Wikipédia : Méandres d’une régulation procédurale par les pairs

By 23 March 2013

Wikipédia : les méandres d’une régulation procédurale par les pairs

L’organisation mise en avant par le discours de l’open source étant devenue un modèle ayant vocation à s’appliquer très largement, nous voudrions également nous arrêter sur l’exemple le plus fameux de collaboration distribuée en dehors du monde du logiciel : l’encyclopédie en ligne Wikipédia.

Wikipédia a des liens extrêmement forts avec le logiciel libre. Son processus d’écriture collaborative repose sur le logiciel Mediawiki, qui est publié sous licence GPL. Surtout, le projet Wikipédia se définit comme « libre » au sens que revêt ce terme pour le logiciel libre, puisque « chacun est libre de recopier l’encyclopédie, de la modifier et de la redistribuer »2. Wikipédia reconnaît ainsi son étroite « filliation culturelle »3 avec le logiciel libre, et reprend aussi bien la pratique du travail collaboratif outillé par Internet que le principe du copyleft. Après avoir longtemps publié son contenu sous licence de documentation libre GNU (GFDL), l’encyclopédie en ligne utilise désormais la licence Creative Commons paternité-partage des conditions initiales à l’identique 3.0 (CC by-sa 3.0), qui est elle aussi une licence de type copyleft.

1 Christophe LAZARO, op. cit.., p. 142. D’autres études anthropologiques portant sur des projets de logiciels libres différents arrivent à des conclusions similaires. Dans un travail réalisé en 2004, Thomas Basset montre ainsi, en étudiant le développement de la suite logiciels VideoLAN (dont est issu le célèbre lecteur vidéo VLC), qu’il existe au sein du projet une forte hiérarchie informelle et une distribution du travail très inégalitaire. Cf. Thomas BASSET, Monographie d’un logiciel libre : VideoLAN, mémoire de DEA de sociologie dirigé par Erhard Friedberg et Jean-Philippe Neuville, Institut d’Études Politiques de Paris, 2003, en ligne : http://www.framasoft.net/IMG/videolan.pdf (consulté le 19/11/2011).
2 « Wikipédia », Wikipédia (version française), en ligne : http://fr.Wikipédia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia (consulté le 21/06/2011).
3 Ibid.

Cette filliation entre le mouvement du logiciel libre et Wikipédia était particulièrement évidente aux débuts du projet en 2001. Son fondateur, Jimmy Wales, a expliqué qu’il était à l’époque « impressionné » par les réalisations du free software, et qu’il voulait « étendre ce concept au-delà de l’informatique »1. En outre, parmi les premiers contributeurs de Wikipédia, nombreux étaient ceux qui étaient issus du milieu du logiciel libre, comme le montrent bien les témoignages recueillis à l’occasion des dix ans de l’encyclopédie : « Venant du logiciel libre et du monde de l’informatique, j’étais idéologiquement et pratiquement prédisposé à aimer Wikipédia » (Kelson); « C’est l’idée de transposer les concepts du logiciel libre à d’autres domaines, en dehors de l’informatique, que je trouvais séduisante » (Polletfa); « Le projet me semblait la suite logique des logiciels libres qui encouragent le libre partage du savoir » (Lionel); « Un jour en me baladant sur le site de la FSF (horriblement moche a l’époque) je suis tombé sur le projet »2 (Rinaldum), etc. Aujourd’hui le mouvement est souvent inverse, comme le souligne la présidente de Wikimedia France3, qui reconnaît être elle-même arrivée au logiciel libre par l’intermédiaire de Wikipédia4. Pour bien des gens, et moyennant une certaine cécité historique, l’encyclopédie en ligne est ainsi devenue le symbole de la « culture libre », plus encore que les logiciels du même nom.

De nombreux travaux 5 ont été menés pour comprendre l’organisation en vigueur au sein de Wikipédia, souvent sur la base d’un étonnement similaire à celui qu’avaient pu susciter les grands projets de logiciel libre quelques années auparavant. Comment se fait-il que cela « fonctionne », c’est-à-dire que de très nombreux contenus soient produits, et qu’ils soient globalement fiables6 ? Les réponses proposées se sont dans l’ensemble accordées à dire que la réussite de Wikipédia était intimement liée à tout ce qui n’est pas immédiatement visible pour le visiteur lambda. L’encyclopédie Wikipédia se trouve ainsi souvent décrite comme un « iceberg »1, dont la face émergée (les contenus librement modifiables) ne doit pas occulter les débats et les procédures de régulation qui s’accumulent sous la surface.

1 Cité par Yves EUDES, « Wikipédia : une encyclopédie sur le Net », Le Monde, 3 janvier 2007.
2 Cf. Adrienne ALIX, « Wikipédia a 10 ans ! Qu’en pensent les “anciens” ? », 16 janvier 2011, en ligne : http://blog.wikimedia.fr/Wikipédia-a-10-ans-2685 (consulté le 21/06/2011).
3 Wikimedia est la fondation qui soutient Wikipédia, mais aussi les projets Wiktionary, Wikiquote, Wikibooks, etc.
4 Cf. Adrienne ALIX, commentaire posté le 16 janvier 2011 à 22h23, en ligne : http://www.framablog.org/index.php/post/2011/01/16/10-ans-Wikipédia-occasion-manquee-logiciel-libre (consulté le 21/06/2011).
5 On pourra citer, parmi d’autres : Denise ANTHONY, Sean W. SMITH, Tim WILLIAMSON, « Explaining Quality in Internet Collective Goods : Zealots and Good Samaritans in the Case of Wikipedia », novembre 2005, en ligne : http://web.mit.edu/iandeseminar/Papers/Fall2005/antho ny.pdf (consulté le 21/06/2011); Dennis M. WILKINSON et Bernardo A. HUBERMAN, « Assessing the value of cooperation in Wikipedia », First Monday, vol. 12, n° 4, 2 avril 2007, en ligne : http://firstmonday.org/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/view/1763/1643 (consulté le 21/06/2011); Christian STEGBAUER, Wikipedia. Das Rätsel der Kooperation, VS Verlag für Sozialwissenschaften, Wiesbaden, 2009; Marc FOGLIA, Wikipédia. Média de la connaissance démocratique ?, Limoges, FYP Éditions, 2008; Dominique CARDON et Julien LEVREL, « La vigilance participative. Une interprétation de la gouvernance de Wikipédia », Réseaux, 2009/2, n°154, p. 51-89; Nicolas AURAY, Martine HURAULT-PLANTET, Céline POUDAT, et Bertrand JACQUEMIN, « La négociation des points de vue. Une cartographie sociale des conflits et des querelles dans le Wikipédia francophone », Réseaux, 2009/2, n°154, p. 15-50; Christian VANDENDORPE, « Le phénomène Wikipédia : une utopie en marche », Le débat, n° 148, janvier-février 2008, p. 17-30.
6 S’agissant de l’évaluation de la pertinence et de la fiabilité des contenus de Wikipédia, l’article classique est celui de la revue Nature, qui compare l’encyclopédie en ligne et l’Encyclopaedia Britannica (Jim GILES, « Internet encyclopaedias go head to head », Nature, vol. 438, 15 décembre 2005, p. 900-901). Ses résultats, qui tendent à montrer la faible différence de qualité entre les deux encyclopédies, ont été vivement contestés par l’Encyclopaedia Britannica, mais maintenus par la revue Nature.

Nous décrirons ici ces procédures, telles qu’elles sont en vigueur sur le Wikipédia francophone. Dominique Cardon et Julien Levrel les ont présentées comme étant de trois ordres : la discussion, la médiation et la sanction. Les discussions, qui se déroulent essentiellement sur les pages prévues à cet effet attachées à chaque article, permettent aux différents contributeurs de se coordonner, et le cas échéant d’exposer leurs désaccords afin de rechercher un consensus2. Lorsque cela s’avère impossible (ce qui est en fait relativement rare), les conflits sont signalés par des bandeaux d’alerte apposés aux articles, puis portés dans différents espaces de médiation.

Une proposition de suppression d’article peut ainsi être faite par tout utilisateur, qui estime que celui-ci n’a pas à être présent dans Wikipédia, parce qu’il ne remplit pas les critères d’admissibilité qui ont été établis au fil du temps. Cette proposition entraîne la création d’une page de discussion spécifique, sur laquelle le créateur de l’article et tout autre utilisateur enregistré ayant plus de cinquante contributions à son actif peuvent donner leur avis durant une semaine. Cette discussion a un rôle consultatif, dans la mesure où la décision finale de suppression ne peut être prise que par un administrateur de Wikipédia. Cependant, dans la pratique les administateurs suivent systématiquement les recommandations des « wikipédiens », lorsque la discussion a dégagé un consensus clair. Ils ne font ainsi qu’appliquer techniquement une décision discutée de façon collective3.

1 Cf. par exemple Camille GÉVAUDAN, « Inside Wikipédia #2 : Au feu ! », 22 juillet 2008, en ligne : http://www.ecrans.fr/Inside-Wikipédia-2-Au-feu,4683.html (consulté le 22/06/2011).
2 Il faut cependant noter que moins de 20% des articles ont une page de discussion active. Il s’agit des articles les plus importants et les plus consultés, et de ceux qui réunissent le plus de contributeurs. On remarquera aussi que si Wikipédia compte un très grand nombre d’entrées, la majorité des contributions se concentre sur un pourcentage relativement faible du total des articles (cf. Dennis M. WILKINSON et Bernardo A. HUBERMAN, op. cit.).
3 David Bérardan, administrateur du Wikipédia francophone, explique ainsi : « Le rôle de l’administrateur n’est pas de décider mais de clore le débat. Ce sont les gens qui participent au débat qui décident, c’est un rôle purement technique. […] De toute façon, si l’administrateur ne suit pas la majorité, il y en a un autre qui va venir lui dire que ça ne va pas, et qui va revenir sur la décision. […] Donc ça ne peut pas passer » (David BÉRARDAN, enseignant-chercheur, administrateur de la version francophone de Wikipédia, entretien réalisé à Orsay-Ville le 7 juillet 2011).

Les « désaccords de neutralité » interviennent eux quand des contributeurs estiment que tout ou partie d’un article contrevient au principe de neutralité censé régir Wikipédia. Le principe de neutralité, tel que le conçoit l’encyclopédie en ligne, ne préconise pas l’adoption d’un point de vue intermédiaire, mais la présentation impartiale des différentes opinions ou hypothèses sur une question donnée. Il va de pair avec l’obligation d’attribuer chaque point de vue à une source identifiable. La « neutralité » de Wikipédia semble ainsi exprimer le glissement typiquement post-moderne de la revendication d’objectivité vers celle de transparence. Il s’agit en effet moins d’évaluer la valeur d’une affirmation en soi, que de rattacher celle-ci à son instance d’énonciation afin que chacun puisse en juger à cette lumière1.

Les articles donnant lieu à des désaccords de neutralité portent dans la grande majorité des cas sur des sujet politiques, religieux, ou particulièrement controversés : le conflit israëlo-palestinien, l’avortement, l’homéopathie, etc.2 Une fois signalé, un article sujet à désaccord est ajouté à la liste des articles non neutres (LANN), ainsi que dans la catégorie « Article soupçonné de partialité ». Une discussion s’ouvre alors (en général sur la page de discussion de l’article en question), dans le but de faire place aux différents points de vue et d’aboutir à une solution conforme au principe de neutralité. Pendant la durée de la procédure, l’article concerné est souvent interdit en écriture. Le but est d’éviter les « guerres d’édition », c’est-à-dire l’annulation systématique et réciproque des modifications effectuées entre « adversaires ». Malgré ces précautions, celles-ci ne peuvent parfois pas être évitées. Pour les faire cesser sans que l’article concerné soit nécessairement interdit en écriture, les protagonistes ont plusieurs possibilités. Ils peuvent demander l’intervention d’un médiateur extérieur, faire un appel à commentaires, ou encore lancer un sondage.

1 Dominique Cardon et Julien Levrel écrivent ainsi : « À lire les milliers de pages de discussion des wikipédiens, il est frappant de constater que ceux-ci ne discutent pas la validité d’un énoncé en tant que tel, mais réclament une source externe qui lui confère légitimité » (Dominique CARDON, Julien LEVREL, op. cit.). D’autres auteurs parlent d’une « définition de l’objectivité […] antibachelardienne », proche de la posture de la nouvelle sociologie des sciences qui s’est construite autour de David Bloor, Bruno Latour ou John Law (cf. Nicolas AURAY, Martine HURAULT-PLANTET, Céline POUDAT, et Bertrand JACQUEMIN, op. cit.). On relèvera néanmoins que le « principe de neutralité » de Wikipédia a peut-être moins vocation à s’appliquer à des sujets relevant de la connaissance scientifique (épistèmê), qu’à des sujets appelant de plein droit la confrontation d’opinions (doxai) : la politique par exemple.

2 Des désaccords et des conflits peuvent toutefois apparaître sur des sujets, dont on ne soupçonnerait pas qu’ils prêtent à controverse. Ainsi, l’article relatif au « disque rond et épais qui sert à jouer au hockey sur glace » a donné lieu à de longs débats enflammés, afin de savoir comment il devait être nommé. Les Québécois parlent en effet de « rondelle » ou de « puck », les Français utilisant eux le terme « palet ». Les premier cherchaient à faire triompher la dénomination québécoise, en tirant notamment argument du fait que le hockey sur glace est leur sport national, alors qu’il suscite un intérêt modéré en France. Les seconds rétorquaient que la France étant le pays francophone le plus peuplé, il convenait d’adopter la terme qui y est employé. Après moult palabres, le palet triompha [Cf. « Discussion : Palet (hockey sur glace), Wikipédia.fr, en ligne : http://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Palet_%28hockey_sur_glace%29 (consulté le 23/06/2011)].

Ce n’est que lorsque toutes ces méthodes ont échoué qu’interviennent les administrateurs, ou le « comité d’arbitrage ». Les administrateurs sont des utilisateurs de confiance élus par la communauté, qui ont accès des outils techniques particuliers. Il y en a environ deux cents sur le Wikipédia francophone. Ils peuvent supprimer des pages, en protéger d’autres (c’est-à-dire les interdire en écriture), et bloquer des utilisateurs (c’est-à-dire les empêcher de modifier des articles) en cas de manquements graves aux règles de Wikipédia. La portée de ces attributions est toutefois à relativiser. David Bérardan, administrateur depuis 2006, explique que son rôle n’est pas de décider souverainement, mais d’anticiper sur ce qui recueille une large adhésion au sein du collectif. Le blocage d’un utilisateur n’intervient que si ce dernier a violé le « consensus implicite qui s’est formé […] au fil du temps »1. La sphère laissée à la libre appréciation de l’administrateur est donc relativement restreinte. Il existe certes toujours des « zones grises », mais l’administrateur est avant tout celui qui exécute techniquement les décisions prises collégialement, et qui fait en sorte que les règles collectives soient respectées.

Le comité d’arbitrage est lui constitué de dix membres élus pour un an parmi les administrateurs. Il possède des pouvoirs de sanction qui vont du simple avertissement au blocage définitif des utilisateurs2. Il ne se saisit d’une affaire qu’en cas de plainte, auquel cas il enquête avant de statuer sur les sanctions à mettre en œuvre. Il représente en fait une ultime instance de médiation, pour essayer de mettre fin aux conflits qui sont devenus personnels et envenimés au point de ne plus pouvoir être réglés par les voies classiques de la discussion. La fonction d’arbitre est donc souvent assez ingrate. Elle consiste la plupart du temps à retracer l’historique d’une inimitié, et à essayer de résoudre des querelles, qui n’ont plus rien à voir avec les contenus publiés dans l’encyclopédie. Ainsi s’explique sans doute le fait que l’on ne se bouscule pas pour occuper ce poste, la dernière élection ayant donné lieu à douze candidatures pour dix postes à pourvoir3.

1 David BÉRARDAN, entretien cité.
2 Cf. « Wikipédia : Comité d’abitrage », Wikipédia.fr, en ligne : http://fr.Wikipédia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Comit%C3%A9_d%27arbitrage (consulté le 22/06/2011). Dans les faits, il est très rare que le blocage définitif soit décidé, ce cas de figure n’étant arrivé qu’une poignée de fois depuis les débuts du Wikipédia francophone.
3 Cf. « Wikipédia : Comité d’arbitrage/élection d’arbitres pour le 13e CAr », Wikipédia.fr, en ligne : http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Comit%C3%A9_d%27arbitrage/%C3%A9lection_d%27arbitres_pour_le_13e_CAr (consulté le 02/08/2010).

Il existe enfin quelques fonctions bien spécifiques. Les « bureaucrates » sont chargés de donner leurs droits d’administrateurs aux personnes élues à cette fonction, et de renommer les comptes des utilisateurs qui en font la demande. À l’échelon hiérarchique supérieur, les « stewards » peuvent retirer leur statut (administrateur, bureaucrate, etc.) aux utilisateurs qui en font la demande, ou attribuer un nouveau statut aux personnes qui ont recueilli la confiance de la communauté. Contrairement aux bureaucrates, ils peuvent intervenir sur toutes les versions de Wikipédia et sur tous les projets de la fondation Wikimedia, sauf celui dont ils sont originaires. Les « vérificateurs d’adresse IP » sont quant à eux chargés de traquer les utilisateurs malveillants utilisant plusieurs comptes, et violant délibérément les règles collectives (par exemple pour contourner un blocage ou voter frauduleusement).

Enfin, les « masqueurs de modifications » sont chargés de rendre certains contenus de Wikipédia totalement invisibles. En effet, même lorsqu’une modification est révoquée, elle reste normalement visible dans l’historique de chaque article. Or, il est parfois nécessaire de faire disparaître totalement certains contenus, qui peuvent exposer l’encyclopédie à des poursuites judiciaires. C’est précisément le rôle des « masqueurs », qui interviennent en règle générale lorsque des personnalités s’estimant diffamées se sont plaintes à la Wikimedia Foundation. Il s’agit donc d’une fonction assez sensible, ce qui explique que les « masqueurs » doivent fournir leurs papiers d’identité à la Wikimedia Foundation.

En-deça des cas de diffamation pouvant exposer à des poursuites, Wikipédia doit quotidiennement faire face au « vandalisme », c’est-à-dire aux modifications délibérément malveillantes, humoristiques, ou autopromotionnelles, apportées aux articles. La « patrouille RC (Recent Changes) regroupe des volontaires, chargés de traquer ces modifications inappropriées. Il s’agit le plus souvent de contributeurs confirmés, ayant une grande maîtrise des règles et des procédures en vigueur dans l’encyclopédie. La patrouille dispose de plusieurs outils pour lui faciliter la tâche. Le programme Live RC et le logiciel libre Vandal Fighter lui permettent de visualiser en temps réel la liste de toutes les modifications effectuées. De plus en parallèle à l’action de la patrouille, un robot nommé Salebot scanne en permanence les modifications effectuées, afin de supprimer immédiatement les actes de vandalisme les plus évidents : jurons, spams, phrases écrites entièrement en majuscules, etc.

À travers l’ensemble de ces dispositifs, il apparaît que le processus d’écriture ouvert, décentralisé et collaboratif qui caractérise Wikipédia est indissociable de procédures complexes de surveillance et de sanction, au sein desquelles il existe une gradation entre les formes de négociation locales et les – rares mais nécessaires – moyens de contrôle et de répression centralisés. Wikipédia se présente ainsi comme un exemple original de régulation par les pairs, en fonction de règles négociées collectivement, et avec des outils adaptés au grand nombre de contributeurs et à la nature des échanges en ligne.

Dominique Cardon et Julien Levrel ont désigné ce mode de régulation comme « procédural », pour mettre en avant le fait qu’il repose davantage sur le respect de règles et des protocoles précisément spécifiés que sur des formes d’accord substantiel1. Il apparaît donc que Wikipédia ne constitue pas (ou plus) une « communauté », au sens où ce terme peut être employé pour qualifier un projet comme Debian, fondé sur un socle commun de valeurs et de forts sentiments d’appartenance. Il y existe au contraire « une fragmentation forte […], qui s’accentue à mesure que le projet s’aggrandit »2.

Le principe du « WikiLove » mis en avant par les « wikipédiens » en offre, de façon quelque peu paradoxale, une bonne illustration. Il s’agit d’une sorte de méta-principe de tolérance, qui prône l’écoute et le respect de l’autre. Il rend ainsi possible la collaboration entre des contributeurs appartenant à des familles de pensée très éloignées, « des religieux les plus fondamentalistes aux humanistes, des plus conservateurs aux plus anarchistes, etc. »3. Dans le cadre d’un projet de très grande ampleur comme Wikipédia, l’affirmation d’un principe libéral de tolérance (et de « neutralité » par rapport aux diverses conceptions de la vie bonne) paraît ainsi seul à même de garantir que la collaboration continue à être ouverte et fructueuse.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie