L’impermanence du rapport au sensible, les apprentissages de vie

By 6 March 2013

Découvertes et apprentissages

L’impermanence du rapport au sensible : un ressort dans les apprentissages de vie

Les « causes » d’impermanence : une incitation à revoir ses attitudes au quotidien

Notre analyse le confirme, en matière de relation au sensible, l’impermanence est un fait. Le rapport au sensible se gagne à travers l’apprentissage d’attitudes favorables. Nous ne sommes plus ici à envisager la régulation des attitudes au sein du contexte de l’extra-quotidienneté – dans l’introspection sensorielle par exemple. Cette régulation est certes au cœur des apprentissages proposés par la psychopédagogie perceptive mais ne représente que la première étape de la formation à de nouvelles manières d’être. Pour nos participants, l’école de la relation au sensible s’étend aux secteurs du quotidien.

Dans son entretien, Philippe nous a désigné quelques situations de vie perçues comme « causes » d’impermanence. Parmi celles-ci, les relations humaines et en particulier, les relations de couple. Elles sont en fait l’occasion de laisser des manières d’être péjoratives en ce qui concerne le rapport au sensible prendre l’ascendant sur les attitudes repérées comme favorables à ce même rapport. Soulignons ici que les mécanismes action/réaction, les émotions négatives, les difficultés de communication, les attitudes fusionnelles, les logiques binaires (dominant/dominé…) sont autant de manières d’être au quotidien qui montrent leurs limites. Mais insistons sur le fait que les effets de ces attitudes péjoratives concernent tout autant le rapport au sensible que la qualité des relations interpersonnelles et en particulier de couple. Ainsi, que ce soit au nom d’une fidélité au sensible ou au nom de prendre soin de la relation interpersonnelle signifiante, la personne est encouragée à revoir ses attitudes non constructives pour la relation.

Notre recherche montre que la force formatrice de la rencontre avec le sensible repose sur deux caractéristiques indissociables : d’une part, la valeur des contenus de vécu intra et interpersonnels qu’emporte le sensible et qui lui donne une force attractive et, d’autre part, l’impermanence de ce rapport qualitatif d’exception qui en fait une expérience jamais acquise.

Les deux voies de mobilisation

La voie du manque de l’essentiel en relation intra ou interpersonnelle

Ici, nous considérons l’impermanence qui prend réalité sous la forme d’une absence de la dimension sensible en relation. Indépendamment des causes de cette absence, arrive le moment où le manque se fait sentir. C’est là que la souvenance opère. La personne doit mobiliser un effort volontaire pour recruter les attitudes qu’elle sait être favorables au rapport au sensible. À cette occasion, il peut être nécessaire pour elle de se désengager de manières d’être péjoratives, de prendre du recul par rapport à de « vieux mécanismes » par exemple. Il y a dans cette mobilisation un véritable apprentissage, à travers la stabilisation progressive d’une neutralité active par exemple. En même temps, les effets de ces réajustements – à savoir le retour d’un rapport au sensible – permettent d’évaluer l’efficacité de la mobilisation.

Nous résumons cette dynamique d’apprentissage sous la forme du diagramme suivant :

Impermanence  manque  souvenance  effort volontaire pour recruter les attitudes de vie favorables + effort volontaire pour se désengager des attitudes de vie défavorables  retour à une qualité d’être + évaluation en temps réel du changement.

La voie du « prendre soin » de l’essentiel en relation intra ou interpersonnelle

La réalité de l’impermanence a un autre effet. Elle fait apparaître la « délicatesse » de la dimension sensible en relation. La conscience de l’impermanence incite alors la personne, en présence avec les manifestations du sensible, à non seulement goûter celles-ci, mais aussi à prendre soin de ses manières d’être pour maintenir vivante cette réciprocité intra ou interpersonnelle qui s’exprime.

Dans ce cas, le diagramme résumant la dynamique d’apprentissage est le suivant :

Présence du sensible  souvenance de son caractère précieux et de son impermanence  prise de décision et effort attentionnel, intentionnel et tonique afin de se maintenir dans les attitudes de vie favorables + prise de décision et effort attentionnel, intentionnel et tonique afin de ne pas s’engager dans des attitudes de vie défavorables  maintien ou bonification d’une qualité d’être + évaluation en temps réel du changement.

En guise de fin de séquence, nous aimerions proposer une mise à jour du discours interne à la communauté des praticiens et formateurs en psychopédagogie perceptive concernant l’impermanence. Il nous semble que celle-ci a longtemps été perçue et présentée comme une « calamité », résultat soit d’une incompétence vis-à-vis des modalités théoriques et pratiques proposées dans notre discipline, soit d’une tiédeur dans l’engagement des personnes sur le chemin de la transformation. Au-delà de la validité de ces deux positions, il est temps d’actualiser ce discours. L’impermanence peut être un indicateur précieux, un moteur d’apprentissage.

Osons la voir comme part constitutive du rapport humain au sensible. Elle rejoindrait l’impermanence du rapport à l’amour, intra ou interpersonnel. À chacun d’y trouver un motif d’agir autrement, de comprendre mieux et de prendre soin, différemment.

Le rapport au sensible : une formation à la relation humaine renouvelée

Dans cette partie de la discussion, nous serons audacieux. Nous affirmons que le déploiement du rapport au sensible constitue une véritable école de la relation. Au départ, c’est bien entendu une école de la relation avec un partenaire intérieur dont le mouvement interne est l’ambassadeur. Se dessinent alors de nouvelles manières d’être à soi mais aussi aux autres.

En fait, nous affirmons, suite à nos analyses, que le rapport au sensible offre l’opportunité au sujet de déployer ses potentialités d’être relationnel. Mais seule la personne peut alors choisir de laisser ce renouvellement prendre corps jusque dans la sphère de sa vie privée. Ce n’est peut-être pas de la responsabilité du sensible de s’étendre des cadres extra-quotidiens à la vie quotidienne. C’est au sujet de se donner les moyens d’une cohérence de vie en travaillant pour que les manières d’être renouvelées qu’il contacte dans l’extra-quotidienneté se stabilisent au quotidien. À ce propos, tous nos participants sont clairs : il y a là un immense « défi ».

Tentons maintenant une synthèse des dynamiques formatives initiées au contact du sensible et qui ont un retentissement sur l’expérience de la relation de couple. Rappelons que les caractéristiques du moi renouvelé ont déjà été évoquées dans d’autres travaux ainsi que dans notre développement théorique. En conséquence, nous nous centrerons sur le carrefour rapport au sensible et relation à l’autre et resterons discrets en ce qui concerne les apports du sensible au niveau du rapport à soi. Parmi tous les processus formateurs à l’œuvre, nous avons choisi de mettre en relief les éléments suivants :

– devenir sujet sensible en relation, percevant et ressentant;
– s’ouvrir à une nouvelle modalité d’interaction : la réciprocité actuante;
– oser une voie de la réalité;
– apprendre à créer les conditions favorables à la réciprocité interpersonnelle;
– prendre acte de la transformation comme effet;
– choisir la transformation comme projet : une voie de l’engagement;
– accueillir l’amour immanent comme découverte.

Devenir sujet sensible en relation, percevant et ressentant

Nous le savons, la relation au sensible se donne à travers la modalité de la perception. Philippe nous le confirme au passage : « D’abord, une relation [avec le sensible] pour moi, c’est quelque chose que tu perçois, que tu vis. » Philippe souligne également l’importance du retour au corps dans ce projet : « tu te mets en contact avec ton corps ». Cette médiation du corps sensible qui permet d’être présent à la perception et d’entrer dans le statut de sujet ressentant reste la fondation des modalités relationnelles renouvelées. La qualité de présence à soi que permet de contacter le rapport au sensible ouvre certes à la découverte du « goût de soi » mais se prolonge dans un enrichissement perceptif du rapport au partenaire. C’est grâce à cette modalité perceptive fortement corporéisée que devient possible la découverte du « goût de l’autre » et de « l’existence d’un lieu unique dans la rencontre entre deux êtres ». La rencontre sensible avec l’autre se joue avant tout sur la scène d’une perception habitée.

S’ouvrir à une nouvelle modalité d’interaction : la réciprocité actuante

Détaillons la dynamique de réciprocité avec le sensible à travers, par exemple, les propos de Philippe. À propos du rapport au sensible, notre participant évoque la réciprocité intra personnelle : « Moi [et] ma beauté intérieure ». À propos du sensible en lui, il précise encore : « Je perçois, je nomme ce que je perçois, je sens les effets de ce que je perçois en moi, j’entre en empathie avec les effets de ce que je perçois en moi ». Notre participant mentionne clairement son interaction avec les effets du sensible dans lui – « j’entre en empathie » – démontrant ici sa position d’acteur au sein de cette réciprocité.

Dans la réciprocité interpersonnelle, Thierry décrit : « il y a une alchimie de la rencontre, entre le goût de soi, le goût de l’autre, la force de soi, la force de l’autre. On appelle cela une affinité ». Cette rencontre des présences constitue la « part vivante de la relation ». Elle est caractérisée par une dynamique d’évolutivité et pour Thierry, « il est clair […] que la figure du couple, l’expérience du couple crée des conditions favorables pour que les conditions d’affinités premières prennent de la force et de la puissance et viennent progressivement et de façon évolutive travailler à l’intérieur de moi comme un mouvement, une force de croissance qui peut-être me convoque dans le lieu de mon existence en relation ». Pour nous, c’est précisément à la caractéristique « actuante » de la réciprocité interpersonnelle que nous renvoie ici notre participant.

La réciprocité actuante, découverte dans le cadre de l’extra quotidienneté, devient donc une nouvelle modalité relationnelle potentiellement disponible au quotidien pour les partenaires. Elle vient alimenter la rencontre amoureuse d’une résonance et d’informations nouvelles.

Oser une voie de la réalité

Nos participants sont unanimes : cultiver le rapport au sensible s’accompagne du déploiement d’aptitudes perceptives nouvelles mais révèle également des manières d’être qui jusqu’alors n’avaient pas été repérées.

L’école du sensible n’est donc pas une voie de l’évitement de soi. C’est une voie de la conscientisation. La rencontre avec le mouvement interne et ses effets vient révéler « la plus belle partie de soi », comme nous le dit Philippe, mais également « la partie fixe de soi », comme nous le précise Wendy. Les « vieux mécanismes », les réactions stéréotypées entrent dans le champ de conscience des personnes. Conséquence pour la relation interpersonnelle, comme l’affirme Wendy, on ne peut plus dès lors rejeter sur le partenaire la responsabilité des difficultés rencontrées dans la vie en commun.

Cette lucidité grandissante peut s’accompagner d’un réel inconfort et révéler des zones de souffrance qui jusqu’ici étaient enfouies, immobiles, inconscientes. Wendy mentionne ici une fragilité transitoire et une tendance à « s’identifier » aux « vieux mécanismes » qui se révèlent. La tentation d’entrer dans un « jugement » est permanente. Même le fait de réaliser que les mécanismes stéréotypés sont en fait communs à bien des personnes ne fait pas faire l’économie de les aborder comme étant siens. Se déculpabiliser n’est pas synonyme de se déresponsabiliser.

La voie du sensible se donne ainsi à vivre comme un chemin de perte des illusions. Le moi cesse d’être idéalisé, l’autre cesse d’être rêvé et la relation elle-même se montre sous son jour véritable. Il y a là matière à renouvellement du regard posé sur soi, sur l’autre et sur la relation elle-même. Précisons que cette perte des illusions est unanimement déclarée par les auteurs traitant de la question du couple comme indispensable à l’établissement d’une relation vivante et évolutive (Chaumier, Hefez, Salomon, Anzieu, op. cit.).

Dans le cadre de personnes engagées dans une démarche en rapport avec le sensible, il semble que ce travail de réalisme ait lieu sans que la motivation première en soit l’amélioration de la vie de couple. La force révélatrice du rapport au sensible ne s’arrête tout simplement pas aux portes de la vie privée. Elle peut se glisser dans tous les secteurs de la vie personnelle.

Apprendre à créer les conditions favorables à la réciprocité interpersonnelle

Dans le rapport au sensible, la personne découvre la nécessité de réunir des attitudes propices à la réciprocité intra personnelle avec le sensible. Philippe est formel à ce propos : « ça ne tombe pas du ciel, tu crées les conditions ». Ces conditions se résument pour notre participant à la neutralité active : neutralité perceptive, cognitive, tonique et émotionnelle d’une part et activité de retour introspectif au corps d’autre part.

Ces mêmes conditions restent favorables à la dimension sensible en relation interpersonnelle au point qu’elles inspirent de nouvelles attitudes dans le rapport à l’autre : « je me mets […] dans les même conditions que pour prendre contact avec le sensible », nous dit Philippe. Les bénéfices sont de plusieurs ordres :
– la personne préserve ainsi une qualité de présence à elle-même;
– elle participe à l’installation avec son partenaire d’un fond perceptif commun qui va favoriser la réciprocité;

– elle se préserve de certains mécanismes péjoratifs à la relation de couple : la neutralité perceptive permet de laisser venir à soi l’autre tel qu’il est dans l’immédiat et de ne pas l’enfermer dans une perception a priori qui ne serait pas d’actualité; face au partenaire, la neutralité émotionnelle permet de désamorcer une réactivité pour revenir à une qualité de présence plus lucide; la neutralité tonique est une voie de passage pour éviter une anticipation péjorative en rapport à l’autre, une activation prématurée de mécanismes de défense par exemple; la neutralité cognitive permet de ne pas se laisser abuser par ses propres croyances, ses allants-de-soi dans la lecture des propos tenus par le partenaire ou encore dans le rapport à l’image de soi, de l’autre ou de la relation.

Prendre acte de la transformation comme effet

Nos trois participants évoquent clairement la force transformatrice du rapport au sensible. Pour Philippe par exemple : « Plus tu viens en contact avec le sensible, plus tu vas changer » . Du côté de Thierry, la rencontre avec le sensible fait entrer en relation avec « la nature évolutive de soi ». Quant à Wendy, le renouvellement du moi au contact du sensible est posé comme un fait incontournable : « effectivement, on a des moments où on sait exactement ce qu’est le moi renouvelé ».

Lire le mémoire complet ==> (Rapport au sensible et Expérience de la relation de couple)
Mémoire de Mestrado en Psychopedagogie Perceptive
Université Moderne De Lisbonne