L’Institut Pasteur : les changements et les limites

By 20 March 2013

III. Quelques limites

Cette grande vague de dépoussiérage présente cependant quelques limites. La principale tient au rythme effréné du changement : jusqu’à quel point les pasteuriens arriveront-ils à assimiler une telle succession de réformes si rapides ? L’objectif de ces mesures est certes de bouleverser le mode de fonctionnement traditionnel des petites unités. Cependant certains chercheurs peuvent se sentir déstabilisés et des critiques émergent ça et là pour dénoncer la brutalité ou la maladresse de certaines décisions. Il est ainsi reproché à la direction d’avoir une gestion qui ressemble de plus en plus à celle d’une entreprise privée et de moins en moins à celle d’un institut de recherche. De plus, en poussant peut-être vigoureusement certains chercheurs à créer leur start-up, la direction peut donner l’impression qu’elle cherche en fait à les faire partir, ce qui serait une erreur psychologique.

On peut également se demander si l’évaluation systématique des chercheurs et des unités par des experts scientifiques internationaux, bien que très à la mode, est réellement pertinente. Ces experts ont en effet tendance à juger la recherche française avec des critères essentiellement américains : ils regardent surtout combien l’unité rapporte, ce qui n’est pas vraiment conforme aux habitudes françaises. Par ailleurs, ils ne comprennent pas forcément les rigidités auxquels les chercheurs publics sont confrontés dans la gestion de leur personnel, et tendent à prendre pour de la faiblesse le fait de ne pas renvoyer un chercheur ou un technicien jugé peu performant. Tout cela peut donner lieu à malentendus.

Enfin l’Institut Pasteur doit faire attention à ne pas sacrifier sa recherche fondamentale sur l’autel du fonctionnement par projet. Celui-ci s’oppose en effet parfois à la liberté du chercheur, et restreint sa créativité en limitant les directions possibles. La volonté de réorganiser la recherche en une structure matricielle mettant en avant les projets les plus productifs doit donc laisser un espace vital pour de la recherche plus libre et moins finalisée.

IV. Comment de tels changements ont-ils été possibles ?

Comment se fait-il que l’Institut Pasteur ait réussi à mettre en place aussi rapidement de nombreuses réformes radicales, dans un contexte où beaucoup de gens dénoncent la paralysie des organismes de recherche publics ? Plusieurs facteurs peuvent éclairer notre réflexion.

Il s’agissait tout d’abord pour l’Institut Pasteur d’une question de survie. Comme nous l’avons vu, les revenus issus de la valorisation représentaient en 2000 45% de son budget (72M ), tandis que 31% seulement provenaient de l’Etat (51M ), les 24% restants venant du mécénat et des ressources propres (39M ). Mais un certain nombre de brevets importants tomberont dans le domaine public dans les années à venir, dont notamment ceux concernant le virus du SIDA et de l’hépatite, ce qui risque de provoquer un important trou financier. Or l’Etat a annoncé qu’il ne comptait pas accroître sa contribution financière : l’Institut Pasteur souffrirait en effet de l’idée qu’il n’a pas besoin d’aide publique puisqu’il gagne de l’argent, l’Etat ayant une forte propension à ne mettre de l’argent que là où ça va mal. L’Institut Pasteur ne peut donc pas compter sur les pouvoirs publics et doit impérativement trouver d’autres sources de financement et réformer ses structures.

Mais tous ces changements ont surtout été rendus possibles par le statut exceptionnel dont bénéficie l’Institut Pasteur : celui de fondation privée d’intérêt public. Ce statut lui donne une marge de manœuvre très large, notamment en ce qui concerne la gestion de ses crédits et de son personnel. La rémunération du personnel est par exemple plus libre, et il est même prévu d’introduire un système de rémunération variable en fonction des résultats. Enfin l’unité de lieu et la taille humaine du campus permettent à la direction d’être relativement proche des chercheurs, de les accompagner en évitant de tomber dans une trop grande bureaucratie. Cette souplesse a sans aucun doute été l’un des éléments fondamentaux qui ont permis ces changements, qui ne seraient pas peut-être pas possibles dans un EPST classique.

L’Institut Pasteur occupe d’ailleurs une position assez exceptionnelle dans le paysage de recherche français, qui fait un peu figure d’anomalie aux yeux de certains. Comme nous l’ont confirmé plusieurs interlocuteurs, « l’Etat ne permettrait pas aujourd’hui un deuxième Institut Pasteur ». D’autant plus que l’Institut Pasteur a des relations parfois assez conflictuelles avec les pouvoirs publics, que ce soit lorsqu’il a refusé de participer à FIST ou plus récemment, au cours du conflit qui l’oppose au ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie concernant son refus de la fiscalisation des redevances et des licences de brevets. On peut dès lors se poser la question suivante : comment l’Institut Pasteur a-t-il réussi à conserver aussi longtemps son statut particulier et son indépendance ?

La réponse est que l’Institut Pasteur jouit d’une très forte image et d’une très grande popularité, liées à sa mission de santé publique : il rassemble les observatoires nationaux maladie par maladie, les centres de référence et coordonne le réseau international des Instituts Pasteur présents aux quatre coins du monde. Cette popularité est donc alimentée par un rêve, un idéal humaniste fort : contribuer à la prévention et au traitement des maladies dans le monde, trouver de nouveaux vaccins, etc. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler l’impact considérable qu’ont eu les découvertes de Louis Pasteur et de ses successeurs sur la vie quotidienne et sur la société, qu’il s’agisse de l’hygiène ou de la conservation de la nourriture. Le nom même de Pasteur a ainsi une aura très forte, et un pouvoir d’attraction considérable, y compris à l’international. Pour toutes ces raisons, l’Institut Pasteur est aujourd’hui intouchable.

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Mémoire d’Ingénieurs Elèves
Ecole des Mines de Paris – Corps Techniques de l’Etat