L’influence politique et intellectuelle – Le logiciel libre

By 23 March 2013

L’influence politique et intellectuelle – Deuxième partie.

Chapitre 6. La rencontre entre « libristes », militants et intellectuels

Le logiciel libre représente un investissement désirant à l’échelle mondiale. Pour résumer les choses en quelques mots, nous dirions que Linux est la nouvelle drogue cognitive qui a pris la place du LSD à l’intérieur de toutes les cultures alternatives.
Matteo Pasquinelli

Entre informaticiens et partisans du logiciel libre d’un côté, activistes politiques et intellectuels engagés de l’autre, les relations ont pendant longtemps oscillé entre l’indifférence totale et la méfiance réciproque.

Historiquement, il existe dans le milieu hacker une certaine réticence, certes inégalement distribuée selon les individus, vis-à-vis de la politique. Dominique Cardon et Fabien Granjon ont ainsi remarqué que, « souvent closes autour de leurs propres intérêts, les communautés de développeurs entretiennent un rapport généralement distant et critique à l’égard de autres univers sociaux et des activités “traditionnelles” de la critique sociale »1. Il n’est par exemple pas rare d’entendre des développeurs dire qu’il est plus efficace « d’argumenter par la technologie », que « d’argumenter par la parole »2. Selon eux, un bon hack vaudrait souvent mieux qu’un long discours, et les principaux changements passeraient par le développement de technologies dans lesquelles sont « encapsulées » certaines finalités sociales plutôt que par l’action politique traditionnelle1. L’anthropologue Gabriella Coleman a essayé d’expliquer cette réticence, en pointant les différences fondamentales entre politique et programmation :

1 Dominique CARDON et Fabien GRANJON, « Le renouveau des pratiques médiatiques alternatives », Contretemps, n°18, Paris, Éditions Textuel, février 2007, p. 89-99.
2 Nous reprenons ces formulations à Christopher M. KELTY, Two Bits, op. cit., p. 58

Alors que la programmation est considérée comme un domaine de pensée et d’expression transparent, neutre, et maîtrisable, dans lequel l’activité de production résulte en quelque chose d’utile et d’immédiatement gratifiant, la politique tend à être vue par les programmeurs comme une action imparfaite, entachée, sujette à des médiations et voilée par l’idéologie, qui ne produit pas grand-chose, tout en travaillant insidieusement contre les véritables formes de pensée libre. Il n’est pas possible d’user de la politique de manière créative et élégante pour accomplir quelque chose d’immédiatement gratifiant, et en ce sens, la politique va à l’encontre de tout ce que les programmeurs pensent et aiment à propos de l’informatique.2

Une telle interprétation semble à première vue légèrement exagérée. Elle néglige peut-être un peu trop le fait que des organisations de hackers comme le Chaos Computer Club revendiquent un discours social et politique3, et la manière dont de nombreux « libristes » se sont tournés vers des formes de militantisme (cf. chapitre précédent). Néanmoins, il est vrai que « si certains acteurs […] donnent incontestablement une dimension militante à leur engagement, il ne s’agit pas de la totalité, ni même peut-être de la majorité des acteurs et actrices engagé-es dans des activités liées au logiciel libre »1. L’analyse de Gabriella Coleman saisit ainsi indubitablement une part importante de ce qui dans la vision du monde des hackers peut s’opposer à la politique, en tant que celle-ci est considérée comme le royaume du discours et non de l’action, de l’opinion (doxa) et non de la science (épistèmé), de la pesanteur du réel par opposition à la possibilité toujours ouverte de reconfigurer l’information.

1 Le juriste Lawrence Lessig a donné une formulation percutante à cette idée à travers l’expression « code is law », notamment dans le célèbre article du même nom. Il y affirme ainsi : « Ce n’est pas entre régulation et absence de régulation que nous avons à choisir. Le code régule. Il implémente – ou non – un certain nombre de valeurs. Il garantit certaines libertés, ou les empêche. Il protège la vie privée, ou promeut la surveillance. Des gens décident comment le code va se comporter. Des gens l’écrivent. La question n’est donc pas de savoir qui décidera de la manière dont le cyberespace est régulé : ce seront les codeurs. La seule question est de savoir si nous aurons collectivement un rôle dans leur choix – et donc dans la manière dont ces valeurs sont garanties – ou si nous laisserons aux codeurs le soin de choisir nos valeurs à notre place » [Lawrence LESSIG, « Code is Law – On Liberty in Cyberspace », Harvard Magazine, janvier-février 2000, en ligne : http://harvardmagazine.com/2000/01/code-is-law.html (consulté le 12/11/2011). Nous reproduisons ici la traduction française réalisée par Barbidule, Siltaar, Goofy, Don Rico dans le cadre du projet Framalang, en ligne : http://www.framablog.org/index.php/post/2010/05/22/code-is-law-lessig (consulté le 18/10/2010) ]. On voit que l’approche de Lawrence Lessig est légèrement plus complexe que la simple affirmation de certains hackers selon laquelle la politique serait disqualifiée au profit de la technique. Pour le juriste américain, le fait que les technologies « encapsulent » certaines valeurs ne signifie pas qu’il ne soit pas possible d’avoir une action politique à même d’orienter ces choix technologiques. Selon lui, une telle action politique est même nécessaire.
2 Gabriella COLEMAN, « The Political Agnosticism of Free and Open Source Software and the Inadvertent Politics of Contrast », Anthropological Quarterly, vol. 77, n° 3, été 2004, p. 507-519. Ces différences entre l’action politique et la programmation contrastent avec les similitudes entre le droit et l’informatique également mises en avant par Gabriella Coleman (cf. supra).
3 Cf. http://www.ccc.de (consulté le 07/09/2011); CHAOS COMPUTER CLUB, « Revendications pour un Net viable », Owni, 6 septembre 2011, traduit de l’allemand par Vasistas ?, en ligne : http://owni.fr/2010/12/27/chaos-computer-club-revendications-pour-un-net-viable/ (consulté le 07/09/2011).

On rappellera aussi qu’en tant qu’étudiant en informatique au M.I.T, Richard Stallman n’était pas impliqué dans les mouvements politiques de la jeunesse de l’époque (contrairement à ce que son apparence actuelle pourrait laisser supposer). Tout juste voyait-il les manifestations contre la guerre du Vietnam comme « un spectacle distrayant »2. Les hippies provoquaient par ailleurs en lui un mélange de répulsion et de consternation :

Je n’aimais ni leur musique, ni leurs drogues – dont j’avais peur. En particulier, je n’aimais pas leur anti-intellectualisme, ni leurs préjugés contre la technologie. Après tout, j’aimais les ordinateurs.3

Réciproquement, les structures militantes traditionnelles (partis politiques et syndicats) ont historiquement fait preuve de grandes réticences vis-à-vis d’Internet et des nouvelles technologies en général, qui ne cadraient pas avec leurs modes de fonctionnement habituels. La chose est toutefois moins vraie des « nouveaux mouvements sociaux » ayant émergé au cours de la décennie 1990 : altermondialistes, mouvements de chômeurs, de sans-papiers, de malades, etc. Comme l’ont montré plusieurs travaux, ceux-ci ont assez rapidement intégré Internet à leurs pratiques militantes, dans la mesure où leurs modes d’organisation plus souples et leur valorisation de l’autonomie individuelle s’accomodaient bien des nouveaux modes d’interconnexion4.

1 Stéphane COUTURE, Christina HARALANOVA, Sylvie JOCHEMS et Serge PROULX, Un portrait de l’engagement pour les logiciels libres au Québec, Note de recherche 2010-03, Montréal, CIRST, 2010, p. 11, en ligne : www.cirst.uqam.ca/Portals/0/docs/note_rech/2010_03. pdf (consulté le 25/11/2011).
2 Richard M. STALLMAN, Sam WILLIAMS, Christophe MASUTTI, « Richard Stallman et la révolution du logiciel libre. Une biographie autorisée », op. cit., p. 53.
3 Ibid., p. 54.
4 Cf. Fabien GRANJON, L’Internet militant. Mouvement social et usage des réseaux télématiques, Rennes, Éditions Apogée, 2001; Olivier BLONDEAU, Devenir média. L’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation, Paris, Éditions Amsterdam, 2007; Dominique CARDON et Fabien GRANJON, Médiactivistes, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.

Toutefois, de la conversion à l’usage d’Internet à l’adhésion au combat du logiciel libre, il existe des liens, mais aussi un pas important. Et avant la toute fin des années 1990, si de nombreux mouvements sociaux avaient commencé à s’emparer des nouvelles possibilités offertes par Internet, peu d’entre eux avaient connaissance ne serait-ce que de l’existence du mouvement du logiciel libre. C’est la modification de cet état de fait en seulement quelques années, que nous voudrions ici retracer.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie