L’unification autour de la notion d’information

By 23 March 2013

Prodiges et vertiges de l’information – Chapitre 7.

On ne doit employer une métaphore dans la science que lorsqu’il y a de bons indices qui prouvent l’existence d’une similitude ou d’une analogie importante entre ses sujets premiers et ses sujets seconds. On doit chercher à en découvrir davantage sur les similitudes ou analogies pertinentes, en considérant toujours la possibilité qu’il n’y ait pas de similitudes ou analogies importantes, ou, au lieu de cela, qu’il y ait des similitudes tout à fait distinctes pour lesquelles une terminologie distincte devrait être introduite.
Richard Boyd

La constitution d’une « coalition des biens communs » a été largement favorisée par des considérations politiques et stratégiques : la volonté de présenter un front uni face aux tenants d’un renforcement de la propriété intellectuelle. Elle a également bénéficié d’une convergence théorique autour de la notion d’information.

Celle-ci a en effet permis d’unifier plusieurs champs d’activisme, et de penser ensemble des questions apparemment distinctes. Sa mise en avant a aussi eu pour effet de crédibiliser le discours critique des partisans des biens communs, dès lors que ceux- ci énonçaient leurs arguments dans un vocabulaire qui était familier à leurs adversaires, lesquels n’avaient eu de cesse de proclamer l’entrée dans une « société de l’information »1. La notion d’information – tout comme la critique « interne » qu’elle permet – présente néanmoins des aspects problématiques. La comparaison entre le logiciel et les semences « libres » montre ainsi que les différents « biens informationnels » sont loin d’être comparables de tous les points de vue. Ce vocabulaire peut aussi conduire à occulter des questions cruciales : celle des compétences qui permettent aux individus de donner sens aux informations auxquelles ils accèdent, celle des contextes sociaux au sein desquels des communautés construisent des biens communs particuliers.

1 L’expression « société de l’information » était employée par les théoriciens de la « société post-industrielle » dans les années 1970. Ce sont ensuite « les États-Unis […] puis la Commission Européenne (ainsi que le G7), qui ont été à l’origine de la relance, au début des années quatre-vingt-dix, du syntagme » [Bernard MIÈGE, «L’imposition d’un syntagme : la Société de l’Information», Revue tic&société, Vol. 2, n° 2, 2009, en ligne : http://ticetsociete.revues.org/467 (consulté le 20/11/2011)]. Enfin, de grandes organisations internationales (UIT, PNUD, OCDE, Fond Monétaire Internationale) en ont fait la promotion ardente dans le cadre d’actions diverses, la plus retentissante étant l’organisation par l’UIT du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), en 2003 puis en 2005.

L’unification autour de la notion d’information

Dans son article de 1997, « A Politics of Informaton : Environmentalism for the Net », James Boyle soutenait que la centralité nouvelle des questions de propriété intellectuelle était liée à l’entrée dans un « âge de l’information », au sein duquel questions auparavant disjointes se rejoignaient. Il affirmait par exemple que les domaines génétiques et informatiques devaient dorénavant affronter des enjeux de régulation semblables, autour des notions de propriété privée, de biens publics et d’accès à l’information1. Dans Cause commune en 2005, Philippe Aigrain mettait lui aussi en avant l’émergence de techniques permettant « de reconnaître des éléments d’information dans ce qui paraissait autrefois simple agencement de matière ou mystérieux phénomènes du vivant »2. Il soulignait aussi que les acteurs des biens communs commençaient à prendre conscience que « des choses aussi apparemment différentes que les médicaments et les logiciels, les publications et les semences » avaient en fait « un arrière-fond commun, celui des révolutions informationnelles »3.

Au cours des années 2000, il s’est ainsi produit dans plusieurs milieux activistes une forme de conversion du regard autour de la notion d’information, conversion solidaire d’une nouvelle mise en perspective des grands enjeux politiques de l’époque. Valérie Peugeot décrit ce cheminement de manière particulièrement éloquente, en parlant d’une « prise de conscience, qu’il y avait un dénominateur commun entre le gène d’une plante, la molécule d’un médicament, le code d’un logiciel, qu’à chaque fois au cœur de tout ça c’était de l’information au sens 0-1, et que l’enjeu de la propriété sur cette information était un fil rouge du point de vue politique et sociétal qui réunissait toutes ces luttes »4.

Ce qui se dit ici une nouvelle fois est l’extraordinaire extension acquise par la notion contemporaine d’information, depuis ses origines dans la cybernétique de l’après-guerre et particulièrement dans la pensée de Norbert Wiener. Le « paradigme informationnel » – comme l’ont nommé Philippe Breton, puis Céline Lafontaine – a abondamment irrigué le champ scientifique, puisque l’intelligence artificielle, les sciences cognitives, la biologie moléculaire ou encore la théorie du choix rationnel y ont puisé une part importante de leur arsenal conceptuel. Mais il a aussi largement pénétré les représentations collectives et les discours politiques. Céline Lafontaine a ainsi soutenu, avec des arguments convaincants, qu’il existe des « liens profonds entre l’idéologie néo-libérale et le paradigme informationnel »1. Il faut désormais ajouter qu’il existe des liens entre la contestation du néolibéralisme et ce paradigme, dans la mesure où il n’est pas abusif de présenter la « coalition des biens communs » comme engagée contre la « rationalité néolibérale »2.

1 James BOYLE, « A Politics of Information : Environmentalism for the Net », op. cit..
2 Philippe AIGRAIN, Cause commune, op. cit., p. 29.
3 Ibid. p. 118.
4 Valérie PEUGEOT, entretien cité

Autrement dit, un accord se fait entre partisans et opposants au système actuel de la propriété intellectuelle autour de la reconnaissance du rôle crucial de l’information dans nos sociétés. Cet accord se traduit notamment par une volonté commune de promouvoir la création et l’innovation : « Des luttes sur la propriété intellectuelle émerge l’idée partagée que la créativité, qu’elle soit posée comme une justification de la propriété intellectuelle ou recherchée pour ses bienfaits propres, représente un but ultime et une valeur partagée dans notre monde contemporain » écrit ainsi Gaëlle Krikorian3. Il s’exprime dans l’insistance sur l’importance économique des questions en jeu. Les principaux théoriciens des biens communs ont par exemple essayé d’argumenter que plus d’équilibre dans le droit serait « profitable pour l’innovation, pour la créativité, et pour la croissance »4. Ce qui divise les deux camps porte donc essentiellement sur l’analyse des moyens adéquats pour atteindre des objectifs assez similaires, du moins si l’on en croit les discours des uns et des autres. La « coalition des biens communs » reproche finalement au front adverse de ne pas comprendre la « société de l’information » qu’il loue par ailleurs, et « d’échouer à réaliser ce qu’il promet : la promotion et la garantie de l’innovation »5.

1 Céline LAFONTAINE, L’empire cybernétique, op. cit., p. 139.
2 Gaëlle Krikorian écrit par exemple : « La rationalité néolibérale constitue un environnement favorable pour le renforcement des droits de propriété intellectuelle. D’un côté, le néolibéralisme promeut l’initiative individuelle et la propriété privée, tandis que de l’autre il encourage le libre-échange et la multiplication des accords commerciaux, qui se sont révélés être un instrument clé de l’expansion des restrictions liées à la propriété intellectuelle à travers le monde » (Gaëlle KRIKORIAN, « Access to Knowledge as a Field of Activism », op. cit.). Pour plus de précisions sur l’idée de « rationalité néolibérale », voir Pierre DARDOT et Christian LAVAL, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, op. cit..
3 Gaëlle KRIKORIAN, « Access to Knowledge as a Field of Activism », op. cit..
4 Lawrence LESSIG, « Open Code and Open Societies », op. cit..
5 Gaëlle KRIKORIAN, « Access to Knowledge as a Field of Activism », op. cit..

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie