser, et de laisser penser qu’il n’était pas « vraiment » l’auteur de ces mots. Tout en étant sans doute conscient qu’il parlait à des journalistes. Et l’offense faisant partie de la liste d’adjectifs proposés par Alice Krieg-Planque (voir supra p. 36) pour attribuer une valeur illocutoire à une « petite phrase » et donc son côté remarquable, on serait tenté de croire que celle-ci, malgré les conditions de sa « production », en est dotée.

Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’il a cherché à couper court très vite à cette controverse, et ce, le jour même de la sortie de l’article. A une question des journalistes en marge de l’un de ses meetings, le 04 janvier 2012, il répond en effet : « je n’accepte pas les polémiques incessantes venant de l’UMP. Aujourd’hui à partir d’une manipulation de mes propos, hier à partir de déclarations que j’ai pu faire, avant-hier à partir de mes propositions » comme on peut le lire dans cet article du Figaro déjà cité plus haut, « Hollande demande l’arrêt des polémiques incessantes » (voir annexe II, p. 144).

Finalement, il semble bien que cette « petite phrase » restera comme un épisode assez furtif de la campagne, qui n’aura pas trop porté préjudice à celui qui l’a prononcé, peut-être parce qu’elle n’aura pas pu être exploitée efficacement par ses adversaires. Mais, ces derniers en avaient-ils vraiment les moyens ?

Conclusion

« Hollande président ? On croit rêver!… » Laurent Fabius avait alors dit tout haut ce que la plupart des éléphants du PS pensaient tout bas. Depuis, l’ancien premier ministre qui sait négocier les virages en a fait des tonnes pour faire oublier sa petite phrase assassine et il y a peut-être réussi au point de se voir déjà dans le costume du futur chef de la diplomatie française (…) »60.

L’extrait ci-dessus illustre assez bien le sujet de l’étude qui vient d’être conduite, une réflexion où nous avons tenté d’observer comment un candidat à l’élection présidentielle, plutôt inattendu, avait, à travers sa stratégie de communication, utilisé quelques « petites phrases » pour étoffer celle-ci, et de quelle manière la presse écrite s’en était fait l’écho. Entre le moment où nous avons commencé notre réflexion et celle où nous y mettons un point final, le « candidat » est devenu

« Président ». Ce serait faire un raccourci hâtif que de penser que ses seules techniques de communication, et à travers elles ses « petites phrases », l’ont conduit à la victoire. Néanmoins, ce que nous avons observé tout au long de nos recherches nous permet-il de penser qu’elles y ont participé ? Et si oui, de quelle manière ?

Tout d’abord, cette étude nous a permis de regarder de près l’objet « petite phrase » et ses liens avec le milieu complexe de la communication. Plutôt connotée négativement, un constat également fait par les spécialistes ainsi que nous l’avons montré, la « petite phrase » ne semble pas pouvoir être réduite à cette seule représentation. Ainsi, parmi notre sélection, une seule (« sale mec ») a semblé rentrer dans cette catégorie. Mieux : une « petite phrase » semble pouvoir être porteuse de « sens », de « fond », ou véhiculer des idées : « cet adversaire, c’est le monde de la finance » nous l’a démontré. Comme il semble assez peu discutable que cette forme d’expression cherche, par le symbole, les figures de style ou le choix des mots, à se rendre mémorable et à produire des effets : nous l’avons notamment observé avec « c’est le rêve français que je veux réenchanter ». Quant au fait de savoir si elle est, comme cela a été avancé, le résultat d’une coproduction entre les politiques qui les prononcent, les journalistes et les communicants, cela nous paraît également avéré : la « petite phrase » sur la « finance » est à cet égard l’illustration d’une déclaration préparée pour être prononcée dans un moment très médiatisé : cela allait d’ailleurs se concrétiser dans les jours suivants par de nombreuses « unes » sur le sujet. Avec une remarque supplémentaire sur « l’actualité », qui peut également faire ressurgir une petite phrase comme ce fut le cas de « président normal » au moment de « l’affaire DSK », quand ce n’est pas le « politique » qui choisit lui-même de réactiver une thématique, ainsi que François Hollande le fit avec « le rêve », à l’occasion de la commémoration des obsèques de François Mitterrand, le 08 janvier 2012. Une « petite phrase » ne se résumerait donc pas à son seul « caractère explosif » et ne se limiterait pas aux seules « réactions d’humeur » ou « attaques personnelles » ainsi qu’il est parfois d’usage de la définir, en tout cas, dans le langage courant.

60 lnt.ma, article : « François Hollande : Un président ‘normal’ face à la crise », 08/05/2012, disponible sur www.lnt.ma/actualites/francois-hollande-un-president-%C2%AB-normal-%C2%BB-face-a-la-crise-38383.html, consulté le 05/09/2012

Ensuite, les « petites phrases » choisies nous ont également révélé des éléments sur le candidat qui les avait prononcées. Force est de constater que notre sélection rassemble des « petites phrases » plutôt « sérieuses », peu sujettes à polémique, si l’on excepte celle reprenant l’expression « sale mec », mais dont les conditions de « production » étaient assez particulières. De ce constat, nous pouvons faire deux déductions.

La première est que ces « petites phrases » ressemblent assez à celui qui les a prononcées, en termes de personnalité. Nous l’avons évoqué en particulier au moment de décrire son parcours personnel et politique, celle de François Hollande est plutôt discrète et correspond assez bien aux « petites phrases » sélectionnées ; avec un mot résumant l’ensemble, qui continue à être repris après son élection : le mot « normal ». On a vu que ce terme, malgré les hésitations et les railleries du début, a duré dans le temps. François Hollande a fait le choix de le « faire vivre », de le « maintenir à flot », aidé par les médias, un peu comme s’il était persuadé qu’il fallait prendre ce risque. Mais, ce qui, avant l’élection était aussi une attaque contre son adversaire, doit, après son élection, devenir « une marque de sérieux », un « gage d’efficacité » dans la fonction incarnée : le « candidat normal » devra devenir un « président normal »… dans un rôle, qui, assurément, ne l’est pas. Et il se peut que François Hollande doive « réorienter » cette petite phrase pour l’adapter au temps de la présidence.

La seconde déduction est que ces « petites phrases » reflètent un certain « style » de campagne. Réputé pour son humour, le candidat Hollande n’aura pas laissé apparaître cette tendance au cours des mois précédant l’élection, en tout cas, pas à travers ces quatre « petites phrases ». On peut imaginer que ce choix a été guidé par le souhait de ne pas vouloir brouiller les pistes ou celui de ne pas être ramené à certains reproches, comme la difficulté à trancher, pas si éloignée d’une « légèreté » que l’on aurait pu invoquer en cas de traits d’humour trop fréquents. François Hollande semble avoir voulu rester dans ce cadre plus solennel qu’il s’est construit, et que ces quatre « petites phrases » ont contribué à solidifier. Faut-il en déduire que c’est la raison pour laquelle, lorsqu’il en sortait un peu, en déclarant par exemple, le 07 avril 2012, « Si je retiens parfois mon humour, c’est par charité pour le candidat sortant 61», cette phrase était très peu reprise, en particulier dans la presse écrite ? On peut le supposer, un peu comme si les médias s’étaient peut- être habitués à ce qu’il ne « porte » plus si souvent ce « costume » qui était le sien auparavant et qui fait que cette « petite phrase » est passée assez inaperçue. En plus de « définir l’agenda », les « petites phrases » pourraient donc contribuer à « dessiner un cadre », « imprimer » un style.

61 lepoint.fr, article : « François Hollande : ‘Si je retiens parfois mon humour, c’est par charité pour le candidat sortant !’ », le 07/04/2012, disponible sur www.lepoint.fr/politique/election-presidentielle-2012/francois-hollande-si-je-retiens-parfois-mon-humour-c-est-par-charite-pour-le-candidat-sortant-07-04-2012-1449359_324.php, consulté le 05/09/2012.

L’autre volet de notre observation de la campagne de François Hollande a été d’observer les reprises et la circulation de ses « petites phrases » à travers la presse écrite et ceci, notamment afin de permettre une comparaison entre deux journaux de tendances opposées, Libération et Le Figaro. Les reprises par la presse écrite des quatre « petites phrases » sélectionnées ont apporté le regard de ce média précis, ce qui nécessitait un certain niveau de détail pour relever, en filigrane, si une tendance particulière vis-à-vis de la « petite phrase » se dessinait.

Ce que nous avons noté dans un premier temps est que la presse écrite s’est assez largement fait l’écho de ces « petites phrases », mais d’une façon spécifique : ainsi, l’intégralité de celles-ci a rarement été reprise, sauf pour les expressions « sale mec » et « président normal », que l’on a considéré comme « intégrales » au moment de définir les mots-clés de recherche pour l’extraction. Ce phénomène était complété par le fait que, dans la plupart des cas, on faisait plus souvent « allusion » à la « petite phrase » qu’on ne la citait ou que l’on ne lui consacrait un article entier, sauf pour l’affaire du « sale mec ». En d’autres termes, la presse écrite a plutôt eu tendance à développer un thème directement ou indirectement lié à une « petite phrase » qu’à lui consacrer un article entier : cela a particulièrement été vrai pour « cet adversaire, c’est le monde de la finance », même si les articles qui suivent immédiatement la date de la déclaration citent plus facilement la « petite phrase » ou y font allusion d’une manière significative. Nous avons donc observé une tendance à « l’analyse », au « commentaire », assez présente dans ces reprises par la presse écrite et finalement compatible avec le postulat évoqué plus haut, qui voudrait qu’une « petite phrase » puisse porter un sujet de « fond ».

Dans un deuxième temps, il a été intéressant d’observer les positionnements des deux journaux. Globalement, on note que les tendances ont été respectées, mais les prises de position n’ont pas toujours été empreintes de systématisme pour autant. La petite phrase sur la « finance », porteuse de fond, a suscité le plus grand nombre d’articles « contre », dont plus de 30% venaient de Libération. Le thème de la « normalité » a en revanche entraîné plus d’hésitation, puisque près de la moitié des articles était « neutre », même si les « pour » et les « contre » étaient sans surprise. L’affaire du « sale mec » n’a pas non plus entraîné de prise de position claire, sans doute en raison des conditions floues de sa « production ». En résumé, les prises de position de la presse écrite sont plus nettes lorsque des idéologies ou thématiques précises s’expriment. Cela semble moins flagrant sur les questions de forme, d’autant plus s’il existait un doute, comme c’était le cas pour la petite phrase sur le « président normal » ; la presse n’y a pas cherché à défendre ou stigmatiser à tout prix le candidat socialiste.

Enfin, la presse participe également à la durée de vie d’une « petite phrase », dans le sens où elle contribue à la réactiver si l’actualité le nécessite. Elle affiche ainsi un certain côté interactif ou simplement réactif, un peu comme pourrait l’être internet et son « immédiateté ». On a observé cela avec la petite phrase sur le « rêve », qui réapparaissait dans la presse en même temps que dans les autres médias dès qu’elle était prononcée. Et on l’observe aussi avec « président normal » qui n’a pratiquement jamais disparu des deux journaux entre avril 2011 et l’été 2012 : ainsi, une recherche rapide nous apprend que l’expression apparaît encore dans 9 articles en juillet 2012 : c’est presque autant qu’en mars 2012 (10), un mois avant l’élection.

Après ces observations, que pouvons-nous dire, d’un point de vue général, sur le rôle stratégique des « petites phrases » de François Hollande pendant sa campagne ?

La première observation qui vient à l’esprit est que les « petites phrases » de François Hollande semblent véritablement avoir marqué sa campagne. Et même la campagne. Tout simplement, car certaines d’entre elles ont produit un véritable « retentissement ». La « petite phrase » sur « la finance » a eu ce genre d’effet : elle a été mise en scène dans un discours lui-même mis en scène ; elle était ainsi destinée à marquer les esprits, puisque « totalement pensée(s) et réfléchie(s) et préparée(s) (…) », d’après le conseiller en communication que nous avons interrogé (voir annexe I, p. 120). Dans le choix des mots, elle désigne un adversaire et attend, suscite en quelque sorte des réactions. Elle est habile, aussi, car elle est porte une idéologie assez marquée et permet de donner un positionnement à un moment-clé : le lancement de la campagne. L’autre « petite phrase » marquante est certainement celle faisant référence au « président normal ». Marquante, car, finalement très « osée », contrairement à ce que pourrait laisser penser la « banalité » affichée, supposée, des termes utilisés ; et sa durée de vie est sûrement la meilleure preuve de son efficacité, avec la réserve évoquée plus haut sur les « effets pervers » qu’elle peut produire après l’élection.

La deuxième observation est que le candidat Hollande semble avoir apprécié la « petite phrase », d’un point de vue général, ou en tout cas les « formats courts » : petites phrases, formules, slogans… Bien sûr, tous les candidats ont des slogans de campagne, mais il semble que le candidat socialiste en ait usé plus que les autres, ou plutôt que ceux-ci aient marqué plus les esprits, ce qui fait qu’il était parfois difficile de se souvenir du véritable slogan de campagne : « le changement c’est maintenant », alors qu’on entendait dans le même temps beaucoup parler du « candidat normal », puis du « président normal », du « rêve français », du « monde de la finance », sans parler de son slogan pendant les primaires62 : « Nous avons un avenir à changer »… Cette multiplication des « phrases chocs » à contribué à le faire « contrôler l’agenda », à rythmer et orienter, par petites touches, sa campagne, selon les souhaits du moment. Si l’on revient aux quatre « petites phrases », celles-ci semblent avoir façonné la campagne du candidat, avec chacune un rôle précis : le thème du « rêve » pour le symbole et le rappel à l’histoire, la « normalité » pour évoquer sa personnalité, le thème de la « finance » pour orienter sa campagne, et l’affaire du « sale mec » pour durcir un peu le discours…

Enfin, il faut noter un point commun intéressant à ces quatre déclarations. D’un point de vue stratégique, elles sont toutes dirigées vers un adversaire, et son premier adversaire était évidemment Nicolas Sarkozy. Le thème de la « finance » peut avoir été utilisé pour rappeler que ce dernier était, selon ses opposants, le candidat et le président des riches. On a compris que la « normalité » visait assez directement Nicolas Sarkozy dans le sens où lui-même l’a interprété comme tel devant des millions de Français pendant le débat télévisé de l’entre-deux tours.

« Réenchanter » rappelle que quelque chose est « désenchanté » : qui en est le principal responsable si ce n’est l’ancien président ? Quant à l’affaire du « sale mec », il n’y a pas de questions à se poser quant à la personne visée. Cette omniprésence d’une « cible » en filigrane de ces quatre « petites phrases » laisse penser que ceci n’est pas le fruit du hasard. On remarque également qu’elles s’équilibrent assez bien avec le slogan de campagne, qu’elles lui font en quelque sorte « écho » : à part pour la « petite phrase » du « sale mec », il y a une idée de changement dans chacune d’entre elles et c’est en quoi elles sont complémentaires du slogan officiel : combattre le monde de la finance pour « le faire changer », « renouveler » le rêve, « ramener » la normalité… Autant d’élément décrits ici, qui vont dans le sens d’une utilisation pensée et réfléchie des « petites phrases » et d’une certaine maîtrise dans la gestion de leur apparition, ou de leur réapparition.

62 jdd.fr, article : « Hollande dévoile son clip de campagne », 01/09/2011, disponible sur www.lejdd.fr/Election-presidentielle-2012/Actualite/Hollande-devoile-son-clip-et-son-slogan-de- campagne-382163, consulté le 05/09/2012.

Finalement, la « petite phrase » serait-elle surtout l’illustration d’une tendance au « raccourcissement » dans les médias depuis quelques décennies, à mettre d’ailleurs en parallèle avec une « accélération » de la diffusion de l’information, conséquence, notamment du fort développement de la télévision dans les années 1980 (voir supra p. 26), confirmée par l’essor d’Internet depuis le début des années 2000 ? Ce qui est certain, c’est que la « Toile », par sa rapidité, son immédiateté et son interactivité, peut tout à fait convenir à la « petite phrase » et son format court. Et que dire de Twitter, qui a bâti son concept sur la concision de ses messages en 140 caractères, que les candidats à l’élection présidentielle en 2012 ont largement utilisé ?

Dans cet environnement, la presse doit s’adapter pour perdurer, ce qu’elle a d’ailleurs fait depuis plusieurs années. Alice Krieg-Planque nous rappelle que, depuis sa création, la page du périodique a subi de nombreuses modifications (voir supra p. 37), pour être aujourd’hui très « rubriquée », « morcelée ». On ajoute qu’a priori, une place importante est aujourd’hui donnée aux visuels, et des espaces existent pour « mettre en valeur » des extraits, ou des « petites phrases » que le lecteur, de plus en plus pressé, verra d’un premier coup d’œil. On l’observe tout particulièrement sur ces deux extraits originaux de Libération et du Figaro, datés du 24 janvier 2012 et qui relatent le discours du Bourget de François Hollande (voir annexe II, pp. 146-148) : on remarque aisément tous les « extraits » inscrits en bas de page, à Libération, en plus de visuels imposants, de titres et d’intertitres très visibles… La tendance est la même au Figaro, même si le « texte » paraît prendre une place plus importante. Alors, la presse écrite : un « nid douillet » pour la « petite phrase » ? En tout cas, et cela ne se limite pas à la presse, les deux semblent intimement liés, en référence au phénomène de coproduction déjà évoqué. Et même si François Mitterrand qualifiait en 1993 les médias de « chiens » (Lavarini / Lhomeau, 2009 : 63) ou qu’en mai 2012, Jean-Luc Mélenchon traitait un journaliste de « sale petit espion »63, un autre homme politique, plus modéré, les saluait après avoir passé beaucoup de temps en leur compagnie : « Je voulais vous dire toute la considération que j’ai pour le métier que vous exercez et je ne vous demande rien en retour »64 déclarait François Hollande aux journalistes le 14 mai 2012 en guise « d’au-revoir », après son élection. Il semble bien que les politiques et les journalistes aient encore de beaux jours de « cohabitation » devant eux.

En particulier pendant les campagnes électorales.

63lelab.europe1.fr, article : « Mélenchon accuse un journaliste d’être un ‘sale petit espion’ d’un ‘journal fasciste’ », le 30/05/2012, disponible sur lelab.europe1.fr/t/jean-luc-melenchon-accuse-un-journaliste-d-etre-un-sale-petit-espion-d-un-journal-fasciste-2923, consulté le 05/09/2012.
64 Lexpress.fr, article : « François Hollande remercie les journalistes du ‘ Hollande Tour’ qui ont suivi sa campagne », le 14/05/2012, disponible sur www.lexpress.fr/actualite/media-people/media/francois-hollande-remercie-les-journalistes-du-hollande-tour-qui-ont-suivi-sa-campagne_1114392.html, consulté le 05/09/2012

Lire le mémoire complet ==> (a title=”Le rôle des petites phrases de François Hollande dans sa stratégie de communication” href=”http://blog.wikimemoires.com/2013/04/petites-phrases-francois-hollande-strategie-communication/”>Le rôle des “petites phrases” de François Hollande dans sa stratégie de communication)/strong>
pendant la campagne des élections présidentielles 2012, vu à travers deux journaux de la presse écrite
Master 2 Communication Parcours : Métiers de l’information et de la communication organisationnelle
Université Européenne de Bretagne – Rennes 2 – UFR ALC

Table des matières
Introduction p. 9
1ère partie : La petite phrase : contexte et définition p. 17
A) Le contexte général de la petite phrase : le discours politique p. 17
1) L’analyse du discours p. 17
2) Le discours politique p. 18
a) Généralités p. 18
b) Discours politique et pouvoir p. 19
c) Un objet multiple p. 20
B) Un sous-contexte de la petite phrase : la communication politique p. 22
1) Les origines de la communication politique : la propagande ? p. 22
2) De la propagande à la communication politique p. 24
3) La manipulation p. 25
4) Le contexte de la campagne électorale p. 26
a) Généralités p. 26
b) Interactions p. 26
C) Identifier la petite phrase p. 28
1) Généralités p. 28
2) Repères historiques p. 30
3) Une définition générique p. 31
D) La petite phrase : un objet d’études ? p. 33
1) Approche et définition scientifique p. 33
a) Généralités p. 33
b) Petite phrase et détachabilité p. 34
c) Petite phrase et memoria p. 35
d) Les « effets » de la petite phrase p. 35
2) Apparition de la petite phrase à la lumière de l’évolution des médias p. 37
a) Généralités p. 37
b) La « construction » de la petite phrase p. 37
3) La connotation de la petite phrase p. 39
2ème partie : Candidat, corpus, techniques d’extraction p. 43
A) Un candidat, deux journaux p. 43
1) Le candidat François Hollande p. 43
a) Un parcours éminemment politique p. 43
b) La démarche vers la candidature p. 45
2) Deux journaux : Libération et Le Figaro p. 47
a) Quelques rappels sur l’histoire de la presse en France p. 47
b) Libération p. 49
c) Le Figaro p. 50
B) Présentation des petites phrases et de leur contexte p. 51
1) « Cet adversaire, c’est le monde de la finance » p. 51
2) « C’est le rêve français que je veux réenchanter » p. 53
3) « Président normal » p. 54
4) « Sale mec » p. 56
C) Les techniques d’extraction des petites phrases p. 57
1) Les techniques d’extraction p. 57
a) Généralités p. 58
b) Le tableau des données p. 58
2) Les mots-clés de recherche p. 61
a) « Cet adversaire, c’est le monde de la finance » p. 61
b) « C’est le rêve français que je veux réenchanter » p. 63
c) « Président normal » p. 65
d) « Sale mec » p. 66 e) Synthèse p. 68
3ème partie : Les petites phrases de François Hollande : un outil efficace dans sa stratégie de communication ? p. 71
A) « Cet adversaire, c’est le monde de la finance » p. 71
1) Etude sémantique p. 71
2) Eléments statistiques p. 74
3) Portée stratégique p. 77
B) « C’est le rêve français que je veux réenchanter » p. 80
1) Etude sémantique p. 80
2) Eléments statistiques p. 82
3) Portée stratégique p. 85
C) « Président normal » p. 87
1) Etude sémantique p. 87
2) Eléments statistiques p. 88
3) Portée stratégique p. 91
D) « Sale mec » p. 93
1) Etude sémantique p. 93
2) Eléments statistiques p. 95
3) Portée stratégique p. 97
Conclusion