L’open source : le pragmatisme contre l’idéologie

By 22 March 2013

Le « pragmatisme » contre « l’idéologie »

L’une des caractéristiques les plus frappantes du discours de l’open source fut sans nul doute son extrême insistance à se présenter comme dépourvu de toute « idéologie », ce terme faisant en quelque sorte figure de repoussoir ultime. Les propos de Linus Torvalds en la matière se sont rarement embarassés de subtilités. Dans un message posté sur la liste de diffusion du noyau Linux, il affirmait ainsi très franchement : « Je pense que l’idéologie, c’est nul » (« I think ideology sucks »2). Il précisait ensuite que « ce monde pourrait être un endroit bien meilleur si les gens avaient moins d’idéologie, et plus de “je le fais parce que c’est FUN et parce que d’autres trouveront peut-être ça utile, non parce que j’ai une religion” »3.

Ce refus de l’idéologie a toujours eu pour corrolaire une revendication de « pragmatisme », affirmée dès l’origine de la scission avec la Free Software Foundation et inlassablement reprise depuis. Dans un billet récent au titre provocateur, « Free Software is Dead. Long Live Open Source », le chroniqueur Matt Asay résume exemplairement cette posture intellectuelle :

Par « pragmatisme », je ne veux pas dire « capitulation » au sens où l’open source en viendrait à ressembler au monde propriétaire qu’il cherche à remplacer. Plus précisément, je sous-entends que plus l’open source s’adresse à un large public, plus il apprend à faire des compromis; compromis qui le rendent plus fort, et non plus faible.4

1 Cf. Kevin KELLY, New Rules for the New Economy, New York, Penguin Books, 1999.
2 Linus TORVALDS, « Re : [PATCH] Remove Bitkeeper Documentation from Linux Tree » , message posté le 20 avril 2002 sur la liste de diffusion du noyau Linux, en ligne : http://lkml.indiana.edu/hypermail/linux/kernel/0204.2/1018.html (consulté le 10/08/2010).
3 Ibid.
4 Matt ASAY, « Free Software is Dead. Long Live Open Source », 25 septembre 2009, http://news.cnet.com/8301-13505_3-10361785-16.html (consulté le 09/08/2010). Ce « pragmatisme » a toujours été nettement condamné par Richard Stallman, qui se prive rarement de dire de Linus Torvalds qu’il « a les valeurs de l’ingénieur, uniquement pratiques » [Richard M. STALLMAN, « Conférence prononcée au Rencontres Mondiales du Logiciel Libre (RMLL) », 11 juillet 2009, Nantes. Cité par Thierry NOISETTES, « Attaquer le partage, c’est attaquer la société », 12 juillet 2009, en ligne : http://www.zdnet.fr/blogs/l-esprit-libre/richard- stallman-aux-rmll-2009-attaquer-le-partage-c-est-attaquer-la-societe-39701873.htm (consulté le 24/07/2010)]. Il n’est point besoin d’insister sur la connotation éminemment péjorative de ses propos dans sa bouche.

Le couple idéologie/pragmatisme dit beaucoup sur les conceptions au cœur de l’approche open source. Ce qui est mis en avant est tout d’abord la légitimité et l’efficacité dans le domaine informatique de ce qu’on pourrait appeler une « politique des petits pas », ou encore une « politique de l’entendement »1. Il faut entendre pas là que l’affirmation d’une posture de concurrence avec le logiciel propriétaire n’est pas vue comme excluant la recherche de compromis ou d’arrangements, qui ne sont pas considérés comme des compromissions. Cette volonté de conciliation est à lier à une éthique de l’action. Le mouvement open source a toujours revendiqué ses résultats concrets, à l’inverse des effets censément inhibants des principes intransigeants défendus par les adeptes du free software. Les grandes déclarations de ces derniers sont ainsi perçues comme tout à la fois extrémistes et improductives, du fait de leur refus inflexible de tout compromis et de la culpabilisation des utilisateurs de logiciels propriétaires qu’elles entrainent. Linus Torvalds avoue ainsi trouver « les personnes qui ont de grandes visions », certes « très intéressantes mais souvent un peu effrayantes »2.

Il conseille aux développeurs « de ne pas refaire le monde, mais d’essayer d’apporter de petites améliorations précises »3.

Les partisans de l’open source ont toujours fait de la qualité des logiciels le principal but poursuivi. Linus Torvalds évoque les raisons qui poussent à maintenir le code source ouvert de la manière suivante : « Ce n’est pas pour “partager l’information” en soi : partager l’information fait partie des outils pour créer de meilleurs logiciels »4. L’idéal d’origine cybernétique de libre circulation de l’information perd ainsi de sa centralité, au profit d’un discours d’ingénieur plus classique. L’excellence technologique est également appréhendée comme le seul moyen de convaincre les entreprises et les particuliers de venir au logiciel libre. Pour les partisans du pragmatisme, il est inutile de stigmatiser ou de condamner moralement le logiciel propriétaire. Il y a simplement à constater que celui-ci risque rapidement d’être dépassé par ses concurrents open source du strict point de vue de la qualité :

1 La notion de « politique de l’entendement », et la notion symétrique de « politique de la raison », ont été développées par le philosophe Alain, et discutées notamment par Raymond Aron et Maurice Merleau-Ponty. Dans Les aventures de la dialectique, ce dernier parlait de la politique de l’entendement comme de celle qui « prend l’homme comme il est, à l’œuvre dans un monde obscur, résout les problèmes un à un, cherche chaque fois à faire passer dans les choses un peu des valeurs que l’homme, quand il est seul, discerne sans hésitation, et ne connaît d’autre stratégie que la somme de ces actions de harcèlement » (cf. Maurice MERLEAU- PONTY, Les aventures de la dialectique, Paris, Gallimard, 1955, p. 10).
2 Linus TORVALDS, « Le concept de l’open source oblige distributeurs et développeurs à rester honnêtes », entretien avec Stephen Shankland, CNET News.com, 3 janvier 2005, article repris et traduit par zdnet.fr, en ligne : http://www.zdnet.fr/actualites/linus-torvalds-le-concept-de-l-open-source-oblige-distributeurs-et-developpeurs-a-rester-honnetes-39195990.htm (consulté le 09/08/2010).
3 Ibid.
4 Linus TORVALDS, cité par Bruce BYFIELD, « Linus explains why open source works », 10 août 2007, en ligne : http://www.linux.com/archive/feed/118380 (consulté le 24/07/2010).

Il est probable qu’à terme, la culture du logiciel dont le code source est ouvert triomphera, non pas parce qu’il est moralement bon de coopérer, non pas parce qu’il est moralement mal de « clôturer » le logiciel (en supposant que vous soyez d’accord avec la deuxième assertion; ni Linus ni moi ne le sommes), mais simplement parce que le monde dont le code source est fermé ne peut pas gagner une course aux armements évolutive contre des communautés de logiciel libre, qui peuvent mettre sur le problème un temps humain cumulé plus important de plusieurs ordres de grandeurs.1

Cette position est diamétralement opposée à celle de Richard Stallman, qui n’a cessé de clamer que la performance technologique était pour lui secondaire par rapport aux objectifs sociaux du free software :

Pour moi, le logiciel libre est avant tout une question de liberté et de communauté. Nous avons besoin du logiciel libre pour que les utilisateurs d’ordinateurs soient libres de coopérer. C’est pour cette seule raison que j’ai décidé de rejeter le logiciel non libre. Que le logiciel libre aboutisse aussi à du logiciel efficient et puissant a été une surprise pour moi, et je m’en réjouis. Mais c’est un bonus. J’aurais choisi le logiciel libre, même s’il avait été moins efficace et moins puissant – parce que je ne brade pas ma liberté pour de simples questions de convenances.2

1 Eric RAYMOND, « La cathédrale et le bazar », op. cit.
2 Richard M. STALLMAN, « La passion du libre : entretien avec Jérôme Gleizes et Aris Papatheodorou », Multitudes, n°1, mars 2000. Ces différences de vues entre Richard Stallman et Eric Raymond témoignent d’un clivage parcourant l’ensemble du monde du logiciel libre. La place accordée à l’excellence technologique dans la hiérarchie des objectifs poursuivis permet ainsi de distinguer deux profils « idéal-typiques » de développeurs. D’un côté, ceux que nous pouvons nommer les geeks se présentent comme des passionnés de technologie, pour lesquels le logiciel libre est avant tout une façon de s’adonner à un travail intellectuellement stimulant et/ou de profiter de programmes performants. De l’autre, les « libristes » manifestent un rapport beaucoup plus critique à la technologie, insistent sur les dimensions éthiques et sociales du logiciel libre, et témoignent parfois d’une certaine irritation envers ce qu’ils estiment être l’inconséquence des geeks. De nombreux débats en ligne témoignent de ce clivage. Sur le Web francophone, une bonne illustration en est fournie par les discussions prenant place au sein de la communauté Framasoft, définie par son fondateur, Alexis Kauffmann, comme majoritairement constituée de « libristes ». Au bas d’un article sur la légère supériorité technique du navigateur de Google (Chrome) sur Firefox, certains « libristes » expriment ainsi leur irritation d’être parfois pris pour de simples consommateurs technophiles, et non pour des amateurs de technologie développant une vraie réflexion sur les enjeux sociaux de la technique : « Le terme geek désigne, aujourd’hui, le même genre de beauf qui parle bagnoles et tuning à longueur de post sur les forums dédiés. On le confond avec passionné d’informatique alors que tout ce qui le fait bander c’est de dégoiser à l’envie sur les dernières nouveautés comme une lectrice de Elle parlant des derniers accessoires tendances. […] Franchement, qu’est-ce qu’on en a à foutre d’arriver plus vite de quelques secondes sur une page web ou de gagner 5 secondes sur le démarrage de sa machine [(MODAGOOSE, comentaire posté le 19 mai 2010 à 12h23, en ligne : http://www.framablog.org/index.php/post/2010/05/16/google-chrome-vs-mozilla-firefox, (consulté le 10/08/2010)]. Ce débat sur l’importance de la performance technologique pour le logiciel libre donne souvent lieu parmi les développeurs à une discussion plus stratégique sur la meilleure manière de réussir à convertir les non initiés. Des codeurs se définissant comme « libristes » en arrivent alors parfois à réévaluer les arguments purement techniques par souci de réalisme : « Je ne roule pas avec une voiture parce que elle est « de gauche » ou « de droite », mais parce qu’elle roule, qu’elle est jolie, qu’elle est frime. […] Il y a de vrais enjeux sociaux sur le libre (éviter de dépendre de big brother, déjà). Mais expliquer à quelqu’un qu’il doit prendre Linux parce que c’est politiquement correct sera un échec dans 99% des cas (ben oui : 1% des PC sont sous Linux). Ce qui intéresse les utilisateurs d’informatique, c’est la même chose que ce qui intéresse les utilisateurs de machine à café ou de télévision : que ça marche, et que ça soit pas trop cher » [(CHRISTOPHE C., commentaire posté le 21 février 2010 à 08h04, en ligne : http://www.framablog.org/index.php/post/2010/02/20/pourquoi-le-logiciel-libre-est-important- pour-moi (consulté le 10/08/2010)]. D’autres demeurent cependant fidèles à un discours se plaçant uniquement sur le plan des principes : « C’est peut-être qu’au fond, il ne faut pas chercher à “faire passer le libre” via la qualité des logiciels (qui, après tout, n’en dépend pas forcément), mais par le côté éthique et politique (mais là il y a beaucoup de risques et de difficultés…) » [(GINKO, commentaire posté le 19 mai 2010 à 13h47, en ligne : http://www.framablog.org/index.php/post/2010/05/16/google-chrome-vs-mozilla-firefox, (consulté le 10/08/2010)]. Les positions tenues par les développeurs et utilisateurs de logiciels libres couvrent donc un large spectre, dont les figures antagonistes du geek et du « libriste » ne sont jamais que les deux extrêmes. Cette opposition permet néanmoins de faire ressortir en quoi le critère de la performance technologique est une des matrices de la confrontation entre adeptes de l’open source et du free software, et nourrit des débats importants au sein de l’univers du logiciel libre.

Le mouvement open source revendique donc son positionnement « pragmatique », lequel s’ancre notamment dans une volonté de s’adresser au plus grand nombre et de répandre le logiciel libre. Il a toujours eu pour objectifs de pénétrer le monde de l’entreprise et de séduire le grand public, grâce à la supériorité de sa méthode de développement logiciel. Il a ainsi largement réussi à adapter le logiciel libre aux impératifs de l’économie de l’informatique, en tenant aux entreprises un discours adapté à leurs préoccupations et à leurs besoins. Comme le résume avec humour Alexis Kauffmann, les promoteurs de l’open source ont eu l’habileté de « se présenter en costard cravate et plus en sandales t-shirt », pour parler « réduction des coûts et amélioration de la chaîne de développement logiciel »1.

1 Alexis KAUFFMANN, enseignant, fondateur et animateur des sites Framasoft, entretien réalisé à Paris le 26 novembre 2009.
2 Dans un texte écrit en 1998 pour présenter le projet GNU, il précise que « la philosophie du logiciel libre rejette une pratique commerciale spécifique très répandue dans l’industrie du logiciel », mais qu’elle n’est pas « hostile au monde des affaires » (Richard M. STALLMAN, « The GNU Project », op. cit..). Pour être sûr d’être bien compris, il ajoute que « quand des entreprises respectent la liberté des utilisateurs », il leur souhaite tout simplement « de réussir » (Ibid.).

L’antagonisme entre free software et open source est cependant un peu plus complexe qu’une simple opposition entre une approche « pro-business » et une approche « anti-business ». Ainsi, Richard Stallman a toujours affirmé qu’il ne voyait pas d’incompatibilité de principe entre le free software et les entreprises2. De même, il n’a jamais été opposé au fait que les programmeurs soient payés pour leur travail1. En revanche, il a toujours été inflexible sur le respect et la pérennité des quatre libertés du logiciel libre, celles-ci devant selon lui primer sur toute autre considération d’ordre technique ou économique. Richard Stallman affirme ainsi qu’il n’est jamais légitime de renoncer à tout ou partie de ces libertés pour des raisons financières, et qu’aucun compromis sur ce point n’est éthiquement acceptable, quels qu’en soient les bénéfices.

La principale différence avec l’approche de l’open source tient sans nul doute à cette intransigeance, et à la volonté systématique de placer le débat sur le terrain moral. Dès « Le manifeste GNU », Richard Stallman cite ainsi l’ « éthique kantienne »2 comme étant au fondement de son argumentation. Il en retient le critère d’universalisation de l’impératif catégorique (« Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle »3). Adapté par Richard Stallman aux enjeux spécifiques du logiciel libre, à l’idéal de libre circulation de l’information, et agrémenté d’un zeste de conséquentialisme4, celui-ci devient : « Comme je n’aime pas les conséquences qu’entraînerait le fait que tout le monde retienne l’information, je dois considérer qu’il est immoral pour chaque individu d’agir ainsi »5.

La référence au principe de la morale de Kant témoigne de la manière dont Richard Stallman a toujours érigé le respect des quatre libertés du logiciel libre en principe éthique absolu. Un tel rigorisme1 et « manque de pragmatisme » n’a évidemment que pu lui être reproché par les promoteurs de l’approche open source. Pour ceux-ci, le discours moralisateur de Richard Stallman est à la fois démoralisant et totalement dénué de pertinence. Linus Torvalds affirme ainsi qu’ « essayer de promouvoir une licence particulière comme étant “le choix éthique” [le] rend malade », et qu’il est tout aussi « correct et approprié » de faire du développement sous licence commerciale que sous licence libre2.

1 Dans le « manifeste GNU », il affirme « qu’il n’y a rien de mal à vouloir être payé pour son travail, ou à chercher à augmenter ses revenus, tant que l’on n’utilise pas de méthodes destructives » (Richard M. STALLMAN, « The GNU Manifesto », op. cit..). Il précise ensuite qu’il existe de « nombreuses façons pour les programmeurs de gagner leur vie sans avoir à vendre leur droit d’utiliser le programme » (Ibid.), même si celles-ci sont sans doute légèrement moins rémunératrices que les pratiques en vigueur dans le monde propriétaire. Il ajoute enfin que « puisqu’il n’est pas considéré comme injuste que les caissières gagnent ce qu’elles gagnent » (Ibid.), il n’y aurait pas davantage d’injustice à ce que les programmeurs aient un revenu équivalent, sachant qu’ils gagneraient sans doute plus d’argent tout de même.
2 Cf. Ibid.
3 Emmanuel KANT, Critique de la raison pratique, traduit de l’allemand par François Picavet, Paris, P.U.F., 1993, § 7, p. 30.
4 La philosophie morale a pour habitude de nommer « éthique déontologique » toute théorie de type kantien, faisant dépendre la moralité d’un acte de sa conformité à un principe général et formel, indépendamment des conséquences ou des conditions particulières de l’action. Une telle approche s’oppose à l’éthique conséquentialiste, qui subordonne elle la moralité d’un acte à ses conséquences concrètes, par exemple au fait qu’il contribue à maximiser un intérêt général préalablement défini. La position éthique de Richard Stallman peut être présentée comme une sorte d’hybride assez étrange entre les deux, dans la mesure où elle reprend à la fois le critère d’universalisation typiquement déontologique, et le raisonnement téléologique propre au conséquentialisme.
5 Richard M. STALLMAN, « The GNU Manifesto », op. cit..

Par ailleurs, les tenants de l’open source ne se contentent pas d’accepter que du profit puisse être fait grâce à du logiciel libre, mais ils se sont inscrits dans une démarche volontariste de conversion des entreprises au « libre », sur la base d’un argumentaire économique : mutualisation des coûts, amélioration de la qualité, etc. Par conséquent, ils acceptent parfois de transiger avec la pureté des principes du free software, lorsque de tels compromis se révèlent à même de produire des résultats estimés bénéfiques. Un bon exemple de cette flexibilité réside dans le fait que les distributions commerciales de GNU/Linux (Red Hat, Ubuntu, SuSe, etc.) incluent toutes des logiciels non libres. L’approche open source défend cette entorse aux principes et à l’esprit originel du free software3, avec des arguments de commodité pour l’utilisateur, de performance, ou de stratégie commerciale. Richard Stallman estime au contraire qu’il s’agit d’un compromis inacceptable, de surcroît à même d’affaiblir la position du logiciel libre.

1 Je me permets ici de relater deux petites anecdotes assez révélatrices de la posture morale inflexible toujours adoptée par Richard Stallman. La première a pour cadre un chat en ligne, au cours duquel un développeur, manifestement sympatisant du logiciel libre, et ayant écrit un petit logiciel dont il savait ne pas pouvoir tirer de revenus autrement qu’en le distribuant sous une licence propriétaire, demanda à Richard Stallman ce qu’il pouvait faire. Le père du logiciel libre lui répondit qu’il avait le choix entre mériter une récompense et ne pas obtenir de récompense matérielle, ou bien en obtenir une sans l’avoir mérité. Il lui conseilla évidemment de privilégier la première des deux solutions. La deuxième anecdote se déroule lors des questions suivant la conférence de Richard Stallman à Paris le 12 janvier 2010. Un membre du public lui demanda ce qu’il pensait du fait que certaines grandes entreprises exploitent le travail gratuit de milliers de bénévoles, en faisant du logiciel libre un pivot de leur stratégie commerciale. Cette personne insista plus particulièrement sur le rachat de MySQL par Sun en 2008 pour la coquette somme d’un milliard de dollars, en pointant le fait, choquant selon elle, que les centaines de développeurs bénévoles qui avaient grandement contribué à la valeur de MySQL n’en avaient tiré aucun revenu. Richard Stallman fit une réponse lapidaire, « c’est économique donc c’est secondaire », sous-entendant par là que tant que le logiciel restait libre, la question ne le regardait pas vraiment, et n’était pas éthiquement pertinente.
2 Linus TORVALDS, « Kernel. Linus Torvalds : l’interview anniversaire des 20 ans du noyau », 3 mai 2005, Linux.fr, en ligne : http://linuxfr.org/news/linus-torvalds%C2%A0-l%E2%80%99interview-anniversaire-des-20%C2%A0ans-du-noyau (consulté le 04/05/2011).
3 On rappellera que l’objectif de Richard Stallman en lançant le projet GNU était de créer un système entièrement libre.

Le rejet de « l’idéologie » manifesté par le mouvement open source doit donc être compris, d’une part comme une marque de désintérêt pour tout ce qui ne relève pas d’une volonté de produire les meilleurs logiciels possibles, mais aussi comme une revendication de flexibilité dans les principes. Il s’agit d’une prise de distance vis-à-vis de ce qui pourrait nuire à l’adaptation au monde tel qu’il est, et retarder les succès techniques et économiques du logiciel libre. « L’idéologie », ce sont ainsi tous les discours sociaux et éthiques qui marquent une volonté de « changer le monde » à travers la programmation informatique libre, et impliquent qu’il s’agit là d’un projet dont les finalités excèdent la production de technologies plus pratiques et plus efficientes. À l’inverse, le « pragmatisme » revendiqué témoigne, d’une part, d’une volonté de mettre au centre du mouvement du logiciel libre les pratiques de programmation collaborative, et non les argumentations en sa faveur. Mais il est aussi synonyme de modération et de réalisme, autrement dit d’une acceptation des règles du jeu économique, et d’une volonté d’en tirer le meilleur parti.

Sans en être peut-être tout à fait conscient, le mouvement open source a ainsi reconduit dans ses attaques contre le free software une stratégie argumentative ancienne et bien connue, consistant à faire de l’autre un idéologue, et à se proclamer soi-même totalement dépourvu d’idéologie. Le marxisme soi-disant « scientifique » en a fait grand usage, tout comme les discours sur la « fin des idéologies », qui en ont fourni pléthore d’exemples dans le contexte de la guerre froide. En 1958 Murray Dyer, chercheur à la John Hopkins University, affirmait ainsi :

Nous ne pouvons opposer à l’idéologie une autre idéologie pour une raison simple : nous n’avons pas d’idéologie. Les Soviétiques, eux, ont largement démontré qu’ils voulaient imposer à l’humanité leur doctrine et leur idéologie.1

Remplacez « les Soviétiques » par « les partisans du free software », et vous aurez une synthèse convaincante des attaques les plus rudes portées par les tenants de l’open source !

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie