L’utopie comme fiction

By 21 March 2013

L’utopie comme fiction

Dire qu’une transformation sociale importante redevient pensable n’équivaut cependant pas nécessairement à réhabiliter l’utopie. Celle-ci est avant tout un genre littéraire, créé par Thomas More en 1517. Dans cet ouvrage fondateur, elle se présente comme un « nulle part », comme une île n’ayant aucune localisation réelle. Elle semble n’être qu’une fiction. Est-il donc pertinent d’en faire un outil de réflexion historique et politique ? L’utopie ne relèverait-elle pas exclusivement du domaine propre à la littérature, domaine sans lien avec la réalité ?

Ainsi formulée, l’objection est assez facile à écarter. D’une part, il est loin d’être évident que le champ de la fiction soit absolument coupé du réel, et dénué de toute efficace socio-politique. D’autre part, le terme « utopie » a depuis longtemps cessé de désigner exclusivement un genre littéraire, pour acquérir dans le langage courant un sens bien plus large. Il n’est de surcroît pas interdit d’altérer le sens des mots pour en enrichir la signification, et il est permis de penser que la vie des concepts est indissociable de ces passages d’un domaine de l’activité humaine à l’autre. L’objection devient plus redoutable, si on ne la pose plus en termes de champs disciplinaires (la littérature par opposition à la réflexion politique), mais sous l’angle de l’irréalité et de l’irréalisme fonciers de l’utopie. Si celle-ci est à proprement parler un « non-lieu » (u- topos), qui n’existe pas et ne peut advenir, en quoi est-elle susceptible de nous aider à penser le devenir historique ?

Une appréhension étymologiquement rigoureuse de l’utopie incline en effet à la définir comme un refuge hors du monde. Elle est alors l’aboutissement d’un basculement dans l’« imaginaire », en tant que ce dernier serait l’antithèse rigoureuse de la réalité. Elle ne constitue plus alors que le contrepoint, fictif et illusoire, d’un réel « totalement saturé, c’est-à-dire n’offrant aucune ouverture, aucune issue vers un horizon différent »1. Dans cette mesure, elle se dissocie de toute visée de transformation des conditions sociales effectives, pour se confondre avec la liberté offerte à chacun de s’éloigner du monde par la pensée et l’imagination.

1 Yves Charles ZARKA, « Il n’y a plus d’ailleurs », Cités, P.U.F., 2010/2, n° 42, p. 3-7, en ligne : www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=CITE_042_0003 (consulté le 14/11/2011). Selon l’auteur, c’est là le sens de l’utopie de Thomas More, qui se comprend comme la recherche d’un ailleurs, afin de fuir une situation historique vécue comme sans-issue : « On comprend donc pourquoi l’utopie en ce sens n’est pas politique : elle ne comporte aucune réflexion sur les moyens de parvenir à la fin pourtant recherchée. […] C’est en somme ici ou ailleurs. Ne pouvant accepter les lois immorales et injustes qui déterminent la politique ici, Thomas More a pensé dans l’Utopie, l’ailleurs » (Ibid.).

Cela explique que l’utopie ait souvent été stigmatisée aussi bien par la pensée conservatrice que par la pensée progressiste et révolutionnaire. En effet, dès lors qu’on fait de l’irréalisme son principal attribut, elle ne peut être qu’un concept polémique, ayant pour fonction de discréditer des adversaires politiques. On sait ainsi que le fait de désigner comme « utopiques » des idées radicales est une manière éprouvée de les disqualifier, et de couper court à toute discussion. On rappellera également que le marxisme n’a pas hésité à dénoncer l’irréalisme du « socialisme utopique ». En s’auto- désignant comme « science », il ne pouvait en effet que considérer l’utopie comme une forme d’« idéologie », c’est-à-dire comme une approche inadéquate, car non scientifique, du devenir historique1. Réciproquement, la critique anarchiste et libertaire a pu fustiger l’utopisme centralisateur et autoritaire des marxistes, c’est-à-dire leur volonté déraisonnable d’imposer – éventuellement par la force – une société parfaite, laquelle ne saurait exister dans le monde réel2.

Cette méfiance envers la notion d’utopie se retrouve chez plusieurs penseurs radicaux du XXe siècle, selon qui elle est fondamentalement impropre à désigner une visée de transformation concrète de l’ordre social existant. Chez Herbert Marcuse, elle qualifie ainsi « des projets de transformation sociale qu’on tient pour impossibles »3. Cette impossibilité n’est pas vue comme contingente et provisoire – parce que les conditions sociales ne sont pas « mûres » –, mais comme absolue et définitive, en ce que l’utopie contredirait « des lois scientifiques réellement constatées et constatables »4. Cornelius Castoriadis adopte une position tout à fait analogue, en présentant le terme d’utopie comme « mystificateur », dans la mesure où il désigne à proprement parler « quelque chose qui n’a pas et ne peut pas avoir lieu »5.

Utiliser la notion d’utopie pour penser le devenir social et historique expose ainsi à une objection de taille : si l’utopie n’exprime que des rêveries chimériques et exclut toute possibilité de réalisation, comment pourrait-elle être un outil pour appréhender le monde réel ?

1 Cf. Friedrich ENGELS, Socialisme scientifique et socialisme utopique, traduit de l’allemand par Paul Lafargue, Paris, Les Éditions sociales, 1950.
2 Cf. Fredric JAMESON, Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo, 2007, p. 14.
3 Herbert MARCUSE, La fin de l’utopie, traduit de l’allemand par Liliane Roskopf et Luc Weibel, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1968, p. 8.
4 Ibid. p. 9. Dans Eros et civilisation, Herbert Marcuse parle similairement du « no man’s land de l’utopie » et écrit ensuite : « Si l’on oriente la construction d’un développement instinctuel non-répressif non pas vers le passé sub-historique, mais vers le présent historique et la civilisation avancée, la notion même d’utopie perd son sens » (Herbert MARCUSE, Eros et civilisation, traduit de l’anglais par Jean-Guy Nény et Boris Fraenkel, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963, p. 135-136).
5 Cornelius CASTORIADIS, Une société à la dérive, Paris, Seuil, 2005, p. 17.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie