L’utopie et l’imaginaire social

By 21 March 2013

Utopie et imaginaire social

Malgré les risques que le mythe et l’idéologie font courir à l’utopie, il semble possible de dépasser les deux reproches traditionnellement adressés à celle-ci : son irréalisme et son caractère tendanciellement « totalitaire ».

On suivra ainsi Ernst Bloch, en affirmant que l’utopie peut trouver les moyens de son inscription dans le monde, et qu’elle est indissociable de pratiques. Il existe à chaque époque une aspiration à l’utopie, mais aussi des engagements visant à rendre celle-ci « concrète ». Ceux-ci n’ont toutefois d’autre garantie de succès que l’élan qu’ils réussissent – et souvent ils ne réussissent pas – à inspirer. À rebours de toute téléologie, on considèrera ainsi l’utopie dans le cadre d’une appréhension de l’histoire radicalement non déterministe, ouverte à la créativité individuelle et collective. Renoncer à un telos de l’histoire n’équivaut alors nullement à renoncer à l’utopie, le refus de penser un aboutissement de l’aventure humaine n’impliquant pas l’impossibilité d’œuvrer pour un futur appréhendé comme plus désirable que le présent. Il va en revanche de pair avec la reconnaissance du caractère contingent de tout projet de transformation sociale, et avec la mise en lumière de la pluralité d’utopies existant à chaque époque. Chacune d’entre elles a beau se présenter comme éminemment souhaitable, toutes n’en demeurent pas moins susceptibles d’être confrontées à des visions concurrentes en récusant l’attrait1, et obligées de se mesurer aux forces désireuses de préserver l’existant.

1 Miguel ABENSOUR, Le procès des maîtres rêveurs, op. cit., p. 10.
2 Nous reprenons cette expression à Miguel Abensour. Cf. Miguel ABENSOUR, L’homme est un animal utopique (Utopiques II), Arles, Les Éditions de la Nuit, 2010, p. 248.
3 Paul RICŒUR, L’idéologie et l’utopie, traduit de l’américain par Myriam Revault d’Allonnes et Joël Roman, Paris, Seuil, 1997, p. 34.

Par ailleurs, on prendra soin de distinguer l’utopie du mythe d’une société réconciliée, et des dérives totalitaires auxquelles on associe souvent celui-ci. Ainsi l’attirance pour un état parfait et achevé du social doit être vue comme un péril auquel se trouvent exposées la pensée et la pratique utopiques. Les « fantasmagories » analysées par Walter Benjamin offrent un exemple frappant de cette dangereuse séduction exercée par des images où le plus ancien se mêle au plus moderne, images dont la fonction semble être d’occulter les contradictions du présent plutôt que de les dépasser. Elles disent plus généralement le risque que le pas de côté représenté par l’utopie ne s’épuise, que ce soit dans des attentes excessives et dangereuses, ou dans la simple adaptation à l’existant.

L’utopie doit donc être abordée comme la possibilité offerte à chaque époque de penser et d’œuvrer pour d’autres devenirs possibles. Ce qui apparaît ainsi est son rapport à l’imaginaire, non pas en tant que ce dernier serait l’antithèse du réel, mais en tant qu’il est une puissance de création indéterminée : « Imaginaire […] ne signifie évidemment pas fictif, illusoire, spéculaire, mais position de nouvelles formes, et position non déterminée mais déterminante »2. Réfléchir sur l’utopie, ou sur les utopies propres à une époque, c’est ainsi interroger la manière dont une collectivité investit son avenir d’un sens qui n’est pas pré-donné. C’est appréhender différentes réponses possibles aux questions qui traversent une société : son identité, ses valeurs, ses normes, ses modes d’organisation, son rapport au travail, etc.

C’est donc considérer « que les individus comme les groupes se rapportent à leurs propres vies et à la réalité sociale sur un mode qui n’est pas seulement celui de la participation sans distance »3, mais qu’ils produisent des « idées » ou des « représentations », grâce auxquelles ils se projettent au-delà de la factualité du monde, tout en investissant celle-ci de sens. L’imaginaire social est ainsi « à la fois une confirmation et une contestation de la situation présente »4. Confirmation, en tant qu’il dote cette situation de significations, sans lesquelles elle ne pourrait ni perdurer, ni tout simplement être vécue comme humaine5. Contestation, en tant qu’il est une puissance

1 La typologie de la conscience utopique établie par Karl Mannheim fournit une bonne illustration du fait que toute utopie se définit toujours par son antagonisme avec une utopie concurrente. Cf. Karl MANNHEIM, Idéologie et utopie, op. cit., p. 173-215.
2 Cornelius CASTORIADIS, « Imaginaire politique grec et moderne » in La montée de l’insignifiance (CL4), Paris, Seuil, 1996, p. 159.
3 Paul RICŒUR, L’idéologie et l’utopie, traduit de l’américain par Myriam Revault d’Allonnes et Joël Roman, Paris, Seuil, 1997, p. 19.
4 Ibid. p. 19.
5 Paul Ricœur écrit ainsi : « […] là où il y a des êtres humains, on ne peut rencontrer de mode d’existence non symbolique et encore moins d’action non symbolique. L’action est immédiatement règlée par des formes culturelles, qui procurent matrices et cadres pour l’organisation de processus sociaux ou psychologiques […] » (Ibid., p. 31).

Éléments d’introduction de création, et a donc la faculté de poser de nouvelles significations en rupture avec ce qui est, et vaut à un moment donné.

Dans la mesure où elle est une manifestation de l’imaginaire social, l’utopie instaure une distance avec l’existant, tout en demeurant « constitutive de la réalité sociale »1 (car cette dernière inclut une dimension symbolique, ou imaginaire). Ainsi l’utopie n’est pas disjointe du réel, mais elle fait néanmoins apparaître un au-delà de la situation présente, qui en est la contestation et l’autre. Elle représente par là-même une articulation particulière entre présent et avenir, qu’il faut penser en évitant deux écueils symétriques : l’idée d’une coupure étanche entre les deux temporalités, qui figurerait une régression vers l’utopisme abstrait; la présentation de l’avenir comme étant ce que le présent doit atteindre pour se réaliser véritablement, qui ramènerait au progressisme et aux dangers qui lui sont liés.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie