Qu’est-ce que l’entrepreneuriat social ?

By 25 March 2013

4. Qu’est ce que l’entrepreneuriat social ? Tentatives de définitions et questionnements

Le terme d’entrepreneuriat social est né aux Etats-Unis à la fin des années 1980. Il fait référence à une manière d’entreprendre « autrement », qui concilie efficacité économique et utilité sociale. Ainsi, les entrepreneurs sociaux sont avant tout des entrepreneurs, mais dont l’objectif premier est de répondre à un besoin de société non satisfait par l’économie de marché ni par les pouvoirs publics. C’est en Italie que ce terme apparaît pour la première fois en Europe, en 1991, avec la création du statut de « coopératives sociales », pour répondre aux besoins non satisfaits par les services publics. L’émergence de nouveaux statuts dans différents pays d’Europe et la mobilisation des pouvoirs publics autour de ce secteur, la reconnaissance de l’entrepreneuriat social au sein d’universités prestigieuses comme la Harvard Business School aux Etats-Unis, sont quelques unes des illustrations qui témoignent du développement de ce concept au cours des années 1990.

En France, les écrits qui traitent de l’entrepreneuriat social semblent tous faire référence à l’économie sociale et solidaire comme terreau de base qui a donné naissance à cette notion. Quel est donc l’apport de l’entrepreneuriat social par rapport à l’économie sociale et solidaire ? L’essentiel des entrepreneurs sociaux s’inscrivent en réalité au sein du secteur de l’économie sociale et solidaire. La conception de l’entreprendre autrement reste commune à ces deux mouvements qui ne se distinguent pas sur leurs objectifs ni sur leur projet socio- économique, mais plutôt sur leur discours et sur leur démarche fédératrice. C’est dans la définition de l’entrepreneuriat social large et intégratrice qu’il propose, dans la revalorisation de la démarche entrepreneuriale, ainsi que dans sa dimension internationale, que ce mouvement s’illustre en tant que nouvelle conception de l’entreprendre autrement.

Les discours des personnes et acteurs engagés en faveur de l’entrepreneuriat social sont marqués d’une volonté fédératrice qui souhaite dépasser les frontières héritées du passé. On peut se référer au Livre Blanc de l’entrepreneuriat social, rédigé en 2008 par le Codès associé à cent entrepreneurs sociaux, pour proposer une définition de l’entrepreneuriat social. Le Codès, Collectif pour le développement de l’entrepreneuriat social, est un mouvement de réflexion créé en 2006, qui rassemble une vingtaine d’acteurs divers (entrepreneurs, structures d’accompagnement et de financement, acteurs institutionnels) engagés pour la promotion de l’entrepreneuriat social. Le Codès a choisi de s’associer à une centaine d’entrepreneurs sociaux pour poser les fondements de la réflexion et des ambitions du mouvement de l’entrepreneuriat social. Ce dernier se caractérise par le rassemblement d’acteurs variés dont les statuts (coopératives, associations, mutuelles, fondations, SA, SARL, etc…), les secteurs d’activité et la taille ne répondent à aucune contrainte. Malgré cette diversité, les entrepreneurs sociaux se retrouvent autour de valeurs et de problématiques communes, liées d’une part à leur activité entrepreneuriale, et d’autre part à leur vision de l’économie qui replace l’homme, son territoire et son environnement au cœur de leur projet économique. Ainsi ces activités combinent, à des proportions variables, trois dimensions19 :

– le projet économique inscrit dans le marché : prise de risques, réponse à une demande, production de biens et de services, recherche d’indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics, création de richesses et d’emplois
– une finalité sociale : lutter contre l’exclusion (chômage, pauvreté, handicap…), créer ou maintenir des emplois durables et de qualité, valoriser un territoire, un patrimoine ou un environnement, garantir un juste revenu aux producteurs, développer du lien social, etc.
– Une gouvernance participative : implication/ participation des parties prenantes, processus de décision non fondé sur la propriété du capital, rémunération limitée du capital, excédents investis au service du projet, etc.

19 Oser maintenant : 100 entrepreneurs sociaux s’engagent, le livre blanc de l’entrepreneuriat social, réalisé par le CODES (collectif pour le développement de l’entrepreneuriat social), 2009

Hugues Sibille, Directeur délégué du crédit coopératif et président de l’AVISE, considère que le terme d’entrepreneuriat social permet de revaloriser la dimension et les qualités entrepreneuriales de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire. Il y a selon lui une sorte de tabou qui empêche de concevoir les entreprises de l’économie sociale et solidaire avant tout comme des structures nées de démarches entrepreneuriales, ce qui nuit dans une certaine mesure à sa reconnaissance et à sa légitimité. Si l’acceptation et l’adhésion à cette notion s’avère parfois être difficile, en particulier par des acteurs militants de l’ESS qui craignent que cette expression ne signifie un retour de la dimension économique comme préoccupation centrale, M. Sibille reste optimiste sur les ouvertures et la force fédératrice qu’elle doit permettre : « elle contribue à renforcer un sentiment d’appartenance par-delà des différences de statut, tout en faisant apparaître des opportunités de coopération20 »

En effet, contrairement à l’ESS dont l’histoire est marquée par des luttes militantes et s’inscrit dans un long mouvement historique et politique, l’entrepreneuriat social est une expression bien plus pragmatique, qui s’intéresse avant tout à la place de l’homme et du projet social dans l’entreprise, avant de s’intéresser aux statuts. Le Livre Blanc du Codès tient un discours similaire :

« Pour nous, le véritable enjeu n’est pas de choisir un camp (économie sociale, économie solidaire, “entreprises classiques”…) et de le défendre bec et ongles contre “les autres”. Il est de prendre à bras le corps les grands défis sociaux et écologiques du XXIe siècle. Il est d’arriver à répondre aux besoins de ce nombre croissant de citoyens à la recherche de sens et de pratiques différentes, plus humanistes. Il est d’apporter une réponse, notre réponse, à la conjonction de crises actuelles (financière économique, sociale, voire morale), qui va demander aux entrepreneurs sociaux d’être toujours plus innovants et toujours plus combatifs21 ».

On note bien ici la dimension internationale du mouvement qui veut apporter des réponses aux problèmes mondialisés que nous connaissons aujourd’hui. De plus, le terme d’entrepreneuriat social présente l’intérêt d’être intelligible par tous types d’acteurs, quelle que soit leur culture. Alors que l’économie sociale et solidaire est une expression française issue d’une culture et d’une histoire nationales, l’entrepreneuriat social s’adresse à tous les acteurs du « tiers secteur », c’est-à-dire à tous ceux qui ne placent leur action ni du côté des pouvoirs publics, ni du côté du secteur privé lucratif.

20 Entretien avec Hugues Sibille, dans SEGHERS V., ALLEMAND S., (2007), L’audace des entrepreneurs sociaux, Editions Autrement, p. 106
21 Oser maintenant : 100 entrepreneurs sociaux s’engagent, le livre blanc de l’entrepreneuriat social, réalisé par le CODES (collectif pour le développement de l’entrepreneuriat social), 2009, p 7

On le voit bien, ces définitions sont séduisantes, mais elles restent très imprécises sur les contours et les caractéristiques véritables qui permettraient de distinguer une entreprise sociale d’une autre. En effet, il faut rappeler que le paysage entrepreneurial est majoritairement constitué de très petites et petites entreprises de moins de dix salariés: leur l’activité se situe souvent à une échelle locale, et elles sont, comme toute activité économique, créatrices de richesses voire d’emplois.

Où se situe alors la frontière entre entreprises sociales et entreprises classiques ? Comment mesurer la plus-value de ces entreprises par rapport au secteur classique ? Il s’agit de chercher à savoir comment il est possible de mesurer l’utilité sociale d’un entrepreneur. Alors que l’économie sociale pose, par les statuts qu’elle définit, des garanties certaines au respect de ces valeurs, la volonté affichée par le mouvement des entrepreneurs sociaux de sortir de ces contraintes statutaires nécessite de s’interroger sur les frontières de l’entrepreneuriat social. Y a-t-il des critères qui garantissent l’utilité sociale d’un entrepreneur ?

Ces questions sont essentielles au sein du mouvement des entrepreneurs sociaux, et elles trouvent tout leur sens dans les réflexions liées au montage de projet de la pépinière de l’entrepreneuriat social. De par le choix de cette appellation, la pépinière ne peut ignorer les débats que cette expression suscite. En effet elle va représenter une certaine conception des frontières de l’entrepreneuriat social, au travers des entrepreneurs qu’elle va héberger. Si le changement de nom de la pépinière a permis de passer au-delà de certains clivages entre acteurs précédemment cités, et témoigne donc de leur volonté de travailler ensemble, la définition du périmètre de la pépinière reste pour l’instant tout aussi imprécise que celle de la notion d’entrepreneuriat social. Nous nous intéresserons donc dans une seconde partie à la problématique de l’utilité sociale, notion qui est apparue dans les années 1970, et provoque des débats tant dans les milieux de l’économie sociale et solidaire que dans le mouvement plus récent de l’entrepreneuriat social.

Lire le mémoire complet ==> (Comment identifier et accompagner les entrepreneurs sociaux ?)
Réflexions autour du montage de projet de la pépinière de l’entrepreneuriat social
Mémoire de stage – Master II Economie Sociale et Solidaire
Université LUMIERE LYON 2