L’utopie et le mythe d’une société réconciliée

By 21 March 2013

L’utopie et le mythe d’une société réconciliée

Dans Le principe responsabilité, allusion directe au principe espérance, Hans Jonas a mené une critique sévère de l’utopisme blochien. Il le présente comme « une eschatologie sécularisée et l’héritier de la religion »1, et ajoute que son but principal n’est pas l’amélioration des conditions d’existence mais une « transformation exaltante de l’homme »2 lui-même. Le telos utopique, son but absolu, serait ainsi une mutation anthropologique permettant enfin à l’homme de se réaliser pleinement. Selon Hans Jonas, il s’agit là d’une « erreur anthropologique »3, dans la mesure où il n’y a pas à espérer qu’un homme « plus authentique », ou une vie débarrassée de l’insatisfaction et du malheur, puissent exister à l’avenir. La pensée utopique ne peut ainsi que développer des attentes excessives et irréalistes, et mener à une dénégation du présent dangereuse et mortifère.

Il est hautement nécessaire de libérer l’exigence de la justice, de la bonté et de la raison de l’appât de l’utopie. Pour son propre bien, de manière ni pessimiste, ni optimiste, mais de manière réaliste, il faut lui obéir, sans se laisser enivrer par une attente excessive, sans se laisser tenter par le prix excessif que le chiliasme – « totalitaire » par nature – est disposé à faire payer à ceux qui vivent à l’ombre anticipée de la Survenue.4

On reconnaît ici une deuxième critique classique adressée à l’utopie : celle qui y voit une vision totalitaire ou « proto-totalitaire », reconduisant sous des formes diverses une illusion de perfection ou de pureté. Dans la pensée utopique convergeraient ainsi le fantasme d’un homme parfait et celui d’une société réconciliée : « Ici réside la faute, la très grande faute de l’esprit utopique, toutes variétés d’utopies confondues : la croyance en une société sans contradiction, purgée du mal, une société réconciliée, transparente, bonne, et de laquelle Satan serait banni »5.

Cette critique est indéniablement pertinente dans sa mise en lumière des dangers escortant toute vision fondée sur le telos d’une humanité réconciliée. Appliquée à Ernst Bloch, elle est sans doute un peu sévère6, mais non dénuée de fondement eu égard à certaines formulations de ce dernier, qui évoque par exemple un « ordre purifié de toute aliénation dans la meilleure de toutes les sociétés possibles »1. En revanche, il paraît peut-être excessif d’affirmer que toute utopie doit être assimilée à une pensée de la réconciliation, ou à une tentation totalitaire.

1 Hans JONAS, Le principe responsabilité, op. cit., p. 332.
2 Ibid. p. 333.
3 Ibid. p. 412.
4 Ibid., p. 415.
5 Gilles LAPOUGE, Utopie et civilisation, op. cit., p. 277.
6 Arno Münster soutient ainsi qu’Hans Jonas rejette trop rapidement et massivement les concepts clés de la philosophie blochienne, et que sa critique se fonde sur certains « malentendus ». Cf. Arno MÜNSTER, Principe responsabilité ou principe espérance, op. cit., p. 37-65.

Rien n’interdit en effet de penser une modification radicale de l’ordre social existant, sans asseoir cette pensée sur une téléologie et/ou la rattacher à l’illusion d’une humanité qui serait purgée du Mal. Réciproquement, « le mythe de la bonne société dénoncé, aucune nécessité logique ne commande de renoncer au projet d’une société qui lutterait en permanence contre l’inégalité et la domination »2. Ainsi, entre l’acceptation du monde tel qu’il est et les dangereux fantasmes de pureté ou de perfection, il existe un vaste espace, qui est précisément celui que doit investir théoriquement et pratiquement l’utopie.

Elle l’a parfois déjà investi par le passé. On suivra ainsi Miguel Abensour, lorsqu’il soutient que la domination totalitaire s’est souvent construite, non pas à partir de l’utopie, mais contre celle-ci : « Ainsi en URSS, tout ce qui avait un caractère d’altérité utopique – dans le champ politique les conseils; dans le domaine des mœurs, les jardins d’enfants, la liberté sexuelle – a été systématiquement détruit, au fur et à mesure que s’est imposée la domination du parti bolchevique »3. Par ailleurs, on remarquera qu’il existe une tradition de la pensée utopique, qui ne saurait être réduite au mythe de la réconciliation, ou à la volonté de contrôler chaque aspect de l’existence afin d’en bannir tout désordre. On citera ainsi l’utopisme démocratique de Pierre Leroux, ou les utopies décentralisatrices du XIXe siècle qui mettent en leur cœur l’expérimentation et l’effervescence sociales (Robert Owen, Pierre-Joseph Proudhon, Gustav Landauer)4; on insistera aussi sur la dimension humoristique de l’utopie d’un Charles Fourier, pour qui seuls les imbéciles et les philosophes prennent au pied de la lettre les figures utopiques5.

1 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome II, op. cit., p. 216.
2 Miguel ABENSOUR, Le procès des maîtres rêveurs, Arles, Éditions Sulliver, 2000, p. 53.
3 Miguel ABENSOUR, « Persistance de l’utopie », op. cit..
4 Nous nous appuyons ici sur l’interprétation proposée par Martin Buber : « Les socialistes “utopistes” ont dans une mesure croissante aspiré à une restructuration de la société […] en lien avec les contre-tendances décentralisatrices, perceptibles dans les profondeurs du devenir économique et social, et en lien aussi avec le soulèvement le plus intérieur à tous les soulèvements, qui croît lentement dans les profondeurs de l’âme humaine, le soulèvement contre la solitude massifiée et collectivisée. […] Le socialisme “utopique” lutte au sein d’une restructuration de la société pour le plus haut degré de l’autonomie communautaire » (Martin BUBER, Utopie et socialisme, traduit de l’allemand par Paul Corset et François Girard, Paris, Aubier Montaigne, 1977, p. 36, 37).
5 Cf. Miguel ABENSOUR, Le procès des maîtres rêveurs, op. cit., p. 36.

Il est ainsi possible de penser les fantasmes de pureté ou de perfection, non pas comme des attributs de l’utopie, mais comme des forces qui ne cessent de l’éroder, ou plutôt de la travailler de l’intérieur, jusque – parfois – à en absorber le potentiel émancipateur. Walter Benjamin a été particulièrement sensible à ces périls. Ce qui apparaît dans ses écrits est en effet la nature duale ou composite de l’utopie : projection dans un futur possible visant à dépasser concrètement les aliénations du présent; tentation d’un retour vers un passé originaire (Urgeschichte), reconduisant le mythe éternel d’une société réconciliée.

Dans le rêve où chaque époque a sous les yeux en images l’époque suivante, celle-ci apparaît mêlée à des éléments de l’histoire originaire (Urgeschichte), c’est-à-dire d’une société sans classe. Les expériences relatives à cette société, entreposées dans l’inconscient du collectif, donnent naissance, avec la compénétration du Nouveau, à l’utopie […]1.

Ces éléments mythiques n’inclinent pas nécessairement à la conservation de l’existant : la volonté de dépasser les aliénations de présent peut y trouver un élan. Walter Benjamin décrit alors l’utopie comme une composition subtile, dont les ingrédients sont aussi bien le passé le plus ancien que le nouveau le plus absolu. Il pointe toutefois les risques propres à ce mélange, qui peut aussi produire de « fausses synthèses ». Bien loin de pousser au dépassement de l’existant, celles-ci ne font alors que recouvrir les contradictions dans lesquelles est tissé le présent. Tel est le danger propre à ce que Walter Benjamin nomme les « fantasmagories » : alliages kitsch de l’antique et du moderne, images de réconciliation dans lesquelles les conditions actuelles sont refoulées.

Au XIXe siècle, les « fantasmagories » ont été nombreuses : l’intérieur bourgeois, le modern style, les passages, les Expositions universelles, etc. Pour Walter Benjamin, elles apparaissent comme les gardiennes de l’ordre bourgeois, et comme l’expression de l’incapacité du siècle à « répondre aux nouvelles virtualités techniques par un ordre social nouveau »2. Elles sont finalement le symbole de la défaite connue par la pensée utopique. Formes contemporaines du mythe, elles ont « superficiellement l’éclat de l’utopie et profondément la fonction de l’idéologie »3.

Les fantasmagories analysées par Walter Benjamin traduisent donc un processus de mythologisation de l’utopie, travestissant celle-ci au point de lui retirer toute portée subversive. Elles sont l’expression d’un danger : celui des images de réconciliation, occultant la singularité d’une situation historique donnée et désamorçant toute conflictualité sociale. La « véritable tâche critique »1 – comme le dit Miguel Abensour – est dès lors de préserver l’utopie de sa réduction au mythe. Elle consiste à débusquer les diverses manifestations du mythe derrière les séductions de l’utopie, et à prendre garde à ce qui ruine celle-ci de l’intérieur, en faisant passer les mirages d’une nature éternelle pour l’histoire d’une émancipation.

1 Walter BENJAMIN, Paris, capitale du XIXe siècle : le livre des passages, « Exposé de 1935 », traduit de l’allemand par Jean Lacoste, Paris, Les Éditions du Cerf, 1989, p. 36 [traduction modifiée].
2 Walter BENJAMIN, Paris, capitale du XIXe siècle : le livre des passages, « Exposé de 1939 »,op. cit., p. 59.
3 Marc BERDET, Mouvement social et fantasmagories dans Paris, capitale du XIXe siècle. La démarche historico-sociologique d’un chiffonnier, thèse de sociologie dirigée par Alain Gras, Université Paris 7/Université Paris 1, soutenue le 8 juin 2009, p. 489. Dans ce magistral travail sur Walter Benjamin, Marc Berdet fait clairement apparaître comment l’utopie socialiste a succombé au XIXe siècle à son travestissement fantasmagorique.

Cette menace que le mythe fait peser sur l’utopie peut sans doute se dire plus classiquement – et peut-être de façon plus générale – à travers la tension entre utopie et idéologie. La puissance subversive de l’utopie menace sans cesse de s’épuiser, et son altérité – le pas de côté2 qu’elle représente par rapport à l’ordre existant – d’être étouffée par la réduction au même. Ainsi, lorsque l’utopie se dégrade en idéologie, le présent que l’on pensait congédier fait retour, mais paré du caractère désirable que l’on attribue d’ordinaire au futur utopique. L’idéologie se présente alors comme une puissance de légitimation du « système d’autorité tel qu’il est »3, c’est-à-dire comme une interprétation du présent dont la fonction est de produire de l’adhésion et du consentement. Elle est l’envers de l’utopie, d’autant plus efficace qu’elle garde de celle- ci l’éclat.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie