Open source et Free software : Modes d’extension du logiciel libre

By 22 March 2013

Deux modes d’extension du logiciel libre

Lorsqu’on considère le logiciel libre en tant qu’utopie, le débat entre open source et free software n’est donc pas sans importance, dans la mesure où il fait apparaître les deux tentations opposées auxquelles cette utopie se trouve confrontée.

D’un côté, les adeptes du « pragmatisme » tendent à renforcer sa dimension concrète, en la recentrant sur des outils et des méthodes ayant démontré leur efficacité. Ils revendiquent une stratégie passant par la conquête des entreprises, le gain de parts de marché, et l’abandon de toute velléité de transformation sociale trop radicale. L’utopie semble finalement ici si « concrète », qu’elle en viendrait presque à n’être plus une utopie du tout ! Pour ses critiques, il s’agirait plutôt d’une collection de pratiques adaptées aux impératifs du nouveau capitalisme, doublée d’un discours dont l’insistance à se présenter comme « non idéologique » ne saurait masquer la manière dont il épouse certains traits dominants de l’époque.

De l’autre, les partisans d’un positionnement « éthique » tendent à perpétuer l’élan utopique initial, en renforçant les aspects subversifs et critiques du logiciel libre. Ils manifestent une certaine distance par rapport à l’injonction de performance technologique, et refusent d’abdiquer leurs principes pour des parts de marché. L’utopie paraît alors si « éthérée », qu’elle en viendrait presque à n’être plus concrète du tout ! Pour ses critiques, il s’agirait plutôt d’un discours abstrait, retranché dans ses certitudes, dont le caractère incantatoire ne saurait occulter le fait qu’il soit relativement impropre à changer le monde dans le sens de ses idéaux.

Telles sont – présentées de manière stylisée et volontairement un peu outrée – les deux idéaux-types qui se dégagent de la controverse entre free software et open source.

1 Lorsque je lui demandai son sentiment sur le débat free software/open source, Simon Guinot, développeur Linux, me répondit ainsi : « Je ne sais pas trop. Moi je suis plutôt pro-logiciel libre, j’aime pas trop le terme open source, mais je bosse pour des gens pour qui ce sont des valeurs qui ne représentent rien. Donc je suis habitué à les taire. […] C’est vrai que je fais du “logiciel libre” mais je ne défends pas ma position comme Fred Couchet pourrait le faire. Et l’aspect technique de mon travail occupe une part importante, j’aime mon boulot. L’aspect idéologique est important aussi, mais il y a les deux. Et pour pouvoir travailler sur des cartes, pour avoir accès à du matériel, je suis obligé de faire des concessions, et je suis habitué à en faire depuis longtemps » (Simon GUINOT, informaticien, développeur Linux, membre de l’April, entretien réalisé à Paris le 31 août 2011).

Chacune de ces tendances exerce une forme de séduction, et contribue à expliquer pourquoi le logiciel libre a aujourd’hui acquis une portée sociale excédant largement le domaine informatique. En effet, il s’agit de deux options intellectuelles, mais aussi de deux voies par l’intermédiaire desquelles le logiciel libre a gagné des domaines a priori très éloignés de la programmation. Elles révèlent deux manières dont le logiciel libre en est venu à être utilisé pour penser d’autres objets, et a progressivement nourri d’autres pratiques.

L’idéal-type associé au mouvement open source permet ainsi de mettre en lumière un mode d’extension de nature idéologique. C’est ici l’adéquation quasi parfaite entre le logiciel libre et les impératifs de notre « société en réseaux »1 qui rend compte de son extension. On peut par exemple expliquer de la sorte le fait que le modèle d’organisation propre aux grands projets « libres » ait été transposé à d’autres productions « informationnelles » en dehors du secteur informatique. À l’inverse, l’idéal-type associée au free software fait signe vers un mode d’extension de nature utopique. C’est alors la dimension subversive du logiciel libre, c’est-à-dire sa non- congruence avec le réel, qui rend compte de son succès et de son aptitude à gagner d’autres domaines. Ainsi s’explique par exemple le fait que des activistes ou des intellectuels sans lien avec l’informatique aient été séduits par des revendications, qui ne semblaient pas vraiment devoir les concerner.

Bien entendu, il s’agit là de simplifications, qui sont le propre de tout raisonnement utilisant des idéaux-types. La réalité est toujours plus complexe, et surtout plus mélangée, que ce que laissent accroire ces outils conceptuels. Il est évident que le logiciel libre a rarement gagné d’autres champs de la vie sociale selon une logique purement utopique ou, à l’inverse, purement idéologique. Mais, comme le souligne Max Weber, « le fait qu’aucun des […] types idéaux dont nous allons immédiatement discuter ne se présente historiquement à l’état “pur” ne peut empêcher la fixation conceptuelle la plus pure possible »2. Nous ne prétendrons pas ici avoir atteint la pureté conceptuelle wébérienne, loin s’en faut. Il nous semblait néanmoins indispensable de dégager les caractéristiques saillantes des deux tendances composant le paysage intellectuel du logiciel libre, avant d’aborder plus précisément la portée sociale acquise par celui-ci.

1 Manuel CASTELLS, L’ère de l’information, vol. 1 : La société en réseaux, traduit de l’anglais par Philippe Delamare, Paris, Fayard, 1998.
2 Max WEBER, Économie et société 1, les catégories de la sociologie, traduit de l’allemand par Julien Freund, Pierre Kamnitzer, Pierre Bertrand et al., Paris, Pocket, 1995, p. 290.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie