Open source et Nouveau management de l’intelligence collective

By 22 March 2013

La mythologie de la collaboration distribuée – Chapitre 3.

Mais quand, assez tôt, je dus diriger d’importantes affaires et côtoyer des hommes libres, et quand chaque erreur pouvait être immédiatement lourde de conséquences, je commençai à apprécier la différence entre agir selon les principes du commandement et de la discipline et agir selon le principe de la bonne intelligence. Le premier fonctionne admirablement dans un défilé militaire, mais ne vaut rien dans la vie courante, où on ne peut atteindre son but que grâce à l’effort soutenu de nombreuses volontés travaillant dans le même sens.
Pierre Kropotkine

À partir de la fin des années 1990, le mouvement open source a contribué au dynamisme de nombre de projets « ouverts », en attirant vers le logiciel libre de nouveaux contributeurs, notamment au sein des entreprises informatiques « traditionnelles ». Il a permis de rendre certaines réussites plus visibles, et s’est réciproquement trouvé crédibilisé par le succès de quelques logiciels libres emblématiques comme Apache ou Linux.

Grâce à son habileté à s’inscrire dans le cadre de la réalité économique contemporaine, il a permis au logiciel libre de toucher de nouveaux publics et de gagner de nouveaux domaines. En insistant sur l’efficacité des règles d’organisation open source, il a favorisé leur diffusion et a contribué à ce qu’elles soient « importées » par les entreprises, notamment dans le secteur des nouvelles technologies. Les principes de coopération, de décentralisation et d’ouverture mis en œuvre dans le champ de la production logicielle se sont alors transformés en un modèle managérial. La figure du hacker est quant à elle devenue emblématique du nouveau travailleur créatif, répondant aux exigences de « l’économie de la connaissance »1.

Le mouvement open source a par ailleurs contribué à porter à l’attention de certains universitaires le fait étonnant que des collectifs apparemment dénués de structures hiérarchiques se révèlent aptes à produire des biens complexes comme des logiciels. Plusieurs théories ont tenté de rendre compte de cette « anomalie » : l’idée « d’intelligence collective » a remis au goût du jour un style d’analyse largement hérité de la première cybernétique, tandis que le modèle de « l’innovation distribuée » a fait des collectifs open source l’indice d’une tendance générale à l’implication des utilisateurs dans le processus d’innovation.

De son influence sur les discours managériaux à l’intérêt que lui ont manifesté certains universitaires, le propos de l’open source a ainsi contribué à faire naître ce que nous abordons comme une « mythologie » de la collaboration distribuée. Les grands projets de logiciels libres sont devenus emblématiques des réalisations prodigieuses liées à l’interconnexion par Internet d’un grand nombre d’individus, et des modes de collaboration amenés à triompher dans la nouvelle « économie de la connaissance ». Ils se sont mués en un nouveau modèle « éthique » d’organisation du travail, censé réussir à concilier les aspirations des individus et les besoins du collectif. Un « système de faits » s’est alors transformé en « système de valeurs », ce qui constitue précisément pour Roland Barthes une des principales caractéristiques des mythologies contemporaines2.

L’open source et le nouveau management

La thématique du déclin des vieilles organisations pyramidales préexiste évidemment au discours des partisans de l’open source. Comme l’ont noté Luc Boltanski et Ève Chiapello, le rejet de la hiérarchie (et corrélativement de la planification) est même la caractéristique principale de toute la littérature managériale des années 19903. On peut également remarquer que ce thème est déjà présent en filigrane chez Norbert Wiener, qui vilipendait « l’homme d’affaires qu’un bouclier de subalternes serviles sépare de ses employés »1. Les collectifs du logiciel libre apparaissent ainsi comme une illustration frappante, mais relativement tardive, d’une remise en cause plus globale des structures d’autorité propres à l’ère industrielle. En tant que collectifs de travail auto-organisés, ouverts et flexibles, dont les relations hiérarchiques seraient presque totalement absentes, ils se présentent en effet comme l’antithèse des organisations centralisées et « bureaucratiques ».

1 Cf. OCDE, The Knowledge-Based Economy, Paris, OECD, 1996, en ligne : www.oecd.org/dataoecd/51/8/1913021.pdf (consulté le 28/10/2011); Dominique FORAY, L’économie de la connaissance, Paris, La Découverte, 2000.
2 Cf. Roland BARTHES, Mythologies, Paris, Seuil, 1957, p. 241. Par ailleurs, je signale qu’alors que j’avais déjà rédigé ce chapitre, Valentin Villenave, « libriste » convaincu et membre du Parti Pirate, a commencé à tenir une chronique intitulé « Librologies » sur le Framablog. Il s’y propose d’actualiser les célèbres analyses de Roland Barthes en les appliquant au milieu du logiciel libre, dans un effort d’auto-analyse et d’auto-critique à la fois périlleux et réjouissant. Cf. Valentin VILLENAVE, « Librologies : une nouvelle chronique hebdomadaire sur le Framablog », 19 août 2011, en ligne : http://www.framablog.org/index.php/post/2011/08/19/libr ologie-mythologie-villenave (consulté le 28/08/2011).
3 Cf. Luc BOLTANSKI et Ève CHIAPELLO, op. cit., p. 112. Parmi les nombreux exemples de ce nouveau discours managérial, on pourra citer les travaux d’Ikujiro Nonaka et Hirotaka Takeuchi, autour de l’idée de « firme cognitive » (Ikujiro NONAKA et Hirotaka TAKEUCHI, The Knowledge-Creating Company : How Japanese Companies Create the Dynamics of Innovation, New York, Oxford University Press, 1995). Dans un genre plus fantaisiste et empreint de pop culture, on mentionnera aussi : Kjell NORDSTRÖM et Jonas RIDDERSTRALE, Funky Business: Talent Makes Capital Dance, Stockholm, Bookhouse Publishing, 2000, http://www.funkybusinessforever.com.

Le discours de l’open source a eu l’intelligence de « surfer » sur ses caractéristiques pour rapprocher le logiciel libre du nouveau discours managérial dominant. Il opère en effet un double déplacement par rapport au propos traditionnel du free software. En faisant du logiciel libre une « méthodologie de développement », il insiste sur la manière dont celui-ci est en mesure de répondre à des problématiques spécifiquement organisationnelles et managériales. En refusant de le considérer comme un « mouvement social », il écarte nombre d’aspects (éthiques, politiques) qui rendaient le free software à la fois singulier et subversif.

Dès le texte d’Eric Raymond « La cathédrale et le bazar », il s’agit ainsi d’identifier les méthodes de développement permettant de « maximiser » la productivité des développeurs et des utilisateurs, et la thèse soutenue est que la méthodologie open source est la plus « efficace »2. Le vocabulaire employé révèle que le succès des principes de l’open source est autant une colonisation d’autres domaines d’activité par le logiciel libre, qu’une colonisation du logiciel libre par les impératifs du discours managérial, voire par les nécessités du nouveau capitalisme appuyé sur les technologies numériques. Autrement dit, c’est parce que la méthodologie de développement open source consonne dès l’origine avec des changements macroéconomiques et avec les nouvelles représentations qui escortent ceux-ci, qu’elle va pouvoir dans un second temps pénétrer le monde de l’entreprise, et être érigée en modèle d’organisation.

Cette montée en généralité prend avant tout les traits d’une formalisation. Il s’agit de transformer des pratiques concrètes en un ensemble de règles d’organisation, générales et décontextualisées. Dans ce mouvement est occulté ce qui est propre au milieu social où est né le logiciel libre, à savoir son ethos et ses spécificités sociologiques. Le gain de généralité se paie ainsi d’une perte de ce qui fait la substance du logiciel libre en tant que création sociale : l’histoire de ce groupe particulier que sont les hackers, les valeurs qui le caractérisent, le contexte singulier dans lequel se sont développées les pratiques qui ont contribué à le définir.

1 Norbert WIENER, Cybernétique et société, op. cit., p. 63.
2 Cf. Eric S. RAYMOND, « La cathédrale et le bazar », op. cit.

Le discours de l’open source – son invocation quasi obsessionnelle du « pragmatisme » et sa haine affirmée de « l’idéologie » – a largement préparé le terrain à cette occultation, en cherchant à débarrasser le logiciel libre de ces éléments parfois bien encombrants que sont l’histoire et les valeurs. Cette mise à l’index des éléments « dérangeants » du free software n’a pas manqué de produire des effets de popularisation du logiciel libre. Elle était nécessaire pour que se développe un discours plus large sur les vertus de la collaboration distribuée, transcendant son exemple particulier. Le logiciel libre peut de la sorte fonctionner comme un modèle formel d’organisation et être intégré dans une perspective managériale classique.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie