Apparition de la petite phrase à la lumière de l’évolution des médias

By 3 April 2013

2) Apparition de la petite phrase à la lumière de l’évolution des médias

a) Généralités

Le but de notre étude est de définir le lien précis entre les médias et les « petites phrases » pour mieux en définir la nature et le rôle en termes de communication. Posons ici quelques jalons également observés par les spécialistes.

Sur un plan général, il faut noter que la manière dont les Français consomment les médias a beaucoup évolué entre les années 1970 et les années 2000. Dans une étude réalisée par le Ministère de la Culture retraçant les pratiques culturelles des Français entre 1973 et 20089, on perçoit ce changement de comportement. Ainsi, on y apprend qu’en 1973, 55% des Français de 15 ans ou plus lisaient un quotidien tous les jours ou presque ; ils n’étaient plus que 43% en 1988 et 29% en 2008. En ce qui concerne la télévision, on constate que 65% des Français regardaient la télévision tous les jours ou presque en 1973 ; ce chiffre passe à 73% en 1988 et 87% en 2008. Ces données montrent bien l’engouement de la population pour le média télévision et le développement manifeste du phénomène à partir des années 1980. Ainsi, on peut se demander quelles ont été les conséquences sur la « présentation de l’information » ? Et quelles relations peut-on faire avec la « petite phrase » ?

Tout d’abord, il semble bien que la « présentation de l’information » ait subi ces dernières années un morcellement qui a entraîné une réduction du volume, que ce soit dans les textes ou sur les écrans. Par exemple, dans la presse papier, « la sémiotique de la page du support périodique imprimé a évolué tout au long de son histoire vers un espace de plus en plus fragmenté, rubriqué, découpé, imposant des formats d’articles plus courts et dotés d’éléments paratextuels nombreux (…) » (Krieg-Planque, 2011 : 30). Le manque de place pourrait donc être une explication à l’apparition et surtout à la reprise des petites phrases, puisqu’il est aisé de comprendre que lorsqu’il y a moins d’espace, il faut faire plus court. Reste la question de savoir, si, en matière de communication politique, c’est le « tournant marketing » qu’elle a connu qui a plus ou moins entraîné ce phénomène de transformation dans les médias ou le contraire. Ce qui est certain, c’est que ce morcellement de l’information ne semble pas être réservé à la politique, ce qui pourrait laisser penser que ce n’est pas la société qui s’est adaptée aux médias, mais le contraire.

9 Etude réalisée par le Ministère de la Culture, « Pratiques culturelles, 1973-2008, dynamiques générationnelles et pesanteurs sociales », juillet 2011, disponible sur http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/doc/evolution73-08/CE-2011-7.pdf, consulté le 12/05/2012

b) La « construction » de la petite phrase

Ensuite, il y a la question de l’évènement. On l’évoquait plus haut, les médias rivalisent d’imagination pour mettre « à la une » ce phénomène de « petite phrase ». Entre les concours pour élire « la meilleure petite phrase » organisé dans tel ou tel média et les rubriques intitulées « la phrase du jour » ou « les phrases chocs » par exemple, on sent que le phénomène est devenu en quelque sorte un « outil de travail » pour le journaliste. Reprenant l’exemple de la presse écrite, Alice Krieg-Planque note que « ces rubriques sont parfois pérennes et apparaissent dans chacune des éditions du journal, lequel réserve alors un emplacement spécifique et régulier (…) » (Ibid : 31). On pense alors à un autre terme qui a fait son apparition assez récemment et que l’on associe plutôt à internet : le buzz. Internet est un média ouvert, qui offre à de nombreux intervenants un espace d’expression libre. Cela s’observe particulièrement avec le « dérapage verbal », qui peut faire le tour de « la Toile » très rapidement, comme l’explique Frédéric Torterat : « (…) l’évènementialisation du dérapage verbal est l’une des contreparties de la connivence qui s’établit entre discours politique et discours journalistique, qui s’influencent mutuellement et s’assortissent ici et là de ce que nous appellerons volontiers un esprit de forum » (Torterat, 2010).

Ce qu’il faut ajouter à ce qui vient d’être dit et qui semble essentiel lorsqu’on parle de stratégie de communication est que les « petites phrases » pourraient bien avoir également la fonction de « définir l’agenda », selon la théorie de l’agenda setting. Rappelons que cette théorie, développée dans les années 1970 par les Américains Mc Comb et Shaw, met « l’accent sur la concurrence (et parfois la coopération) entre acteurs rivaux, notamment lors des campagnes électorales, cherchant à imposer la définition de l’agenda (donc les thématiques incontournables) conformes à leurs intérêts (…) » (Riutort, 2007 : 38-39). La « petite phrase » pourrait donc participer, pour un candidat, à prendre la main dans une campagne électorale en imposant un thème qu’il veut voir mettre « à la une ». C’est également l’avis d’Alice Krieg-Planque pour qui l’analyse de l’étude de la « petite phrase » ne peut se faire qu’en réfléchissant aux trois notions que sont « l’agenda setting », « l’impératif de visibilité dans [un] cadre médiatique complexe » et « l’injonction à la création d’évènements » (Krieg-Planque, 2011 : 34).

Enfin, les méthodes de travail ont évolué et peuvent favoriser la production de ces « petites phrases », puisque les journalistes sont de plus en plus soumis à des « impératifs de rapidité » (Krieg-Planque, 2011 : 32). C’est aussi pour cette raison qu’il est « (…) plus facile et plus rapide de reprendre une phrase isolée que de synthétiser un long discours (…) » ajoutait-elle à l’occasion d’une interview donnée à la radio suisse en 2012 (Krieg-Planque, 2012). Elle ajoute d’ailleurs à cette occasion que la création des petites phrases est « réellement une coproduction des médias et des journalistes d’une part, et des politiques et des communicants qui en sont les auxiliaires d’autre part », soulignant ce point comme un aspect important du profil d’une « petite phrase ».

En résumé, le morcellement de l’information, son évenementialisation ainsi que la réduction des moyens pourraient avoir entraîné ce phénomène que Dominique Maingueneau appelle l’aphorisation, et qui fait, en ce qui concerne les médias, des observations identiques à celles évoquées ci-dessus : « Le fonctionnement des médias a beau favoriser les séquences déjà formatées pour devenir des ‘petites phrases’, (…) rien n’empêche un journaliste, par une manipulation appropriée, de convertir souverainement en ‘petite phrase’ une séquence qui n’a pas été surassertée, voire de fabriquer des ‘petites phrases’ à partir de plusieurs phrases. » (Maingueneau, 2006 : 116). Plusieurs hypothèses vont donc dans le sens d’une coproduction de ces « petites phrases ».

Lire le mémoire complet ==> (a title=”Le rôle des petites phrases de François Hollande dans sa stratégie de communication” href=”http://blog.wikimemoires.com/2013/04/petites-phrases-francois-hollande-strategie-communication/”>Le rôle des “petites phrases” de François Hollande dans sa stratégie de communication)/strong>
pendant la campagne des élections présidentielles 2012, vu à travers deux journaux de la presse écrite
Master 2 Communication Parcours : Métiers de l’information et de la communication organisationnelle
Université Européenne de Bretagne – Rennes 2 – UFR ALC