L’utopie concrète d’Ernst Bloch

By 21 March 2013

L’utopie concrète d’Ernst Bloch

Pour dépasser cette objection à l’utopie, il est peut-être nécessaire de « prendre quelque liberté avec son étymologie, de ne pas considérer le u comme simple privatif (le ou grec) »1. Il convient également de mettre en exergue l’évolution connue par la pensée utopique à partir du XVIIIe siècle : le « passage des projections spatiales aux projections temporelles »2 confère alors une certaine plausibilité à des récits qui n’étaient auparavant que des occasions d’évasion. Autrement dit, il faut s’éloigner d’une définition de l’utopie comme refuge hors du monde définitivement disjoint du réel, afin de la considérer comme refus positif de l’ordre institué et ouverture à des possibilités de création historique.

L’œuvre d’Ernst Bloch, et particulièrement la somme considérable que constitue Le principe espérance, offre ici un appui précieux. Ernst Bloch rattache en premier lieu l’utopie à des facteurs subjectifs. L’insatisfaction face à l’existant et le sentiment douloureusement éprouvé que « quelque chose manque » (etwas fehlt) forment le terreau d’où émerge la conscience utopique. Corrélativement, celle-ci est d’abord projection dans un ailleurs par la pensée et l’imagination, projection qui témoigne d’une capacité proprement humaine :

L’existence meilleure, c’est d’abord en pensée qu’on la mène. […] Que l’on puisse ainsi voguer en rêve, que les rêves éveillés, généralement non dissimulés, soient possibles, révèle le grand espace réservé, dans l’homme, à une vie ouverte, encore indéterminée.3

Ces rêves éveillés peuvent être vus comme une fuite hors du monde, mais ils ne sont pas que cela. En eux s’exprime aussi l’espoir d’une vie meilleure, espoir qui empêche la résignation face à l’état de fait, et incline à l’action. Ainsi, la véritable conscience utopique ne se contente pas de rêver le dépassement du déchirement relatif à son être-au-monde. Elle n’en reste pas à des « images de consolation » (Trostbilder), mais cherche bientôt à donner à ce dépassement une forme concrète, c’est-à-dire à l’inscrire dans la matérialité du monde.

1 Jean-Claude BEAUNE, « L’utopie : absence ou apogée du réseau ? », in Daniel PARROCHIA, Penser les réseaux, Seyssel, Éditions Champ Vallon, 2001, p. 149.
2 Miguel ABENSOUR, « Persistance de l’utopie. Entretien avec Sophie Wahnich », Vacarme, n° 53, automne 2010, p. 34-40, en ligne : http://www.vacarme.org/article1955.html (consulté le 14/11/2011). Miguel Abensour attribue cette évolution à la nouvelle conscience de l’histoire instaurée par la pensée des Lumières. Il en voit une illustration frappante dans le fait que Sébastien Mercier mette en exergue de L’An 2440 la phrase de Leibniz : « Le présent est gros de l’avenir ».
3 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome I, traduit de l’allemand par Françoise Wuilmart, Paris, Gallimard, 1976, p. 236.

Ernst Bloch définit ainsi la conscience utopique comme « conscience anticipante ». Les images qu’elle produit et les désirs qu’elle fait naître ne sont pas chimériques, ils peuvent être réalisés. Il y va ici d’une rupture très nette avec l’abstraction propre aux utopies classiques. Celles-ci se présentent davantage comme des fuites dans l’imaginaire que comme de véritables projets de transformation de l’existant. Leur perfection et leur souci obsessionnel de régir chaque menu détail de la vie quotidienne n’est que le pendant de leur irréalisme, et de l’irrémédiable coupure qu’elles instaurent avec le hic et nunc. Les auteurs utopiques classiques construisent ainsi des machines sociales parfaites, mais comme le dit Ernst Bloch avec quelque cruauté, aucun d’entre eux « n’a vraiment compris pourquoi “le monde” ne s’intéressait pas à leurs plans, et pourquoi l’on songeait si peu à se lancer dans le travail d’exécution »1. À l’inverse, la conscience anticipante construit l’utopie, non pas comme une élucubration plus ou moins farfelue, mais comme un possible en faveur duquel il s’agit d’œuvrer.

Il n’est dès lors guère étonnant qu’Ernst Bloch fasse de Thomas Münzer, plutôt que de Thomas More, l’archétype de l’esprit utopique2. En effet, contrairement à son contemporain, le meneur de la révolte des paysans a entrepris concrètement « d’intervenir dans le monde en vue d’en révolutionner les rapports »3. Il a tenté d’inscrire dans l’ici-bas des attentes religieuses jusqu’alors repoussées dans l’au-delà. Force est pourtant de constater que son action a eu des conséquences funestes, la sédition dont il était l’inspirateur étant écrasée dans un bain de sang à la bataille de Frankhausen en 15254. On pourrait donc voir la révolte des paysans comme une nouvelle preuve, dramatique, de l’irréalisme fondamental de l’utopie, et en tirer une raison supplémentaire de la condamner. Telle n’est cependant pas l’interprétation d’Ernst Bloch, pour qui les circonstances historiques particulières ayant mené à la déroute militaire de Thomas Münzer ne doivent pas voiler, ou conduire à rejeter, l’appel plus profond dont il a été le porteur. Autrement dit, l’échec de fait de Thomas Münzer ne correspond aucunement à une impossibilité de droit de l’utopie. La conscience utopique, en tant que conscience anticipante, est susceptible de trouver dans le réel les conditions d’un accomplissement effectif.

1 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome II, Les épures d’un monde meilleur, traduit de l’allemand par Françoise Wuilmart, Paris, Gallimard, 1982, p. 164.
2 Ernst Bloch écrit ainsi : « […] réduire l’utopie à la définition qu’en a donné Thomas More, ou simplement l’orienter dans cette seule direction, équivaut à ramener tout le phénomène de l’électricité à l’ambre jaune qui lui donna son nom, d’origine grecque, et en révéla l’existence » (Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome I, op. cit., p. 25). De manière analogue, Karl Mannheim accorde lui-aussi peu de place à Thomas More, et présente au contraire le « chiliasme orgiastique » de Thomas Münzer comme un moment décisif du développement de la conscience utopique à l’époque moderne. Il en fait même la matrice à partir de laquelle s’élaborent ensuite, par différenciation, les différents types d’utopie. Cf. Karl MANNHEIM, Idéologie et utopie, traduit de l’allemand par Jean-Luc Evard, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2006, p. 173-180.
3 Pierre MACHEREY, De l’utopie !, « Ernst Bloch de Geist der Utopie à Das Prinzip Hoffnung », Le Havre, De l’incidence éditeur, 2011, p. 505.
4 Prêtre itinérant d’abord rallié à Luther, Thomas Münzer s’en détacha à partir de 1521, en critiquant notamment son conservatisme politique. Il développa un millénarisme apocalyptique, fusionnant révolution sociale et révolution religieuse, et liant la violence des saints à la violence à venir de Dieu, chargée d’éradiquer les impurs et de constituer une fraternité d’élus. À la faveur de l’agitation paysanne qui gagna l’Allemagne du sud en 1524, il leva les masses laborieuses contre le pouvoir des princes. Après avoir brièvement pris le pouvoir en février 1525, Thomas Münzer et ses soldats paysans furent écrasés par l’armée de Philippe 1er de Hesse à la bataille de Frankhausen, au cours de laquelle sept mille hommes périrent. Thomas Münzer fut ensuite torturé et décapité. Ernst Bloch a consacré un ouvrage entier au millénarisme de Thomas Münzer. Cf. Ernst BLOCH, Thomas Münzer, théologien de la révolution, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, Paris, Julliard, 1964.

Cette conviction, inlassablement répétée par Ernst Bloch dans l’ensemble de son œuvre, est tout d’abord d’ordre ontologique. Ainsi pour le philosophe allemand, l’élément du non-encore-être (noch-nicht-sein), qui est au centre de la conscience utopique et au fondement de sa tension vers un ailleurs, existe également dans la matérialité du monde. Le réel lui-même est riche de possibles non encore réalisés, l’Être est inséparable du mouvement et du devenir1. La conscience utopique se rapporte à un monde dans lequel existe déjà, ontologiquement, la possibilité de l’utopie : « l’existence au-dehors est tout aussi peu terminée que la vie intérieure du Moi, qui travaille à ce monde extérieur »2. L’insatisfaction du sujet face à l’existant n’a donc pas pour seuls débouchés les chimères ou les refuges imaginaires. Au contraire, au niveau le plus profond, l’Être permet, voire appelle, une transformation du réel dans le sens de l’utopie : « Tout comme dans l’âme humaine se lève l’aube d’un non-encore-conscient, qui n’a encore jamais été conscient du tout, de même, le non-encore-devenu point à l’horizon du monde »3.

La conscience utopique rencontre donc ce qu’Ernst Bloch nomme la « possibilité réelle », qui lui assure que ses rêves éveillés sont susceptibles d’être concrétisés. Pour autant, tous ne se réalisent pas, l’exemple de Thomas Münzer l’a déjà montré. Afin de ne pas sombrer à nouveau dans l’abstraction ou se détruire dans la confrontation violente avec les conditions sociales existantes, l’utopie doit en effet être « informée ». L’élan subjectif, dont elle émerge, trouve certes dans l’Être du monde une première condition de sa concrétisation, mais celle-ci n’est pas suffisante. Pour que l’utopie ait une chance d’advenir, elle doit également être nourrie par une connaissance précise de la réalité historique et des potentialités qu’elle recèle. Elle doit s’appuyer sur un savoir, pour faire de l’espérance une « espérance éclairée » (docta spes), et devenir ainsi « utopie concrète » (konkrete Utopie).

C’est ici que l’utopisme blochien rencontre le marxisme, en tant que ce dernier y est appréhendé comme la connaissance qui donne à l’utopie « un sol sur lequel se poser »4 et permet de vaincre l’abstraction des utopies classiques. Selon Ernst Bloch, le marxisme fournit une analyse froide des conditions existantes et des possibilités qu’elles recèlent. Il évite à l’élan utopique de se perdre dans des projets inconsidérés, à rebours par exemple de la violence instantanée et inconsidérée de Thomas Münzer. Le marxisme est donc l’outil fondamental de l’inscription de l’utopie dans le réel, en ce qu’il y décèle les tendances en train d’éclore, et met à jour les possibilités d’avenir enveloppées dans le présent. En tant que « science des tendances », il se comprend comme l’instrument privilégié d’une anticipation utopique finalement devenue réaliste, car dorénavant liée « aux formes et aux contenus qui se sont déjà développés au sein de la société actuelle »1.

1 Comme le remarque notamment Arno Münster, l’ontologie blochienne est largement fondée sur la conception artistotélicienne de la matière comme « dynamis ». Cf. Arno MÜNSTER, Figures de l’utopie dans la pensée d’Ernst Bloch, Paris, Aubier, 1985, p. 11.
2 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome I, op. cit., p. 237.
3 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome II, op. cit., p. 215-216.
4 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome II, op. cit., p. 214.

Dans la vision d’Ernst Bloch, le marxisme est cependant plus qu’un outil pour l’utopie, il lui donne aussi un contenu et un but. C’est là le « courant chaud du marxisme », qui révèle « le Totum de ce qui est possible en fin de compte » par-delà les limitations historiques conjoncturelles, et empêche ainsi que « les aboutissements partiels s’échelonnant sur cette voie, ne soient pris pour le but tout entier et ne le recouvrent »2. Autrement dit, le marxisme a pour l’utopie blochienne une double fonction : en tant que connaissance des tendances présentes (« courant froid »), il évite à l’espérance de sombrer dans l’irréalisme historique; en tant que but de la pratique utopique (« courant chaud »), il veille à ce que l’espérance ne se dessèche pas dans l’adaptation « réaliste » aux conditions existantes. Il permet ainsi de réunir effectivement « l’enthousiasme et la lucidité, la conscience du but et l’analyse des données »3.

Ernst Bloch intègre donc sa pensée de l’utopie au matérialisme historique, tout en donnant de ce dernier une lecture singulière. Le marxisme lui permet de détacher l’utopie de l’abstraction et de l’irréalisme auxquels elle était confinée. Elle devient une utopie concrète, c’est-à-dire un processus ancré dans la texture même d’un monde en devenir, et cherchant à réaliser les tendances particulières dont il est porteur. Les rêves utopiques se trouvent ainsi intégrés dans le mouvement historique réel. Réciproquement, l’utopisme de Bloch éloigne radicalement le marxisme du matérialisme plat propre au « socialisme scientifique », lequel dissout tout élan révolutionnaire et tout engagement subjectif au sein d’une pseudo-nécessité historique.

Face à l’État Futur qui fait figure de conséquence arrêtée d’avance dans la prétendue logique d’acier de l’histoire, le sujet n’a plus qu’à se croiser les bras de la même manière qu’il joignait jadis les mains pour accueillir le décret de Dieu. On a cru par exemple que le simple fait de laisser tourner la machine capitaliste jusqu’à épuisement mènerait automatiquement à sa propre perte, bien plus sa dialectique apparut comme se suffisant à elle-même et fut jugée autarcique. Tout cela est pourtant foncièrement faux.1

1 Ibid. p. 215.
2 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome I, op. cit., p. 249.
3 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome II, op. cit., p. 214.

Le marxisme d’Ernst Bloch n’est donc pas une pensée du nécessaire avènement d’un état idéal du social. Il fait une place à l’activité consciente et lucide des hommes, et refuse toute automaticité du progrès, notamment en vertu de la distinction entre « possibilité réelle » et « nécessité réelle »2. Ernst Bloch prône ainsi un « optimisme militant », conscient des dangers et des embûches qui se dressent sur le chemin de l’utopie. Il refuse également de faire de celle-ci un idéal achevé, clos sur lui-même, posé a priori et une fois pour toutes. L’utopie ne connaît en effet pas de « but pré- ordonné »3, dans la mesure où elle est inséparable d’un processus historique et dialectique.

Malgré cela, il est clair que la pensée utopique d’Ernst Bloch demeure fondamentalement téléologique, et imprégnée de la conviction que « le monde inachevé peut être mené à terme »4. Dans ce cadre, l’utopie reste inséparable d’un objectif final, quand bien même celui-ci n’est pas considéré comme « une vérité existant déjà de manière absolue et s’offrant donc déjà toute entière aux regards »5. Ernst Bloch utilise un mot pour approcher ce terme du processus historique, encore incomplètement réalisé : le « Foyer » (Heimat). Il s’agit pour lui du « lieu de l’identité avec soi-même et avec les choses, non encore réussi et tel qu’il prend forme, qu’il s’édifie dans la lutte dialectique-matérialiste du Nouveau et de l’Ancien »6.

La philosophie blochienne offre donc une possibilité de dépasser le reproche d’irréalisme classiquement adressé à l’utopie : en ancrant celle-ci dans une ontologie du Devenir et en la redéfinissant – d’une manière qui confine apparemment à l’oxymore – comme utopie concrète, elle montre en quoi les espoirs d’une société meilleure peuvent constituer une force de transformation effective du monde. Toutefois, le dépassement de l’utopisme abstrait a pour corollaire une vision de l’histoire qui, bien qu’elle soit nettement distincte de l’évolutionnisme postulé par le « socialisme scientifique », n’en demeure pas moins téléologique et marquée par une fascination pour l’achèvement7.

1 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome I, op. cit., p. 241.
2 Cf. par exemple Ibid., p. 290-291.
3 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome III, traduit de l’allemand par Françoise Wuilmart, Paris, Gallimard, 1991, p. 557
4 Ibid. p. 556.
5 Ibid. p. 558.
6 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome I, op. cit., p. 17.
7 Cet aspect est bien mis en avant par Arno Münster, qui écrit notamment qu’Ernst Bloch « défend – contre vents et marées – l’idée du progrès et d’un telos humain et historique encore à atteindre ». Cf. Arno MÜNSTER, Principe responsabilité ou principe espérance, Lormont, Éditions Le bord de l’eau, 2010, p. 65.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie