L’information et la connaissance : la distinction conceptuelle

By 23 March 2013

Information et connaissance

Ces questions se posent en fait, de façon plus ou moins articulée, depuis les balbutiements de la « coalition des biens communs », et le vocabulaire de l’information n’y a jamais complètement fait l’unanimité. Ainsi, lorsqu’à l’instigation de Knowledge Ecology International activistes et représentants des pays du Sud décidèrent d’unir leurs actions sous une bannière commune, la terminologie « Access to Knowledge » fut choisie de préférence à celle d’« Access to Information ». Une telle décision n’était pas innocente. Il s’agissait d’affirmer que l’accès à l’information était une condition nécessaire mais non suffisante à l’autonomisation (empowerment) individuelle et collective, et que les véritables avancées devaient se dire en termes de gains de connaissance.

Au fondement de ce choix résidait la distinction conceptuelle cruciale entre information et connaissance. Parmi les théoriciens des biens communs, Yochai Benkler est l’un de ceux qui a explicité celle-ci de la façon la plus éclairante (quand bien même il use dans ses écrits essentiellement du vocabulaire de l’information, comme nous l’avons montré plus haut). Pour l’universitaire américain, le champ de l’information englobe ainsi « les données brutes, les comptes-rendus de découvertes scientifiques, les nouvelles (news) et les rapports factuels ». Celui de la connaissance renvoie à « l’ensemble des pratiques culturelles et des compétences nécessaires, soit pour transformer l’information en de nouvelles données au sein de l’échange informationnel, soit […] pour faire un usage pratique approprié de l’information dans le but de produire des actions plus désirables […] »2.

1 Gaëlle Krikorian, qui a participé à nombre de réunions et de conférences autour des « biens communs », remarque ainsi : « Quand il y en a qui commencent à parler de “Mother Earth”, tu as les gens des trucs digitaux qui pensent “c’est quoi ce tas de conneries” ! Donc, il y a parfois un gap culturel entre les mobilisations » (Gaëlle KRIKORIAN, entretien cité).
2 Yochai BENKLER, The Wealth of Information, op. cit., p. 313

La distinction de Yochai Benkler a ceci d’intéressant qu’elle définit l’information comme ce qui a une existence objective : ce que l’on peut considérer indépendamment de ses instances de « production » et de « réception ». Parler d’information équivaut alors à laisser de côté la question de la construction subjective du sens1. C’est considérer des contenus formalisés, détachés de leurs conditions de production, et indépendamment de leur incarnation dans un ou plusieurs sujets. En tant que tels, ces contenus peuvent être transformés en « biens informationnels », et se voir conférer une valeur marchande.

Parler de connaissance revient au contraire à faire intervenir un sujet dans l’exercice de ses facultés. C’est donc prendre en compte l’information, non plus seulement en tant qu’ayant une existence objective, mais en tant qu’intériorisée par un individu singulier. Or l’information intériorisée ne peut évidemment être considérée comme une simple copie dans la conscience de l’information telle qu’elle existe de manière indépendante. Il ne s’agit d’une connaissance qu’en tant qu’elle porte la marque du sujet qui se l’est appropriée. Par conséquent, la connaissance est toujours difficile à distinguer des aptitudes du sujet qui l’a constituée comme telle. En elle se mêlent quasi inextricablement ce qui est de l’ordre de la « réception » et ce qui est de l’ordre de la « production ». Il est quasi impossible de la séparer de l’activité psychique propre à des individus singuliers. User du vocabulaire de la connaissance signifie donc que l’on prend en compte, non seulement des contenus mis en forme, mais aussi un ou plusieurs sujets avec leurs caractéristiques propres, que celles-ci soient psychiques, sociales ou culturelles. L’information désigne au contraire ce qui peut être formalisé et détaché de la subjectivité1.

1 On peut ici renvoyer à une distinction qui est à l’origine des technologies de l’information et de la communication, mais qui a trop souvent été occultée par la suite : celle entre la forme d’un message et son sens (cf. Philippe BRETON, Une histoire de l’informatique, op. cit., p. 42-44). On peut aussi rappeler à ce qu’écrivait Denis de Rougemont en 1981 : « L’information (data + news) n’est pas du tout synonyme du savoir (ou de la connaissance) que seule une personne peut intégrer. L’information ne nous dit pas ce qui est conforme ou non aux grands buts que les religions assignent à l’humanité : la paix, la liberté, l’amour. Informer au sens d’aujourd’hui (des médias) n’est pas former l’esprit, peut même le déformer. Information, n’est pas savoir » (Denis de ROUGEMONT, « Information n’est pas savoir » in Alain GRAS et Sophie POIROT- DELPECH (dir.), L’imaginaire des techniques de pointe. Au doigt et à l’œil, Paris, L’Harmattan, 1989, p. 33-53). Précisons enfin que plusieurs auteurs défendent au contraire une conception « subjective » de l’information (voir par exemple : Jacques MÉLÈSE, Approches systémiques des organisations, Paris, Hommes et Techniques, 1979, p. 14-24). Selon cette dernière, des données n’acquièrent le statut d’information que parce qu’un sujet leur donne sens, en mettant en œuvre des critères de distinction (qui lui sont propres) permettant de différencier « l’information » du « bruit ». Autrement dit, une donnée ne devient de l’information, qu’une fois prise dans une matrice subjective d’interprétation et de signifiance. Cette position a indéniablement un grand mérite, qui est de congédier une vision naïvement objectiviste de l’information, faisant de celle-ci un élément de signification venant simplement marquer de l’extérieur un récepteur essentiellement passif. Elle a cependant ceci de problématique qu’elle expose, nous semble-t-il, au risque de distinguer insuffisamment les aspects formels de l’information des aspects ayant trait à la signification.

Pour un mouvement politique et social, le vocabulaire de la connaissance implique des ambitions bien plus importantes que celui de l’information. Il impose de prêter attention aux compétences et aux désirs (puisqu’il n’y a jamais vraiment de connaissance sans désir de connaissance préalable), qui permettent aux individus de donner sens aux informations dont ils disposent, et d’en faire un usage pertinent. Il requiert également de prendre en considération les contextes sociaux et culturels au sein desquels s’échangent les informations, et où peuvent se constituer à partir d’elles des formes de réflexion et d’action collectives. Dès lors, l’expression « accès à la connaissance » paraît presque auto-contradictoire. On peut en effet accéder à quelque chose qui a une existence objective comme de l’information. En revanche, on n’accède pas à ce qui est indissociable de compétences subjectives et contextuelles, sauf à considérer que le terme « accès » ne désigne plus alors une possibilité immédiate ou une disponibilité, mais un processus impliquant une temporalité longue et de multiples dimensions individuelles et sociales.

Le slogan « Access to Knowledge » témoigne ainsi de certaines ambiguïtés qui traversent la « coalition des biens communs ». D’un côté, la problématique de l’accès et la focalisation sur la propriété intellectuelle en font un mouvement qui porte en fait davantage sur l’information que sur la connaissance. En effet, les droits de propriété intellectuelle entravent la disponibilité de certaines informations, car ils transforment celles-ci en biens informationnels susceptibles d’être monnayés et contrôlés. Ils peuvent ainsi empêcher l’accès des populations aux moyens de construire des connaissances. Mais parler « d’accès à la connaissance » constitue à tout le moins un raccourci. En effet, si la connaissance est fondamentalement une compétence, celle-ci ne peut être complètement objectivée, échangée et rendue disponible.

Par ailleurs, dès lors que l’on considère que la connaissance est relative à un sujet en chair et en os, les propriétés quasi miraculeuses de l’information (non-rivalité, non- excluabilité) et les arguments contre la propriété intellectuelle qui en découlent ne peuvent plus vraiment s’y appliquer. Comme le résume avec justesse Amy Kapczynski : en tant qu’elle ne peut pas « être complètement externalisée et transformée en information », la connaissance « ne participe pas à la dynamique d’abondance qui est censée caractériser le domaine informationnel »2. Dans cette mesure, il peut sembler que le vocabulaire de l’information soit plus cohérent avec les luttes menées et les arguments employés par la « coalition des biens communs ». On comprend dès lors que des théoriciens importants du mouvement, comme Yochai Benkler ou Philippe Aigrain, y demeurent fidèles. L’argument de la non rivalité n’a par exemple de sens que dans le cadre de la notion d’information.

1 On pourra objecter à cette distinction que le langage courant désigne comme connaissances des contenus objectivés, qui sont comme un héritage de l’histoire de l’humanité, et qui se trouvent réunies par exemple dans les encyclopédies. Mais il nous importe ici de mettre en lumière que pour un sujet singulier, ces connaissances n’en sont pas, tant qu’il ne dispose pas des moyens de les comprendre, de leur donner sens, et de se les approprier.2 Cf. Amy KAPCZYNSKI, « Access to Knowledge : A Conceptual Genealogy », op. cit..

Toutefois, le vocabulaire de l’information se révèle aussi dangereux parfois, et potentiellement réducteur. Ainsi, le thème de « l’abondance informationnelle » semble souvent tutoyer le mythe. Il tend en effet vers la vision chimérique d’un état idéal du social dans lequel, la pénurie étant dépassée, les antagonismes n’auraient plus lieu d’être. Il évoque aussi ce que Bernadette Bensaude-Vincent décrit comme « un très vieux fantasme : l’esprit qui se libère des entraves de la matière »1. Ce thème est du reste critiqué au sein même de la « coalition des biens communs ». Roberto Verzola affirme ainsi que « l’abondance informationnelle » est une illusion, car celle-ci est bornée, « principalement par les limites de la créativité humaine, des capacités de stockage, et des disponibilités en électricité pour alimenter les serveurs d’Internet vingt- quatre heures par jour »2. Même dans le monde de l’information, la matérialité ne manque donc pas de faire retour, notamment à travers la question de l’énergie. Et on peut penser qu’une claire conscience de ces enjeux est hautement nécessaire, afin de dégager l’utopie des trompeuses séductions du mythe3.

Un autre risque attaché au vocabulaire de l’information est celui de promouvoir une vision réductrice de l’humain. Dans un monde où tous les phénomènes (ou presque) peuvent être analysés comme des flux d’information, chaque individu se transforme aisément en un simple « gestionnaire d’information », moyennant l’occultation de toute profondeur psychologique et complexité sociale. Comme l’a bien mis en évidence Philippe Breton, le « paradigme informationnel » va depuis la cybernétique souvent de pair avec cette conception de l’homme comme être sans intériorité, « tout entier défini en termes de comportement d’échange d’information »4. Dès lors qu’ils n’adhèrent pas à cette anthropologie sommaire et ne souhaitent pas se désintéresser de la multitude de dimensions individuelles et collectives laissées de côté par celle-ci, on comprend que les partisans des « biens communs » soient souvent enclins à parler de connaissance plutôt que d’information.

1 Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Les vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome, Paris, La Découverte, 2009, p. 98.
2 Roberto VERZOLA, « Undermining abundance. Counter-productive uses of technology and law in nature, agriculture, and the information sector », 2010, en ligne : rverzola.files.wordpress.com/2008/11/verzola-on-abundance1.pdf (consulté le 14/09/2011)
3 Après l’euphorie des premiers temps de l’Internet grand-public, ce point semble être de plus en plus souvent reconnu, même par des auteurs relativement « technophiles ». Hervé le Crosnier note ainsi que durant la première décennie d’Internet, « tous les mots tendaient à extraire le réseau et les activités qui s’y déroulaient du monde matériel, des contraintes technologiques et énergétiques tout comme des contraintes de la politique et de la vie commune. […] Ils faisaient oublier l’infrastructure bien réelle et énergivore. […] Mais chassez les contraintes écologiques par la porte, elles reviennent par la fenêtre » (Hervé le CROSNIER, « De l’immatériel énergivore à l’énergie sociale des réseaux de communication », EcoRev’, n° 37, été 2011, p. 72-77).
4 Philippe BRETON, L’utopie de la communication, op. cit., p. 54.

Précisons toutefois que le vocabulaire de l’information n’implique pas nécessairement de succomber à ces visions d’une « abondance informationnelle » libérée de tout ancrage dans la matérialité, ou d’un homme réduit à n’être qu’un « gestionnaire d’information ». Il demeure possible d’user du terme d’information sans adhérer à ces conceptions réductrices. Il ne s’agit donc pas de dire que la terminologie de l’information est foncièrement inadéquate; tout dépend en fait de quoi l’on parle. En revanche, il est clair que le choix opéré entre le vocabulaire de l’information et celui de la connaissance n’est pas sans conséquences en termes de positionnement et d’ambition politiques. Amy Kapczynski le remarque de façon très juste :

Dans la mesure où sa logique est devenue étroitement tributaire du modèle des technologies de l’information et de l’économie de la copie, le mouvement A2K peut-il construire une politique de la connaissance comme compétence ? […] Si la connaissance ne peut pas être simplement téléchargée, alors une politique d’accès à la connaissance doit s’étendre bien au-delà d’un engagement en matière d’enclosures et de propriété intellectuelle. Est-ce que cela veut dire élargir les attributions du mouvement A2K pour inclure un travail sur, par exemple, le financement des écoles primaires, ou les effets de l’austérité budgétaire sur les universités à travers le monde ?1

Les débats autour des termes d’information et de connaissance vont donc bien au- delà de questions terminologiques. Pour la « coalition des biens communs », ils engagent la détermination du spectre des actions et des luttes, mais aussi – bien que de manière moins directe – la nature des arguments employés pour justifier celles-ci, voire la représentation de l’homme qui leur est sous-jacente. Privilégier le vocabulaire de la connaissance, c’est ainsi modifier quelque peu la proposition utopique du mouvement du logiciel libre (la liberté de circulation de l’information2), afin d’aborder des problèmes que ce dernier a toujours plus ou moins laissé hors champ : les politiques publiques en matière de recherche et d’éducation par exemple, et plus généralement toutes les questions qui ne se réduisent pas à des inégalités d’accès à l’information, mais renvoient à la vie de sujets situés, dotés de compétences, de désirs et d’affects.

1 Amy KAPCZYNSKI, « Access to Knowledge : A Conceptual Genealogy », op. cit..
2 On pourra toutefois remarquer que l’oscillation entre le vocabulaire de l’information et celui de la connaissance existe aussi au sein du mouvement du logiciel et de la culture libres, pour lequel le « partage de la connaissance » ou la « circulation des savoirs » font parfois aussi office de slogans. Il semble néanmoins que, pour un ensemble de raisons historiques et sociologiques, le milieu hacker ait essentiellement constitué ses valeurs et ses revendications en référence à la notion d’information

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie