Après la formation, poursuite d’études ou accès à l’emploi ?

By 25 April 2013

5.5. Les parcours après la sortie de formation et les conditions d’accès au premier emploi pour chaque dispositif

Cette partie est maintenant consacrée à l’analyse des conditions d’accès au premier emploi. Il a paru cependant nécessaire de fournir au préalable quelques informations sur les parcours des étudiants après leur passage dans ces dispositifs de formation. L’approche longitudinale révèle quelques phénomènes peu visibles lorsque sont mobilisées des approches photographiques instantanées, comme par exemple la coexistence, durant leurs parcours, de situations jugées en général incompatibles entre elles. C’est le cas ici des poursuites ou des reprises d’études, après la sortie des dispositifs étudiés (5.5.1.). Les différents types de données caractérisant les conditions objectives d’accès au premier emploi pour chaque dispositif sont ensuite présentées : l’entrée dans le secteur culturel comme indice d’une connexion au secteur visé (5.5.2.), le nombre de personnes de chaque dispositif n’ayant jamais occupé d’emploi sur la période d’enquête (5.5.3.), la durée d’accès au premier emploi (5.5.4.) et enfin, le type de statut de ce premier emploi (5.5.5.).

5.5.1. Poursuite d’études ou accès à l’emploi ?

Sont présentées ici les données recueillies sur les parcours après la sortie de formation. Un premier point doit être élucidé avant de rendre compte de l’arbitrage entre la décision de poursuivre des études ou de rechercher résolument un emploi. Une enquête de type photographique à un instant donné peut suggérer spontanément une exclusive trompeuse entre ces deux alternatives du fait de la simplification méthodologique qu’elle impose. Cela n’est évidement pas aussi simple quand on considère que se combinent dans ces parcours des allers et retours entre formation et emploi, des hésitations, voire l’exercice parallèle de deux activités. Ainsi, sur la période considérée (1an 4mois, 2ans 4mois ou 3ans 4mois selon les cas), 13% des personnes interrogées ont, à un moment ou à un autre, suivi des études ; alors que 5% n’ont jamais occupé d’emploi sur la période. L’arbitrage entre des poursuites d’études et une entrée sur le marché du travail n’est pas aussi net qu’on l’entend généralement ; ces situations de poursuites d’études peuvent être très diverses et recouvrir des logiques différentes, entre de “ simples ” poursuites (doctorat, par ex.), des reprises, des retours en arrière ou de simples détours culturels, comme le suggère l’examen des niveaux et des spécialités de ces “ poursuites d’études ”.

Poursuivre des études, une diversité de signification

Tous les cas de poursuite d’études ont été retenus, que celles-ci se soient produites dans la foulée de la sortie du dispositif de formation ou un peu plus tard. Un peu plus de 13% des personnes interrogées ont donc repris des études après le passage dans ces dispositifs, à l’encontre de l’idée qu’un dispositif de formation à visée explicitement professionnelle préparait à un diplôme terminal. C’est principalement le fait des trois dispositifs accueillant les publics les plus jeunes (A, B et E). Les cas de poursuite d’étude sont, logiquement, plus rares dans ceux accueillant une part d’adultes en activité.

Tableau 30. Poursuite d’études après la sortie du dispositif

Dispositif A Dispositif B Dispositif C Dispositif D Dispositif E Ensemble
oui 14,3% 15,3% 9,4% 4,0% 25,9% 13,2%
non 85,7% 84,7% 90,6% 96,0% 74,1% 86,8%
Total 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0%

Pourquoi ces étudiants reprennent-ils des études ? Qu’est-ce que cela recouvre ? Le niveau et la spécialité fournissent quelques indications (tableaux 20 et 21, annexe 4). Tout d’abord, ce sont plutôt des formations de type universitaire qui sont reprises, et à des niveaux différents selon les cas. La plupart reprennent des études au niveau bac+4, bac+5 voire en doctorat. Pourtant certains sortants du dispositif A choisissent des études de type bac+2 ( ?). Quant aux spécialités, elles diffèrent aussi nettement selon les dispositifs fréquentés : les langues, l’art et l’histoire dominent pour A, le droit et les sciences politiques pour B et surtout pour E. Que tirer de tout cela ? La reprise des histoires, des trajectoires individuelles, à travers la relecture des questionnaires d’enquête de ces personnes171, en complément des informations livrées dans ces tableaux, suggère l’existence de quatre logiques sous-jacentes livrées ici à titre d’hypothèse :

– une première logique de parcours universitaire (ou d’enseignement supérieur) : elle correspond au sens le plus souvent donné à ces itinéraires. C’est le cas, par exemple –et principalement- pour E, de poursuites en doctorat172 de la même spécialité173.

une logique de changement : c’est la rupture avec le projet d’un emploi dans l’administration ou la gestion du secteur culturel. C’est le cas par exemple d’un étudiant provenant d’une grande école de gestion et qui, après avoir éventuellement testé un emploi dans le secteur culturel, décide finalement de faire de l’expertise comptable abandonnant tout projet vis à vis du secteur culturel (dispositif A) ou encore d’un étudiant au parcours spécialisé en droit privé (dispositif B) qui décide finalement de passer le diplôme d’avocat et de s’installer comme tel.

une logique d’attente : certains s’inscrivent dans un cursus de formation dès le début de leur recherche d’emploi. En fait, le projet de recherche d’emploi est manifestement premier, et structure fortement leur comportement. Cependant, cette inscription permet d’une part d’avoir une occupation dans les temps libres laissés par la recherche d’emploi, une activité jugée valorisante, à laquelle on est habitué et qui n’oblige pas à modifier son milieu et son mode de vie. Elle comporte d’autre part de nombreux avantages statutaires, et offre un statut de substitution, une identité “ étudiant ” derrière laquelle s’abriter lors de la recherche d’emploi et qui permet d’éviter d’endosser celle, stigmatisante vis-à-vis d’autrui, de jeune chômeur à la recherche d’un premier emploi. Elle combine d’autres atouts, puisqu’elle ne dépare pas un CV, qu’on peut éventuellement en parler lors d’un entretien avec un employeur, et que l’enjeu de l’obtention du diplôme est forcément faible.

171 En particulier, le croisement des calendriers et de certaines questions du type « avez-vous repris des études depuis votre sortie de formation ? » a été très instructif. Ce qui apparaît comme une incohérence dans les réponses (être en même temps en emploi et en formation ou au chômage et en formation) retrouve alors du sens, et fait émerger un autre type de cohérence…
172 Contrairement à la pratique de l’Insee qui considère depuis le RP 1990 les doctorants comme “actifs ayant un emploi”, nous avons préféré les classer en poursuite d’étude, pour bien les distinguer des entrées sur le marché du travail dans lesquelles s’exprime de notre point de vue, au moins au démarrage de ces périodes, un “engagement professionnel” plus fort.
173 En considérant le passage Dess-doctorat comme s’apparentant à une logique de parcours universitaire…

une logique d’agrément : c’est le cas par exemple d’étudiants déjà insérés professionnellement, mais qui reprennent en parallèle à leur emploi une formation du type Deug de langues orientales ou d’histoire de l’art (dispositif A). Cette reprise de formation n’a pas ou presque d’enjeu professionnel, ou identitaire, et s’apparente d’une certaine manière à une pratique culturelle.

Le propos n’est pas de cerner ici l’ensemble des motifs et comportements possibles autour de la reprise d’études : ces quatre logiques ne sont peut-être pas les seules. Enfin, il est possible qu’elles ne soient pas non plus exclusives les unes des autres : le sens subjectif accordé par ces personnes à leur situation peut relever de plusieurs d’entre elles à la fois (logiques d’attente et d’agrément par exemple). Cependant, dans chaque cas une tendance domine, l’emporte, ce qui autorise à parler d’esquisse de typologie.

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