Etude sémantique : C’est le rêve français que je veux réenchanter

By 5 April 2013

B) « C’est le rêve français que je veux réenchanter »

1) Etude sémantique

A nouveau, rappelons tout d’abord le contexte. C’est le 16/10/2011 que le candidat socialiste prononce cette phrase, même s’il avait déjà évoqué cette idée du rêve dans des discours précédents et pour le titre d’un de ses livres. Il fait donc cette déclaration le soir de sa victoire aux Primaires : comme pour la « petite phrase » précédente, il y a un « contexte », un « moment » spécial qui l’« entoure ».

Pour définir le rêve selon l’acception dans laquelle il est utilisé ici, il s’agit d’une « représentation, plus ou moins idéale ou chimérique, de ce qu’on veut réaliser, de ce qu’on désire » (Le petit Larousse, 1995 : 888), même s’il ne faut sans doute pas exclure d’emblée la définition première de ce terme : « production psychique survenant pendant le sommeil et pouvant être partiellement mémorisée ». Nous y reviendrons.

L’utilisation de ce terme revêt une forte signification. En effet, prendre le risque d’incarner un rêve nécessite de disposer d’arguments ou d’une capacité d’action qui soient à la hauteur de cette idée. Dans le même temps, ce terme offre une certaine souplesse : si la politique est la mise en œuvre d’actions concrètes, promettre du rêve permet de s’abstraire d’être précis et de mettre en face de ce mot une liste de réalisations concrètes et identifiées. Nous sommes ici dans le symbole, dans l’idéalisation, qui confère à celui qui l’utilise un statut quasi supra-humain. On peut en effet imaginer que personne ne peut promettre du rêve, si ce n’est peut- être des forces divines ou des êtres dotés, encore une fois, de pouvoir surhumain. Il semble bien que François Hollande, dans un soir de victoire où il est donc « porté par l’évènement » choisisse, en utilisant ce mot, de se positionner, de se mettre « au dessus » du peuple, non pas pour le dominer mais pour lui montrer la « voie » : on perçoit ce jour-là, avec cette déclaration, une dimension assez « mystique ».

Par ailleurs, utiliser ainsi le mot rêve comporte évidemment un risque : l’association à l’irréel, à l’impalpable, peut donner l’impression de ne pas avoir suffisamment les pieds sur terre, de ne pas être dans la réalité. Au moment où il prononce cette phrase, le candidat socialiste sait très bien quels risques il prend.

Quant au terme réenchanter, il s’agit d’un néologisme utilisé par le candidat puisque le mot n’existe pas sous cette forme. Le verbe enchanter existe, et on peut supposer qu’il a voulu, en utilisant le préfixe ré, exprimer l’idée d’enchanter à nouveau.

Enchanter, qui vient du latin incantare signifiant « chanter des formules magiques », (Le Grand Gaffiot, 2000 : 799), se définit ainsi : « agir sur (qqn) par des procédés magiques, des incantations ; ensorceler ou encore remplir d’un vif plaisir ; charmer, ravir » (Le Petit Larousse, 1995 : 384). On imagine là aussi que François Hollande utilise ce terme plutôt avec l’idée de ravissement que celle d’incantation, mais il ne faut pas pour autant complètement exclure cette idée. On peut cependant être surpris par l’association de ces deux termes : rêve et réenchanter, en effet, le résultat est presque un pléonasme, car ces deux mots semblent exprimer la même idée : un rêve a-t-il vraiment besoin d’être enchanté : n’est-il pas un enchantement à lui tout seul ?

En résumé, c’est le symbole qui domine dans cette déclaration avec deux mots choisis dans le registre de l’irréel. On imagine qu’une telle déclaration ne laisse pas indifférent.

2) Eléments statistiques

Voici un récapitulatif des extractions effectuées par rapport à la « petite phrase » : « C’est le rêve français que je veux réenchanter » (détail des statistiques consultable en annexe III, p. 155) :
Etude sémantique : C’est le rêve français que je veux réenchanter

La 1ère observation sur ces chiffres concerne le nombre d’articles parus dans les deux journaux : 42. On constate que le nombre de reprise est relativement faible pour une période de quatre mois. Ensuite, on observe que c’est Le Figaro qui fait le plus circuler cette « petite phrase » puisqu’il rassemble 61,90% des articles : la portée symbolique de cette déclaration aurait donc a priori été plus reprise par les opposants de François Hollande que par ses partisans, nous allons y revenir.

Un autre point à soulever est la proportion importante d’articles où la « petite phrase » est citée : 30,95%, même si, on l’a vu au moment d’aborder les mots-clés, elle n’est jamais intégralement reprise. Par ailleurs, elle n’est pas souvent « l’objet » central des articles : 4,76% d’entre eux seulement. Cela peut vouloir signifier que celle-ci n’apporte pas suffisamment de matière pour pouvoir faire l’objet d’un article entier. Il semble qu’on y fasse majoritairement référence, qu’on la cite, qu’on la prenne en exemple pour illustrer des propos et que cette démarche soit plutôt effectuée par Le Figaro, un peu comme si cette déclaration offrait beaucoup d’angles d’attaque. A cet égard, on peut citer cet article du 19 octobre 2011, soit trois jours après la déclaration, intitulé « Fillon vante « l’expérience » de Sarkozy » : « François Fillon a répondu au candidat officiel du PS, qui veut « réenchanter le rêve français » : « Nous ne vivons pas dans un conte de fées. » » (voir annexe II, p. 136). Nous sommes ici tout à fait dans l’illustration du « risque » pris par l’utilisation de ces termes très connotés et propices à l’exploitation par l’adversaire.

Pour ce qui est du positionnement, 54,76% de ces articles sont donc plutôt opposés au candidat. La proportion est légèrement supérieure à la petite phrase précédente, on peut supposer que cela est dû à la forte présence du Figaro. En effet, sur 23 articles positionnés « contre », 21 sont extraits du journal de droite, soit 91.30%. Doit-on pour autant en déduire que cette tendance dessert le candidat socialiste ? Pas nécessairement dans le sens où se positionner contre ce genre de déclaration constitue également une prise de risques. Ainsi, on peut considérer que, placer le débat à ce niveau constitue, de la part de François Hollande, une manière de redonner un côté un peu « mystique » à la politique, de ramener celle-ci à une dimension plus universelle. Aussi, prendre le parti d’être « contre » cette vision des choses constitue également une « prise de risques », car c’est ramener à un niveau terre-à-terre et concret une vision de la vie que les citoyens peuvent avoir envie d’observer à un niveau plus « élevé », comme le leur propose François Hollande avec cette approche.

Intéressons-nous désormais à l’évolution dans le temps de cette « petite phrase, en considérant le graphique suivant :
Etude sémantique : C’est le rêve français que je veux réenchanter

On constate, comme pour la « petite phrase » précédente, que le nombre d’articles est le plus important immédiatement après la déclaration. Mais la différence réside dans le fait que celui-ci chute très vite : deux semaines plus tard, soit dans la semaine du 31/10 au 06/11, aucun article reprenant la « petite phrase » ne paraît. Il faut aussi faire référence à la période qui va du 21/11 au 18/12/2011 où, à nouveau aucun article ne paraît. On a l’impression que la « petite phrase » n’a provoqué que des réactions immédiates : elle ne semble pas « alimentée », « relancée », ni par la partisans de Hollande, ni par ses adversaires.

Il faut ensuite s’intéresser à la semaine du 09 au 15/01/20112, où un « pic » de 5 articles apparaît et il semble que l’explication soit à mettre en lien avec ce qui vient d’être dit. C’est en effet à la faveur d’une « réactivation » de ces mots par François Hollande lui-même que ceux-ci reparaissent dans la presse. Le 08/01/2012 en effet, le candidat socialiste se rend à Jarnac pour commémorer l’anniversaire de la mort de François Mitterrand et déclare en référence à son prédécesseur, qu’il « ne cherchait pas la captation du pouvoir pour lui-même, mais la poursuite du rêve français » comme on peut le lire dans cet article de Libération du 09 janvier 2012 intitulé « A Jarnac, Hollande grave sa stature dans le marbre » (voir annexe II, p. 137). Cette déclaration « redonne vie » à cette petite phrase, puisqu’entre 3 et 4 articles chaque semaine reprennent l’expression dans le mois : elle « redéfinit » l’agenda et la connecte à l’Histoire en l’associant à un moment solennel. Sans oublier qu’elle apparaît aussi dans le discours du Bourget du 22/01/2012. Mais il faut signaler que dans ce discours, le rêve français n’apparaît qu’à la toute fin, et davantage pour « redonner de la force » à l’emploi de ces termes, que pour en faire un thème de campagne : « Eh bien nous réussirons parce que nous commencerons par évoquer le rêve ! Le rêve français, c’est la confiance dans la démocratie, la démocratie qui sera plus forte que les marchés, plus forte que l’argent, plus forte que les croyances, plus forte que les religions ! Le rêve français, c’est l’achèvement de la promesse républicaine autour de l’école, de la laïcité, de la dignité humaine, de l’intérêt général. Le rêve français, c’est le creuset qui permet à toutes les couleurs de peau d’être à égalité de droits et de devoirs. Le rêve français, c’est l’affirmation des valeurs universelles qui vont bien au-delà des frontières, qui vont bien au-delà de la Nation. Ce n’est pas un espace limité, mais qui est proclamé à tous, à la face du monde. Le rêve français, c’est notre histoire, c’est notre projet ! Le rêve français, c’est une force, c’est le projet que je vous propose, parce qu’il nous ressemble, parce qu’il nous rassemble ! »58. On assiste bien à un « recentrage » de l’expression pour la solidifier et lui conférer une signification plus proche de certaines « grandes valeurs » que de l’idée d’un rêve un peu « béat ». En quelque sorte, le rêve « auquel on veut croire ».

3) Portée stratégique

A la lumière des observations qui précèdent, que peut-on dire sur l’efficacité de cette petite phrase dans la « stratégie » de communication du candidat socialiste ?

« Quand vous faites une campagne électorale, vous êtes obligés de vendre un peu de rêve, parce que vous allez créer de l’affectif, parce que vous êtes obligés de faire rêver les gens, vous êtes obligés de leur dire que demain sera différent, quelque soit le candidat » nous dit le conseiller en communication, lorsque nous l’interrogions sur cette « petite phrase » (voir annexe I, p. 120). Et il rapproche celle-ci des slogans « changer la vie » de François Mitterrand ou encore « ensemble, tout devient possible » de Nicolas Sarkozy. François Hollande n’aurait donc fait, avec cette « petite phrase », que positionner une partie de son discours dans ce registre de l’imaginaire, du rêve, pour en quelque sorte donner de l’ampleur à sa démarche, comme d’autres l’avaient fait avant lui : François Mitterrand évidemment, mais aussi Martin Luther King et son célèbre discours « I have a dream » (Je fais un rêve), c’est en tout cas la théorie de Thierry de Cabarrus, qui fait le lien entre les deux déclarations (voir annexe I, p. 124). Mais on peut également émettre d’autres hypothèses.

Ainsi, il semble que cette référence au rêve du candidat socialiste, et cela est également à mettre en lien avec ce qui vient d’être dit au sujet de Martin Luther King, soit revêtue d’une certaine dimension historique. Cela apparaît très clairement dans ce discours de Périgueux du 26 mai 2011 : « La France n’avance que quand elle est portée par une grande ambition. Je propose de reprendre ce rêve français, celui qui a été ébauché par l’esprit des Lumières au XVIIIe siècle, celui qui a été dessiné par les révolutionnaires en 1789, ce rêve qui s’est affirmé dans la fondation de la République, qui s’est élargi et renouvelé avec la Résistance et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce rêve qui a pris une forme nouvelle avec la victoire de François Mitterrand en 1981(…) » (Hollande, 2011 : 234). Le rêve est ici replacé dans l’Histoire de France : on ne parle donc pas du rêve que l’on fait la nuit, ou du rêve « béat ». Cet avis est partagé par « notre » conseiller en communication, qui pense que cette « petite phrase » « fait appel à toute l’histoire de France, mais l’histoire positive, c’est-à-dire tout ce que la France a pu construire (…) » (voir annexe I, p. 120). Le candidat socialiste a manifestement cherché à donner à ce terme une épaisseur, une certaine dimension, pour en gommer l’angélisme et l’aspect irréel et lui donner plus de crédit. Sans ôter le symbole.

58 Source : site internet du Parti Socialiste, http://www.parti-socialiste.fr/articles/retrouvez-le-discours-de-francois-hollande-au-bourget, consulté le 18/08/2012

On peut également s’interroger sur le choix du terme réenchanter. Cela peut vouloir signifier que la France, au moment où il prononce ces mots est, selon lui, désenchantée. Dans ce cas, il ne se limite pas à vouloir vendre du rêve, il affiche une ambition beaucoup plus importante : celle de redonner de l’espoir, de remettre le pays sur le bon chemin, voire, de faire cesser le cauchemar, et de faire revenir la France dans les dispositions qu’elle affichait à une autre époque ; ce préfixe « re-» semble nous indiquer ceci. On peut aussi penser qu’au moment où il prononce ces mots, le très récent candidat socialiste à la présidentielle « surfe » sur la mauvaise cote de popularité du Président en exercice. Par ces mots, le candidat peut vouloir dire : « Voyez ce que vous vivez, moi, je vous propose de faire cesser tout cela. Je vous propose une nouvelle vie, un nouvel espoir ».

Paradoxalement, avec cette petite phrase, on peut aussi imaginer que François Hollande n’a pas voulu faire du rêve un axe central de sa campagne. Ainsi, en choisissant de ne pas l’utiliser comme un slogan, il ne prend pas le risque de passer pour un marchand d’illusion : on le constate d’ailleurs dans son slogan officiel de campagne : le changement, c’est maintenant, beaucoup plus terre-à-terre et concret. De plus, et comme évoqué plus haut, il prend soin de ne pas trop mettre en lumière cette petite phrase à des moments-clés de sa campagne, comme par exemple le discours du Bourget où il ne la cite qu’à la fin. C’est ce qui nous fait dire que ces mots s’apparentent plus à un « fil rouge », que le candidat va reprendre quand il en a besoin uniquement. Peut-être a-t-il compris qu’en temps de crise, le rêve est certes nécessaire, mais n’apporte pas de solutions concrètes. Aussi parce que ce terme peut être interprété autrement qu’avec la signification historique que le candidat souhaite a priori lui conférer. Il s’agit donc d’une notion qu’il faut utiliser avec une certaine réserve.

D’un point de vue plus « technique », on voit assez bien avec cette « petite phrase », quel effet peut avoir sa « réactivation sur l’opinion ». La courbe de durée de vie nous a montré que la simple évocation de ce thème dans un discours, comme à l’occasion de la commémoration de la mort de François Mitterrand, entraînait immédiatement une reprise dans les journaux. Finalement, le candidat en campagne semble également utiliser cette théorie de la « seringue hypodermique » (voir supra p. 24), en injectant à dose régulière sa thématique à travers les médias. Ainsi, il en a parlé régulièrement au cours de sa campagne des Primaires, a sorti un livre avec ce titre précis, a choisi de « consacrer » l’expression le soir de sa victoire aux primaires dans un moment solennel, sans oublier de réactiver celle-ci en même temps qu’il évoquait la mémoire d’un vainqueur socialiste à des présidentielles. Aussi, il semble bien que cette « petite phrase », ait participé assez directement à la stratégie de communication du candidat et que sa fonction principale était peut-être « d’installer le symbole ».

Lire le mémoire complet ==> (a title=”Le rôle des petites phrases de François Hollande dans sa stratégie de communication” href=”http://blog.wikimemoires.com/2013/04/petites-phrases-francois-hollande-strategie-communication/”>Le rôle des “petites phrases” de François Hollande dans sa stratégie de communication)/strong>
pendant la campagne des élections présidentielles 2012, vu à travers deux journaux de la presse écrite
Master 2 Communication Parcours : Métiers de l’information et de la communication organisationnelle
Université Européenne de Bretagne – Rennes 2 – UFR ALC