Lieux et pratiques d’accueil des étudiants Erasmus à l’étranger

By 26 March 2013

L’emprise de la sélection sur l’expérience Erasmus – Partie 2 :

Le programme Erasmus, au-delà de sa sélectivité, conduit à de multiples déplacements : il est donc doublement formateur si « les voyages forment la jeunesse », selon le vieil adage et que l’éducation se distingue de la socialisation « banale »1 en ce qu’elle est une action volontaire, qui suppose la référence à un modèle culturel, à un ensemble d’objectifs, de valeurs, d’idéaux visés par l’activité éducative. L’université met en relation plusieurs niveaux de pratique. Nous avons vu sa fonction sélective, mais elle est aussi une organisation définie par ses fonctions de production de socialisation et d’intégration. Les niveaux de sélection et de production sont mis en relation dans une organisation sociale qui construit des modalités de fonctionnement, des statuts, des droits, des devoirs, qui organise le travail de transmission. Et « l’intégration » des étudiants Erasmus se réalise principalement à travers la capacité des organisations universitaires d’accueillir et de « reconnaître » cette communauté. Au-delà des « espaces de référence, transmis comme des endroits qui font sens au regard de l’histoire familiale », nous allons nous intéresser, dans cette partie, aux «espaces fondateurs, qui renvoient aux lieux de la mémoire vive », à « l’espace de la rencontre sociale »2. Car on ne peut comprendre les expériences des étudiants Erasmus sans tenir compte, d’une part de leurs histoires migratoires (partie précédente) et, d’autre part, des territoires fondateurs.

Nous verrons donc que les modes et formes d’accueil et d’intégration varient d’une institution, d’un pays à l’autre. Et ceci rejaillit sur les pratiques des étudiants Erasmus à l’étranger, même si ces dernières sont aussi influencées par les caractéristiques scolaires, sociales et les aspirations des étudiants, qui président au séjour Erasmus. Au-delà du discours psychologisant de l’étudiant à la recherche de lui-même, à travers la rencontre des autres, quelles sont les pratiques des étudiants Erasmus à l’étranger ? En quoi les lieux d’accueil et leur hospitalité, les régions de départ et leurs spécificités influent sur les comportements à l’étranger ? Que font concrètement les étudiants Erasmus dans le pays d’accueil ? Le statut d’étranger avec lequel les étudiants Erasmus composent leurs expériences permet de comprendre un certain nombre de pratiques et représentations des étudiants. Mais contrairement à une idée répandue, il est assez difficile de généraliser : l’expérience Erasmus ne se conjugue pas au singulier. L’emprise plus ou moins forte de la sélection scolaire en modifie les contours. La pluralité des pratiques et des rapports sociaux des étudiants Erasmus se décline aussi en fonction des ressources économiques et sociales possédées.

1 Selon les termes de Durkheim (E)
2 Selon les termes de De Gourcy, Op. Cit. page 242

Chapitre 3 : Lieux et pratiques d’accueil des étudiants Erasmus à l’étranger

Quelle est la situation concrète d’échange entre les individus (étudiants, professeurs, etc.) lors du séjour Erasmus ? La plupart des recherches en psychologie sociale (mais également certains documents officiels de l’UE) partent du postulat (implicite), que le séjour et le contact avec les indigènes du pays d’accueil favorisent l’appréciation mutuelle et auront comme conséquence la réduction des stéréotypes envers les autochtones. Pourtant les résultats des ces mêmes recherches3 montrent peu ou pas d’effets vis-à-vis de la société d’accueil. Au mieux les étudiants sont tout juste enclins à émettre des stéréotypes et des jugements généralisateurs. Ce qui peut paraître étonnant, car les conditions reconnues comme favorables pour développer des attitudes positives par la psychologie sociale sont a priori toutes présentes : soutien social et institutionnel, possibilité de contact personnel, égalité de statut, possibilité d’interactions coopératives.

Nous pensons avec Ainhoa De Federico4, tout d’abord, que ces recherches ne tiennent pas compte du fait, difficilement contournable, que l’étudiant en échange se trouve, au moment de son arrivée à l’université d’accueil, dans la position d’étranger par rapport à la société qui le reçoit. Ensuite, alors que Stroeber (W), Lenkert (A) et Jonas (K) travaillent avec une hypothèse sous-jacente sur le contact, nous constatons que peu d’études se préoccupent d’analyser avec qui les étudiants ont réellement des contacts. Nous les examinerons ici, en conséquence, de façon systématique: des formes et modes d’hospitalité des pays d’accueil, aux orientations de la sociabilité et aux relations effectives entretenues par les étudiants Erasmus. Que faut-il entendre par hospitalité des lieux ? Quels liens peut-elle avoir avec des caractéristiques propres aux systèmes d’enseignement supérieur des pays participant au Programme Erasmus ? Comment ces aspects rétroagissent-ils sur les comportements des étudiants Erasmus ?

3STROEBER (W) ; LENKERT (A) ; JONAS (K)« Familiarity may breed contempt. The impact of student exchange on national sterotypes and attitudes ». p 167-187. In STROEBER (W) ; KRUGLANSKI (A.W.) ; BAR-TAL (D) ; HEWSTONE, M. (eds.) : The social Psychology of intergroup conflict: Theory, research and applications, Berlin, Springer, 1988
BREWER (M.B) et GAERTNER (S.L) (). « Toward reduction of prejudice: Intergroup contact and social categorization ». In BROWN (R) et GAERTNER (S.L) eds. : Blackwell Handbook of Social Psychology: Intergroup processes. Blackwell Publishers, 2001
4 DE FEDERICO (A), Réseaux d’identification à l’Europe. Amitiés et identités d’étudiants européens. Thèse en co-tutelle sous la direction des professeurs Alexis FERRAND et Mercedes PARDO BUENDIA, 2002, Tome I 421p. Tome II 144p.

3.1 L’importance des lieux et leur hospitalité

Une des questions centrales qui sous-tend ce travail de thèse, c’est l’emprise de la sélection sur la construction d’un espace universitaire européen, voire d’une citoyenneté européenne, ce qui implique une attention particulière aux rapports sociaux, à la place faite à l’Autre dans une université, un lieu donné. Nous avons choisi comme mode d’entrée, l’étude de l’hospitalité des lieux « médiatisée par l’espace », selon les termes d’Anne Gotman5. Cette auteure définit l’hospitalité des lieux comme étant au sens propre l’espace fait à l’autre, un hôte, différent et donc dérangeant, d’où qu’il vienne, quel qu’il soit. L’hospitalité a de paradoxal qu’elle est de l’ordre du quotidien tout en sortant du quotidien, car elle est passage entre le domestique et le politique, entre sphère privée et sphère publique. En effet les politiques nationales d’accueil, comme la socialisation primaire, influent sur les manières de se comporter des étudiants autochtones et étrangers les uns envers les autres.

En rangeant l’hospitalité parmi les prestations totales du don, Marcel Mauss6 souligne aussi les caractéristiques de réciprocité de l’hospitalité, principe à la base du programme d’échange Erasmus.

L’hospitalité implique des pratiques de sociabilité, des aides et des services qui facilitent l’accès aux ressources locales. Ce sont elles que nous allons tenter d’appréhender, à travers le parcours et les expériences des étudiants Erasmus dans leurs universités d’accueil respectives. Pour l’étude du dispositif, du cadre, du protocole qui garantissent l’arrivée des étudiants Erasmus, la rencontre avec les autochtones et le départ de l’hôte, la méthode d’investigation par entretiens ou questionnaires est incomplète. C’est pourquoi nous avons également observé directement ceci dans certains lieux, pour en avoir une image plus juste7 et analyser la gestion du rapport à l’autre. Cette question n’est pas nouvelle, mais elle semble plus souvent abordée par le biais négatif (racisme, exclusion, etc) que par l’essai, réussi ou échoué, de la rencontre. Nous allons donc observer ici, dans des conditions a priori optimales, puisque librement choisies, comment se construit le rapport à l’autre et l’accueil d’hôtes inconnus dans le cadre universitaire.

5GOTMAN (A), le sens de l’hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre. PUF, 2001 Page 2
6 MAUSS (M), Sociologie et anthropologie, PUF, 1950
7 Pour des raisons pécuniaires et temporelles, l’observation directe à été effectuée seulement dans trois pays (Italie, France et Angleterre) où la longueur des séjours de recherche l’ont rendue possible. Les analyses sur les autres pays se basent sur un examen minutieux des entretiens de recherche, des questions ouvertes et fermées des questionnaires et des rapports de fin de séjour.

Pour étudier l’hospitalité des lieux de manière différenciée entre les pays, nous accorderons une attention particulière ici au nombre et à la nature des dispositifs institutionnels dont bénéficient les étudiants à leur arrivée et tout au long de leur séjour. La plupart des travaux dans le domaine des migrations internationales ne s’intéressent pas à « l’intégration » des élites mobiles, car il est supposé que leurs déplacements sont aisés et sans conséquences, qu’ils ne défient pas l’ordre culturel dans les sociétés d’accueil. Leurs influences sont vues, dans le sens de la convergence culturelle et de la similarité transnationale. Ceux qui placent cette « classe capitaliste transnationale » au centre de leurs analyses, considèrent souvent que les élites sont culturellement échangeables, « citoyens du monde », complètement libérées des « modes de vie nationaux », des valeurs et des contraintes. Elles convergeraient de façon non problématique et automatique vers un mode de vie qui incarne une « société globale privilégiée » au delà de l’Etat-nation et des structures définies nationalement. Nous verrons ici qu’on est bien loin de ce modèle « dé- localisé », car le déplacement géographique suppose deux changements sociologiques importants : un déplacement dans l’espace normatif et un éloignement du réseau personnel. L’étudiant Erasmus devient ainsi par définition un étranger.

Il existe bien, dans le cas de la mobilité étudiante et quelle que soit l’université, des lieux d’accueil entre l’espace public et l’espace privé, entre l’espace universitaire et l’espace étudiant, comme le rappel concret de ce qu’un chez-soi a été quitté. Ils se veulent lieux de distractions, d’échanges, pour ceux que l’éloignement familial et amical rend partiellement étrangers. Ainsi, dans toutes les universités, les étudiants Erasmus interrogés disent avoir été accueillis par des bureaux, des associations ou personnes, qui proposaient des renseignements, soirées, sorties, voyages et même des lieux où boire le thé et échanger. C’est le cas par exemple du BISC (Bristol International Student Centre) de l’université de Bristol ou de l’Erasmus point, à Turin.8 Les étudiants Erasmus disent également avoir participé à des rituels d’ouverture. Mais qu’est-ce qui les définit ? C’est l’appartenance qui définit les conditions de l’hospitalité et sans cette notion, il n’y aurait ni membres, ni étrangers, ni rituel d’ouverture et de fermeture, ni droit d’entrée, nous dit justement Anne Gotman. Ainsi l’université pose ses conditions d’accès. L’université n’est pas la seule à formuler ces critères d’admission et d’appartenance, les résidences universitaires, les étudiants autochtones, sont eux aussi placés devant cette même nécessité.

8 www.erasmuspoint.it www.erasmustorino.com

Parfois, les intérêts des divers acteurs en présence divergent et c’est ce qui rend l’hospitalité des étudiants difficile et complexe. Ici les étudiants disent avoir été accueillis admirablement bien par les autochtones, mais n’avoir reçu aucune aide pour le logement ; ailleurs, ils parlent d’organisation universitaire remarquable, mais d’un rapport difficile avec les étudiants natifs du pays d’accueil. Mais qui sont, suivant les pays d’accueil, dans le cadre universitaire, les différents protagonistes en présence, accueillants et accueillis ? Comment s’organise leur rapport aux lieux ? Suivant la tradition dans laquelle s’inscrivent ces rapports, ils oscillent constamment entre accueil et confinement. Comment les étudiants Erasmus interagissent-ils avec l’environnement dans lequel ils sont placés ? Nous allons nous situer, dans un premier temps, du côté de celui qui offre l’hospitalité et nous tenterons de dresser une typologie de ces formes par rapport aux lieux qui ont été visités9.

Ceci pour, dans un second temps, décrire et comprendre les pratiques des étudiants Erasmus à l’étranger.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN