Programme Erasmus dans la diversification des parcours scolaires

By 25 March 2013

Le programme Erasmus dans la diversification des parcours scolaires – Partie 1

«La libre circulation des travailleurs est assurée à l’intérieur de la communauté. Elle implique l’abolition de toute discrimination fondée sur la nationalité »1. Les questions abordées dans cette partie sur la mobilité étudiante institutionnalisée en Europe renvoient à un large débat qui vise à repenser les migrations et l’enseignement supérieur en Europe dans le cadre d’une nouvelle conjoncture sociale, politique et économique. En effet, la construction de l’Union Européenne s’est accompagnée d’une volonté de fermeture des frontières de plus en plus marquée pour les extracommunautaires et d’une valorisation de la circulation des étudiants et travailleurs à l’intérieur de l’Union Européenne.

Dans un premier chapitre nous verrons dans quelle mesure la mobilité étudiante en Europe s’est développée et se distingue ou non des flux migratoires traditionnels. Puis nous discuterons des spécificités du programme Erasmus, programme d’échange, dont la réciprocité n’est pas toujours assurée. Nous verrons alors qu’il se heurte à des intérêts économiques et institutionnels divergents selon la structure et la sélectivité des systèmes d’enseignement supérieur des pays participants.

Dans un second chapitre, nous nous intéresserons plus particulièrement à la morphologie sociale de la population étudiante « Erasmus ». Qui sont les étudiants Erasmus en France, en Italie et en Angleterre ? Nous verrons alors que ce programme, suivant les institutions d’appartenance, peut devenir un outil de distinction dans une université massifiée. Dans la recherche des facteurs qui influencent le départ des étudiants, on soulignera aussi que la migration est un de ces comportements transmis comme héritage immatériel. « Lorsque les parents ont été migrants, ils gardent de leur expérience une somme d’informations qu’ils peuvent transmettre à leurs enfants, ce qui facilite la migration de la génération suivante »2.

1 Article 39 du traité instituant la communauté de l’Union.
2 BOURDIEU (J), POSTEL-VINAY (G), ROSENTAL (PA) er al. “Migrations et transmissions intergénérationnelles dans la France du 19ème et du début du 20ème siècle”, Annales HSS, Juillet-Août 2000, n°4, pp.749-789

Chapitre 1 Du développement des mobilités aux phénomènes d’affinité sélective

Encourager une immigration de circulation, favoriser la mobilité des étudiants et des travailleurs pour créer une Europe de la Connaissance (knowledge society) compétitive et prospère, fait partie depuis plus d’une décennie des objectifs affichés par l’Union Européenne3. Mais comme tous les concepts, le sens du mot « mobilité », (utilisé abondamment par les médias et par les dirigeants économiques et politiques), tend à rester très fluctuant et ambivalent. Il existe, certes, une définition générale de la mobilité sur laquelle s’accordent les lexicologues, qui décrit une « facilité à se mouvoir, à être mis en mouvement, à changer, à se déplacer »4. Mais qu’en est-il de cette « facilité » définie individuellement, si étudiée par rapport à une population, à un lieu et/ou à un moment donné de l’histoire ?

La mobilité internationale étudiante s’intègre à plusieurs titres aux concepts plus larges de migration. Les études en géographie qui se sont intéressées aux phénomènes migratoires différencient plusieurs types de migration, généralement autour de deux grands critères : les échelles (spatiales, temporelles et quantitatives) et les éléments influant le départ (sociaux, économiques, politiques et environnementaux). Ces critères s’imbriquent les uns dans les autres pour ne former qu’un phénomène : le fait migratoire. Comme le souligne Nathalie LEROT, « la migration est étudiée comme un fait éternel et universel des sociétés »5.L’Homme s’est toujours déplacé, mais les distances parcourues, les territoires traversés et la vitesse de ses déplacements n’ont pas toujours été tels qu’ils le sont à l’heure actuelle. Nous étudierons ici la mobilité internationale dans un contexte organisationnel et historique particulier, par rapport à une population donnée.

3 “We can avoid the brain-drain by enhancing our assistance to the countries of origin, by promoting initiatives to have a brain circulation rather than a brain drain,” disait Mr Frattini, relevé par “the AP news agency”, BBC News, Thursday, 30 November 2006, 18:44 GMT http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/6160633.stm
“Ministers reaffirmed that the objective of improving the mobility of students, teachers, researchers and administrative staff as set out in the Bologna Declaration is of the utmost importance. Therefore, they confirmed their commitment to pursue the removal of all obstacles to the free movement of students, teachers, researchers and administrative staff and emphasized the social dimension of mobility. They took note of the possibilities for mobility offered by the European Community programmes and the progress achieved in this field, e.g. in launching the Mobility Action Plan endorsed by the European Council in Nice in 2000”. Déclaration de Prague 19/05/2001
4 Dictionnaire Larousse 1997
5 Nathalie Lerot, la mobilité internationale étudiante au sein de l’Espace Francophone, Thèse soutenue en décembre 1999, à la faculté des études supérieures de l’Université Laval, sous la direction de Robert Hérin et de Dean Louder. Page 112

1.1 La mobilité étudiante : croissance, déséquilibre et diversification de l’offre

Ainsi, la mobilité internationale étudiante constitue une facette particulière des migrations internationales, imbriquée dans « l’économie du savoir », avec ses caractéristiques propres (effectif restreint, jeune, mobilité certes restrictive, sélective et encouragée, mais volontaire). Cette migration semble être davantage un défi qu’une contrainte, une « obligation que l’individu se crée par rapport à lui-même et à son entourage »6. Pour les géographes, lorsqu’elle s’applique aux étudiants, aux enseignants et aux chercheurs de l’enseignement supérieur, elle désigne un déplacement d’une institution d’un pays donné à une autre institution à l’étranger, pour une période fixée à l’avance ou indéterminée.

Cette mobilité géographique est supposée produire un certain effet intellectuel et comportemental, qui élargit les qualifications générales et sociales des individus en plus de celles données par la discipline et/ou la profession7. La mobilité est donc pensée comme un moyen qui produit un certain nombre de conséquences sur les individus et sur les sociétés d’origine et d’accueil. Mais quelles sont ces conséquences ? Cette question a donné lieu à des études, qui ont été largement diffusées par les médias et les autorités des pays

concernés, notamment celles qui ont vu naître le concept de « fuite des cerveaux » (the brain drain)8 ? D’un point de vue politique, la mobilité est donc regardée comme un procédé d’induction de changements institutionnels et sociaux. Elle est considérée comme la résultante de conditions d’existence générale et particulières (matérielles principalement) à l’intérieur des diverses institutions et organisations (d’enseignement supérieur en ce qui nous concerne).

6 DE GOURCY (C), L’autonomie dans la migration. Réflexion autour d’une énigme, page 8
7 Op. cit page 7, Baumgratz-Gangl (G)
8 On peut prendre l’exemple des mesures prises en juin 2000 par le gouvernement français, qui souligne cette ambivalence (entre phénomène positif et négatif) du nomadisme des scientifiques et ingénieurs. Le ministre français de la Recherche scientifique et de la Technologie a pris, avec ses homologues européens, des mesures conjointes pour encourager la mobilité des universitaires entre les pays de la communauté. En même temps, une étude précise confiée à une commission spéciale du Sénat faisait état d’un exode des compétences, en particulier en direction de l’Amérique du Nord. La première initiative part du principe d’une coopération avec des échanges réciproques, tandis que la seconde met en évidence un mouvement unilatéral au bénéfice exclusif d’une partie (pays hôte). On a là, deux points de vue sur la mobilité des professionnels hautement qualifiés, à savoir la circulation et la fuite des cerveaux.

D’un point de vue individuel, l’obligation personnelle peut être retenue comme ressort de la mobilité et suppose l’autonomie de l’acteur quant à ses choix de se réinscrire ailleurs9. Mais par rapport à ce processus général les populations mobiles sont traitées inégalement, car elles déplacent avec elles des formes de légitimité et de normativité variables et variées. En effet, la mobilité est un puissant analyseur de la vie en société dans la pluralité de ses dimensions techniques, sociales et symboliques. Alors qu’elle a toujours été considérée comme un phénomène profitable et propice dans le monde des scientifiques et ingénieurs, elle a pu et peut aussi être perçue comme une menace, avec les « classes dangereuses » ou les « travailleurs immigrés ». Ainsi, comme nous le rappellent très justement Bonnet (M), Desjeux (d) et Wagner (AC)10, tous les groupes sociaux ne sont pas égaux en ce qui concerne l’accès à la mobilité, ni ne possèdent la même compétence de gestion de celle-ci. Une mobilité positive pour les groupes favorisés peut se transformer en précarité pour les groupes défavorisés.

Dans l’étude de la mobilité, il faut également tenir compte d’un autre aspect. Tout déplacement, quelle que soit sa portée et les éléments opérants qui sont à sa source, nous entraîne sur le territoire des autres, c’est-à-dire dans un espace produit et approprié. Elle conduit donc à des réflexions sur les codes culturels et sur le rapport au local et au global. Ces réflexions impliquent elles-mêmes un dépassement des conceptions à la fois holiste, de l’individu déterminé totalement par sa culture et des abstractions individualistes de l’économie. Les échanges internationaux ne peuvent pas s’analyser strictement en termes de réseaux familiaux et interpersonnels ou d’intérêts économiques. Ils s’opèrent de plus en plus au sein de vastes organisations. C’est donc dans un contexte d’institutionnalisation que nous réfléchirons à la constitution de codes culturels, de jeux de pouvoir et d’identifications nouvelles en Europe. L’analyse de la constitution d’une « culture internationale », revendiquée par une frange de la population, mobilise une double acception du terme de culture11. La première est anthropologique et désigne le mode de vie d’un groupe social, ses normes, ses pratiques de loisirs ou ses formes de sociabilité12. La seconde, dans le sens plus restreint de culture « savante », fait référence aux biens culturels légitimes.

9 Op. Cit, DE GOURCY (C)
10 BONNET (M), DESJEUX (D), Les territoires de la mobilité, PUF, 2000 WAGNER (A-C), les nouvelles élites de la mondialisation ; une immigration dorée en France, PUF, 1998
11 Op. cit. WAGNER (AC) p17
12 Une analyse plus approfondie du concept et de ces différentes acceptions sera exposée dans la partie de cette thèse consacrée aux pratiques et loisirs étudiants dans le pays d’accueil.

L’internationalisation des activités économiques et académiques se traduit par l’émergence d’un groupe social, structuré par des institutions, un système de valeurs et un style de vie spécifiques. Simultanément, ces traits définissent aussi de nouvelles compétences et performances, amenées à prendre une importance croissante avec les transformations structurelles des échanges. Ce qui rend la « culture internationale » spécifique tient en effet dans le cumul de ressources sociales des individus qui la revendiquent. Mais tous les étudiants mobiles ne s’y réfèrent pas et la population Erasmus européenne en est inégalement dotée. Car la mobilité internationale étudiante regroupe un ensemble de situations difficilement assimilables pour une même analyse.

Premièrement, cette mobilité s’inscrit dans une étape du cycle de vie, celle des études. Elle n’est pas originellement définitive et se compose d’une phase d’émigration et d’une phase d’immigration. En cela, la mobilité internationale étudiante marque une césure temporelle avec le pays de départ. Deuxièmement, cette mobilité repose sur un socle volontariste, non- contraint, même si elle est parfois incitée, car intégrée dans le cursus de certaines disciplines. En outre, il est souvent demandé, sinon exigé par le pays d’accueil, de prouver, par le biais de la possession d’un billet aller/retour, d’un engagement personnel écrit ou d’autres documents, que ce temporaire ne se transforme pas en permanent. Il est pourtant des « temporaires » qui durent. Analyser cette population dans son hétérogénéité, entraine donc la recherche d’autres critères (non-temporels). En effet, il existe deux grands types de mobilité étudiante, qui n’ont pas la même histoire, ne drainent pas toujours les mêmes candidats et ne sont pas vécus de la même manière par les individus :

La mobilité « spontanée »
La mobilité « organisée » ou « institutionnalisée ».

La mobilité spontanée concerne les étudiants qui ont choisi « individuellement » de s’inscrire dans un établissement d’enseignement supérieur qui ne se situe pas dans leur pays d’origine, sans conventions intergouvernementales ou support institutionnel financier13. La plupart des études faites dans la seconde moitié du 20ème siècle sur la mobilité spontanée se sont basées sur les statistiques des étudiants étrangers. Ce qui implique de les considérer comme nécessairement mobiles et par conséquent de surestimer la mobilité étudiante. Il importe donc, comme l’ont souligné Jallade (JP) Gordon (J) Lebeau (N) 14, de faire une distinction entre les « étudiants étrangers résidants » et les « étudiants étrangers mobiles »15. L’enquête que ces auteurs ont rendue publique en 1996, montre alors que 73% des étudiants étrangers résidant dans un des pays de l’union européenne peuvent être effectivement considérés comme « mobiles ». A l’intérieur de ce groupe, peuvent être également différenciés les « étudiants nouveaux entrants » et les « doctorants » plus communément nommés en Europe postgraduate students. Nous retiendrons seulement ici que cette mobilité échappe à toute institutionnalisation, structuration, de la part des autorités ou des établissements d’enseignement supérieur. La mobilité spontanée a aussi une plus longue histoire que celle que nous avons choisi d’analyser.

13 Dans les pays anglo-saxons, les termes « free movers » sont aussi communément employés pour désigner cette population

La mobilité étudiante « organisée » ou « institutionnalisée » peut être définie comme une mobilité en cours d’études, incluant celle supportée par le programme communautaire SOCRATES II (anciennement ERASMUS et LINGUA II). Les échanges universitaires internationaux s’opèrent entre des organisations contractualisées en relation (de recherche bien souvent), et incluent une certaine réciprocité, même si elle est parfois différée. Nous nous intéresserons ici uniquement à la mobilité intra-européenne des étudiants, mais il existe aussi des programmes d’échanges avec des pays non-européens comme le Canada ou les Etats-Unis16. Cette mobilité peut être décrite comme « à court terme », car contrairement à la mobilité spontanée qui englobe les étudiants ayant choisi de faire un cursus entier à l’étranger conduisant à un diplôme, la mobilité organisée se déroule sur une période ne pouvant excéder 9 mois, incluse dans le curriculum du pays d’origine. En d’autres termes, à moins qu’il ne s’agisse de cursus intégrés17, l’étudiant obtient le diplôme de son université d’origine, et non celui de son université d’accueil.

14 JALLADE (JP) GORDON (J) LEBEAU (N), Student mobility within the European Union : A statistical analysis, rapport publié par la commission européenne, mai 1996
15 Les étudiants étrangers mobiles sont ceux qui ont traversé une frontière pour poursuivre des études supérieures et les étudiants étrangers résidants sont ceux habitant déjà dans le pays d’accueil bien avant leur inscription dans un établissement d’enseignement supérieur.
16 Le programme CREPUQ (Conférence des Recteurs et des Principaux des Universités du Québec) par exemple, deuxième programme le plus important (en nombre d’étudiants qui y participent en France), après Socrates, porte sur les échanges d’étudiants, sans condition de nationalité, entre la France et le Québec. Il est à noter qu’à la différence du programme d’échanges Erasmus, en ce qui concerne la mobilité étudiante, la sélection des individus se fait par l’université d’accueil à partir de dossiers constitués individuellement et envoyés par l’étudiant directement à l’Université de son choix.
17 Les cursus intégrés permettent à l’étudiant d’obtenir un double diplôme à l’issue de la formation

En quoi ce contexte d’institutionnalisation, de développement de dispositifs spécifiques dans l’enseignement supérieur, est symptomatique de la construction d’un système éducatif européen à différentes vitesses, qui, lui-même, s’intègre dans une forme sociétale, socio- historique particulière ? La mise en place des programmes d’échanges à l’université et la diversification de l’offre conduisent-elles au développement de stratégies étudiantes, d’itinéraires multiples où les inégalités de réussite risquent de se faire plus subtiles ? Pour répondre à ces questions et relativiser l’importance de l’expansion de la mobilité étudiante, nous allons maintenant restituer le contexte historique dans lequel ces formes atypiques de migrations et de séjours prennent place, à un niveau national et européen.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN