Alcool dans Ecoles de commerce: Vie associative et esprit de corps

By 17 April 2013

III/ Pourquoi surtout les écoles de commerce et d’ingénieurs ?

Les enquêtes quantitatives déjà menées sur le sujet nous apprennent que ce sont les écoles de commerce et d’ingénieurs des grandes villes qui sont les plus touchées par le phénomène de la biture express. En effet, selon les résultats de l’enquête de la Mutuelle des Etudiants (LMDE), publiés en 2005, en collaboration avec l’IFOP et l’EPSE (Expertise et Prévention pour la Santé des Etudiants), ce sont les étudiants des écoles de commerce et d’ingénieurs qui arrivent en tête de la course à l’ivresse. 45,4% d’entre eux déclarent consommer de l’alcool une fois par semaine et 10% deux à trois fois par semaine (contre seulement 6% pour l’ensemble des étudiants). De même ces écoles sont toujours pointées du doigt dans toutes les émissions et tous les articles consacrés au binge-drinking.

Dans notre approche de ces institutions qu’on appelle souvent familièrement « les grandes écoles », nous adoptons une analyse qui va au-delà d’une approche sociologique en termes d’élitisme. Il s’agit de passer d’une « sociologie de l’éducation » à une « sociologie de l’école », une « sociologie des écoles de commerce et d’ingénieurs ». Ce qui nous permet d’expliquer en quoi l’organisation et la sociabilité propres à ces écoles y favorisent les beuveries et, comment ensuite les directions de ces écoles sont amenées à les légitimer indirectement.

Cette spécificité des étudiants des écoles de commerce et d’ingénieurs face à l’alcool peut en effet s’expliquer par plusieurs facteurs internes, c’est-à-dire des particularités « organiques » typiques de ces écoles, qui y favoriseraient, organiseraient et légitimeraient la vie festive en général et la défonce en particulier.

1- Vie associative et «esprit de corps »1

Dans les écoles de commerce et d’ingénieurs, la vie associative occupe une place très importante aussi bien pour les administrations que pour les étudiants.

Pour les administrations, la multiplication des associations au sein de l’école reste l’une des principales stratégies de promotion de l’image et de l’esprit de l’école. C’est une publicité qui met l’accent sur le caractère dynamique de la vie étudiante au sein de leur institution et, qui est surtout mis en avant pendant les périodes d’orientation et d’inscription ou bien dans les salons de recrutement annuels. On retrouve également dans les sites et les manuels de ces écoles, des présentations détaillées de toutes les associations et de toutes les activités et loisirs auxquels les étudiants peuvent adhérer ou participer au cours de leur scolarité. « Même les étudiants estiment que leur direction est bien contente de l’animation du BDE, qui rend leur école attrayante»1. On peut même dire que dans les écoles de commerce et d’ingénieurs, la vie associative occupe une place égale à celle des études, dans la mesure où l’adhésion à une association est parfois obligatoire pour la validation d’un semestre.

1 Denys Cuche, « La fabrication des Gadz’arts’. Esprit de corps et inculcation culturelle chez les ingénieurs Arts et métiers », Ethnologie française, 1988, XVIII, pp. 42-54.

Cette démarche semble être très efficace d’autant plus qu’une grande partie des étudiants justifient leur choix d’orientation dans ces écoles par le simple fait que « on ne s’y ennuie pas ».

Certes, les étudiants de ces écoles restent des acteurs rationnels et justifient leur choix d’orientation par la rentabilité de leurs diplômes dans le marché du travail mais aussi, ils font toujours allusion aux activités associatives. Pour eux, même si le temps de ces activités est toujours déterminé par le temps des études, la vie associative constitue un élément central dans leur carrière d’étudiant. On a même rencontré beaucoup d’étudiants qui adhèrent à plusieurs associations à la fois. Comme l’a si bien dit cet élève de l’Ecole Supérieure de Commerce de Rouen, « à l’ESC, il y a trois choses : les cours, le sport et les asso ».

Ce goût particulier des étudiants des « grandes écoles » pour les associations peut se justifier de la manière suivante.

D’abord parce que les étudiants des écoles de commerce et d’ingénieurs ont plus de temps libre en dehors des heures de cours que les étudiants d’université. Par exemple, seuls 8,2% des élèves ingénieurs exercent des « activités rémunérées régulières concurrentes des études » contre 24% des étudiants en sciences humaines, 21% des étudiants en langues et 23,5% des étudiants en lettres, sciences du langage et art2.

Ensuite, les associations constituent un moyen de recréer et de renforcer les liens perdus avec le début des études supérieures. En effet, l’obtention du baccalauréat, peut parfois marquer une rupture partielle avec la famille mais aussi et surtout avec les amis et les camarades du lycée. Ce qui peut aussi impliquer une nette diminution de la fréquence et de l’intensité des pratiques culturelles et des loisirs (cinéma, boite, sport, etc.) car, les 18-25 ans sont plus friands des loisirs collectifs. Cette rupture qui crée de la solitude est d’autant plus difficile à assumer que les étudiants des écoles de commerces et d’ingénieurs résident, pour la plupart, hors du domicile familial. Comme le montrent les résultats de l’enquête « Conditions de vie des étudiants » publiée en 2006 par l’OVE (Observatoire de la Vie Etudiante), 85% des élèves ingénieurs vivent hors du domicile parental contre 64% des étudiants des facs.

En effet, selon le groupe LUCA (Lutte Contre les Addictions)1, « Lorsque l’école de choix le permet, les étudiants nouvellement admis vivent tous sur le même campus, et ont parfois très peu de contacts avec le monde extérieur. Le processus d’intégration au sein de cette nouvelle communauté prend alors une importance capitale ».

1 Cécile Maillard, Le Nouvel Observateur, Alcool à gogo dans les fêtes étudiantes. Quand la défonce fait partie du cursus.
2 Observatoire de la Vie Etudiante, Enquête Conditions de vie des étudiants 2006

La solitude créée par la rupture plus ou moins importante des liens familiaux et/ou amicaux pousse les étudiants (surtout nouvellement admis) à vouloir en recréer d’autres, surtout en développant des tendances « communautaristes » passant par une « culture du campus » et « une culture de la promo ». Non seulement, ils ont tendances à vivre entre eux (même résidence ou même bâtiment), à se fréquenter les uns les autres, mais aussi ils développent un fort sentiment d’appartenance à l’école et plus particulièrement à une promotion à laquelle ils trouvent souvent un nom. Cette tendance est proche des fraternités et des sororités développées dans les écoles et les universités britanniques ou américaines prestigieuses. Elle peut être relayée par des rites initiatiques ou bien des marqueurs d’appartenance (badge, pin’s, salut, uniformes, …). Cette forme de sociabilité n’est pas une pratique sous-terraine ou informelle. En effet, l’inculcation de l’ « esprit de corps » fait partie du processus de socialisation propre aux « grandes écoles ». Il faut savoir que les écoles de commerce et d’ingénieurs sont les rares institutions scolaires en France à pratiquer le bizutage et/ou à organiser non pas des journées mais des week-ends d’intégration en début d’année scolaire :

« En septembre, c’est le week-end d’intégration, le WEI (prononcez « ouaille »). Tous les étudiants se retrouvent dans un centre de vacances pour trois ou quatre jours de fête et de beuverie »2.

Dans ces « ouaille », les séances de bizutage occupent une place symboliquement très importante parce que marquant l’entrée définitive dans l’école et l’appartenance à une promo, un groupe, un club ou une association. Dans les rites initiatiques et les jeux intégrateurs, l’alcool occupe une place primordiale. Il permet de s’éclater, de se désinhiber afin de se créer de nouvelles relations, de nouer des liens très forts permettant de sortir enfin de la solitude.

1LUCA (Lutte Contre les Addictions) a été créé en 2007 pour mener une réflexion sur les comportements à risque en milieu étudiant. Il regroupe la Conférence des Directeurs des Ecoles Françaises d’Ingénieurs (CDEFI), la Conférence des Grandes Ecoles (CGE), le Bureau National des Elèves Ingénieurs (BNEI), le Bureau National des Elèves en écoles de Commerce (BNEC) ainsi que des acteurs du domaine de la santé et de l’éducation.
2 Cécile Maillard, Le Nouvel Observateur, Alcool à gogo dans les fêtes étudiantes. Quand la défonce fait partie du cursus.

La défonce est donc très encrée dans ces week-ends d’intégration surtout que les élèves y échappent à la surveillance des adultes. En effet, « La présence d’adultes référents au foyer suscite la plupart du temps un contrôle au moins informel des comportements et loisirs des jeunes. Elle pourrait donc se traduire par une différence d’opportunités de consommer des produits psychoactifs. Les niveaux d’alcoolisation des étudiants résidant sur un campus se révèlent ainsi, dans une autre étude, supérieurs à ceux des autres étudiants »1.

Ainsi, la prépondérance du binge-drinking dans les écoles de commerce et d’ingénieurs peut s’expliquer par la solitude des étudiants (surtout nouvellement inscrits). Solitude qui les pousse à recréer les liens perdus en développant une « culture du campus » et une « culture de la promo », où ils échappent en plus à la surveillance des adultes et surtout des parents. Cependant, d’autres spécificités des écoles de commerce et d’ingénieurs permettent d’expliquer la défonce.

Lire le mémoire complet ==> (Jeunes et Alcool : le binge-drinking en milieu étudiant)
Rapport final du mémoire – Master1 Sociologie
Université Victor Segalen – Bordeaux 2 – Département de Sociologie Faculté des Sciences de l’Homme