L’idéal communautaire de la contre-culture californienne

By 24 March 2013

L’idéal communautaire de la contre-culture californienne

Le thème de la communauté conduit à aborder une troisième source du récit des biens communs, qui est sans doute un peu moins apparente que les deux premières. Il s’agit de la contre-culture américaine des années 1960, et plus précisément d’un versant de celle-ci incarné par ceux que Fred Turner a nommés dans From Counterculture to Cyberculture les « néo-communalistes » (New Communalists).

L’universitaire américain désigne ainsi ceux qui, à la fin des années 1960, voulaient recréer des modes de vie communautaires, en misant sur la technologie et la transformation de la conscience pour changer la société3. Ce courant est intimement lié à la figure de Stewart Brand. Diplômé de l’Université de Stanford et pionnier du mouvement hippie4, ce grand admirateur de Buckminster Fuller fut le créateur du Whole Earth Catalog, dont le premier numéro parut en 1968. Cette publication devint rapidement « une sorte de bible de la contre-culture »1, dont la diffusion atteignit près de deux millions d’exemplaires en 1972. Ses lecteurs y trouvaient des informations pratiques et précises sur tout ce dont ils pouvaient avoir besoin pour expérimenter de nouveaux modes de vie communautaires : outils de jardinage, fourneaux à bois, semences, cartes, livres, vêtements, mais aussi ordinateurs ou synthétiseurs analogiques ! Le Whole Earth Catalog construisait ainsi un pont entre deux milieux sociaux, que bien des choses semblaient opposer : la bohème de San Francisco et les informaticiens de la Silicon Valley2. Il véhiculait un mélange étonnant d’exaltation d’un mode de vie rural et de fascination pour les objets high-tech, ce qui faisait des « néo- communalistes » un courant à part au sein du large mouvement communautaire issu de la contre-culture.

1 Florent LATRIVE, Du bon usage de la piraterie, op. cit., p. 149. Florent Latrive parle ici de « biens publics », mais il ne fait pas de doute qu’il traduit ainsi le terme « commons », qu’il est maintenant d’usage de rendre par « biens communs », ou tout simplement « communs ».
2 Elinor OSTROM et Charlotte HESS, « A Framework for Analyzing the Knowledge Commons » in Elinor OSTROM et Charlotte HESS (ed.), Understanding Knowledge as a Commons. From Theory to Practice, op. cit., p. 41-83.
3 Cf. Fred TURNER, From Counterculture to Cyberculture. Stewart Brand, the Whole Earh Network, and the Rise of Digital Utopianism, The University of Chicago Press, Chicago and London, 2006, p. 4.
4 Stewart Brand organisa notamment le Trips Festival à San Francisco en 1966. Celui-ci, qui accueillit notamment un concert du Grateful Dead, réunit dix mille personnes sur trois soirs. Il est considéré comme un moment fondateur pour le courant psychédélique, et il inaugura la transformation du quartier de Haight-Ashbury en épicentre du mouvement hippie. Sur ce sujet, voir aussi : Steven JEZO-VANNIER, San Francisco. L’utopie libertaire des sixties, Marseille, Édition Le mot et le reste, 2010.

Il faut ici rappeler que l’idéal communautaire suscita aux États-Unis un enthousiasme sans précédent et une floraison d’initiatives, à partir de la deuxième moitié des années 1960. Les historiens estiment que plusieurs milliers de communautés furent créées de 1965 à 1972, la plupart entre 1967 et 19703. Ce mouvement, qui coïncida avec la vogue du LSD, la guerre du Vietnam et l’émergence de la Nouvelle Gauche (New Left), manifestait la remise en cause de l’american way of life par tout un pan de la jeunesse. Nombre de ces communautés témoignaient ainsi d’un refus aussi bien de la vie urbaine contemporaine que de la fuite en avant technologique, refus mis en pratique dans un retour à la ruralité, voire dans un « primitivisme symbolisé par le nudisme et le végétarisme »4.

Au sein de ce grand mouvement communautaire, la confiance accordée à la technologie par les « néo-communalistes » constituait donc une puissante singularité. Stewart Brand était fortement influencé par les écrits de Norbert Wiener, et persuadé que les nouvelles technologies – pourtant largement issues de cette Amérique mainstream à laquelle il était culturellement opposé – constituaient des moyens d’émancipation. Les « néo-communalistes » embrassaient ainsi « l’optimisme technologique, les théories de l’information, et les méthodes de travail collaboratives propres au monde de la recherche »1. Ils étaient persuadés que les outils et les pratiques issus des communautés scientifiques étaient solubles dans leur quête de changement, et pouvaient même fournir les bases des formes de vie alternatives qu’ils appelaient de leurs vœux.

1 Patrice FLICHY, L’imaginaire d’Internet, Paris, La Découverte, 2001, p. 90.
2 Celle-ci était alors en train d’émerger en tant que pôle regroupant les industries de pointe. Le terme de Silicon Valley n’apparut cependant qu’en 1971, sous la plume d’un journaliste local.
3 Cf. Fred TURNER, From Counterculture to Cyberculture. Stewart Brand, the Whole Earh Network, and the Rise of Digital Utopianism, op. cit., p. 32.
4 Ronald CREAGH, Utopies américaines. Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours, Marseille, Agone, 2009, p. 212. Comme le relève Ronald Creagh, les détracteurs des utopies communautaires des années 1960 ironisèrent beaucoup sur ces aspects, et exagèrèrent parfois l’ampleur de ce qui constituait pour eux une forme de passéisme, un fantasme rétrograde de « retour à la nature ».

S’ils considéraient donc la technologie comme une composante essentielle du changement social, les « néo-communalistes » étaient en revanche sceptiques quant aux formes traditionnelles de l’action politique. Pour eux, celles-ci étaient « au mieux à côté de la plaque, et au pire une partie du problème »2. Ils entretenaient ainsi une profonde méfiance envers la classe politique et envers toutes les structures formelles d’autorité, qui allait de pair avec la conviction que les choix de modes de vie étaient les principaux leviers de transformation du monde. À cet égard, les « néo-communalistes » étaient en phase avec l’ensemble du mouvement communautaire, qui préconisait – selon les mots du romancier et journaliste Paul Goodman – « d’ouvrir des aires de liberté et de les défendre »3, plutôt que de chercher à conquérir les lieux de pouvoir existants. Cette stratégie d’évitement du pouvoir radicalisait en quelque sorte les conceptions de la Nouvelle Gauche, laquelle inclinait à considérer les choix existentiels comme des actes politiques, et entendait « libérer l’homme de l’aliénation : dans le quotidien, dans la famille, dans les relations sexuelles et dans les relations avec autrui »4. Ainsi, même si la Nouvelle Gauche n’avait pas toujours renoncé à la politique institutionnelle, elle avait déjà répandu cette méfiance envers les formes classiques de politisation5, que les « néo- communalistes » poussèrent à son paroxysme.

Au cours des années 1970, Stewart Brand se passionna pour le développement de l’informatique, en établissant des parallèles étroits entre celui-ci et la contre-culture des années 1960. Dans un article publié par le magazine Rolling Stone en 1972, il soutenait que les hackers étaient dorénavant aux avant-postes d’une lutte générale, dont l’enjeu était la transformation de l’individu et de la communauté6. L’apparition des premiers ordinateurs personnels1 ne fit que renforcer cette conviction. Dans un éditorial de 1975, Stewart Brand décrivait les Personal Computers comme des éléments fondateurs de la nouvelle génération, semblables à ce qu’avait été la drogue pour la génération précédente (!), et amenés à « révolutionner le comportement humain »2. Pour lui, les hackers étaient ainsi en passe de réaliser les rêves d’émancipation par la technologie, que les « néo-communalistes » avaient caressés au cours de la décennie précédente3.

1 Fred TURNER, From Counterculture to Cyberculture. Stewart Brand, the Whole Earh Network, and the Rise of Digital Utopianism, op. cit., p. 240.
2 Ibid. p. 35-36.
3 Paul GOODMAN, cité par Ronald CREAGH, Utopies américaines. Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours, p. 220.
4 Ingrid GILCHER-HOLTEY, citée par Razmig KEUCHEYAN, Hémisphère gauche, op. cit., p. 50.
5 « Le point commun au déploiement déconcertant d’individus et de groupe constitutifs de la Nouvelle Gauche, du moins jusqu’à la fin des années 1960 […], était la conviction que les échecs aussi bien du marxisme que du socialisme réformiste étaient dus à leur dépendance envers des partis politiques centralisés et à leur recherche du pouvoir d’État » écrit ainsi Norman Wintrop (Norman WINTROP, Democratic Theory as Public Philosophy. The Alternative to Ideology and Utopia, Aldershot, Ashgate, 2000, p. 79).
6 Cf. Stewart BRAND, « Spacewar : Fanatic Life and Symbolic Death among the Computer Bums », Rolling Stone, 7 décembre 1972, en ligne : http://wheels.org/spacewar/stone/rolling_stone.html (consulté le 14/11/2011).

Au milieu des années 1980, Stewart Brand chercha, avec l’aide de Larry Brillant, à fusionner ces deux mondes – les « néo-communalistes » des années 1960 et les hackers des années 1970 – au sein d’un nouveau projet : The Whole Earth ‘Lectronic Link ou The WELL. L’objectif initial était de faire vivre une communauté réunissant des habitants de la baie de San Francisco, autour d’échanges par BBS (Bulletin Board System). La forme sociale ainsi créée fut théorisée en 1987 par un des participants à The WELL, Howard Rheingold. Celui-ci la nomma « communauté virtuelle »4, vocable qui connut par la suite un grand succès.

1 Il prétendit du reste par la suite avoir été le premier à forger l’expression Personal Computer (PC).
2 Stewart BRAND, « Personal Computers », The Co-Evolution Quarterly, été 1995, p. 136.
3 Fred Turner développe cette thèse de façon convaincante dans son ouvrage. Il écrit ainsi : « Le monde des “néo-communalistes” – les outils locaux qu’ils affectionnaient, le sentiment intense de camaraderie au sein de petits groupes et, avant tout, le sentiment qu’ils allaient changer le monde – semblait avoir repris vie. Mais cette fois, le nouveau monde était construit non pas dans les bois et en plein air, mais dans un bureau autour d’un ordinateur » (Fred TURNER, From Counterculture to Cyberculture. Stewart Brand, the Whole Earh Network, and the Rise of Digital Utopianism, op. cit., p. 139).
4 Cf. Howard RHEINGOLD, « Virtual Communities. Exchanging Ideas through Computer Bulletin Boards », Whole Earth Review, hiver 1987. Cette thématique avait été développée vingt ans auparavant par Joseph Licklider et Robert Taylor (qui ont tous deux dirigé le département informatique de l’ARPA), qui annonçaient déjà l’avènement des « communautés en ligne ». Ils écrivaient : « Ce seront des communautés reposant non pas sur une localisation commune mais sur un intérêt commun . (…) L’effet de cet élément sera important, tant sur les individus que sur la société. Tout d’abord, les individus en ligne seront plus heureux car les gens avec lesquels ils interagiront le plus fortement auront été choisis selon leurs intérets et leurs objectifs communs, plutôt qu’en fonction des hasards de la localisation géographique. Ensuite, la communication sera plus effective et productive, et donc plus agréable » (Joseph C.R. LICKLIDER et Robert TAYLOR, « The computer as a communication device », Science and Technology, avril 1968, passage cité par Patrice FLICHY, L’imaginaire d’Internet, op. cit., p 52). La filiation liant les écrits de Howard Rheingold aux conceptions de Robert Licklider et Robert Taylor est mise en évidence par Guillaume Latzko-Toth et Serge Proulx : « L’expression “communauté virtuelle” a donc probablement émergé comme une variation – sans doute fortement influencée par la séduction que le terme “virtuel” exerçait alors sur les informaticiens – sur le terme online community (communauté en ligne), introduit dès la fin des années 1960 par deux des “pères” de la communicaiton médiatisée par ordinateur, J.C.R. Licklider et Robert W. Taylor […] » (Guillaume LATZKO-TOTH et Serge PROULX, « Le virtuel au pluriel : cartographie d’une notion ambiguë », in Serge PROULX, Louise POISSANT, Michel SÉNÉCAL (dir.), Communautés virtuelles. Penser et agir en réseau, Presses de l’université Laval, 2006, p. 57-77).

Avec The Well, l’informatique se voyait donc chargée de réaliser le rêve communautaire de la contre-culture californienne, en facilitant la mise en relation d’individus liés par des valeurs et des intérêts communs. Quelques membres de la « communauté virtuelle » avaient du reste vécu les heures glorieuses du mouvement hippie à San Francisco : Steward Brand bien sûr, mais aussi l’ancien parolier du Grateful Dead, John Perry Barlow. Ce dernier – qui créa en 1990 l’Electronic Frontier Foundation avec Mitch Kapor et John Gilmore, eux aussi membres de The WELL – inscrivait les « communautés virtuelles » dans une deuxième filiation. Il les voyait comme un moyen d’actualiser l’idéal jeffersonien d’une société civile forte, à même de résister aux excès du pouvoir central, non plus en vertu d’une distribution égalitaire de la terre, mais grâce à un accès de tous à l’information et au tissage de nouveaux liens communautaires1.

Le courant « néo-communaliste », étroitement associé à la personnalité et à la trajectoire singulières de Steward Brand, a joué un rôle déterminant dans la formation de la cyberculture, comme l’a bien montré Fred Turner2. Son influence sur le récit des biens communs est moins évidente et, sans doute, moins importante. Elle peut néanmoins être repérée, s’agissant de deux aspects spécifiques. De la présence d’objets high-tech au sein du Whole Earth Catalog à l’expérience pionnière de The WELL, les « néo-communalistes » ont tout d’abord promu l’idée que les nouvelles technologies ne produisaient pas nécessairement isolement et désocialisation, mais pouvaient au contraire permettre de créer des communautés reposant sur des liens plus que superficiels. Cette conviction se trouve aujourd’hui au centre du récit des biens communs, qui insiste sur la dimension « communautaire » des projets de logiciel libre, et suggère que celle-ci n’y est pas moins forte que dans les collectifs dont les membres se réunissent « physiquement ». Dans The Wealth of Networks, Yochai Benkler récuse ainsi toutes les visions anomiques d’Internet, et soutient que les relations en ligne constituent bien davantage de nouvelles manières de « faire communauté », que les symptômes d’une perte de la dimension communautaire de l’existence3.

Le deuxième versant de l’influence des « néo-communalistes » – et plus largement de la contre-culture – tient à la promotion d’une vision du changement social largement indépendante des lieux du pouvoir politique. Ainsi, les partisans des biens communs n’hésitent pas à se présenter comme un mouvement « culturel », et retrouvent parfois des accents très proches de ceux des mouvements sociaux des années 1960 :

1 Cf. Serge PROULX et Guillaume LATZKO-TOTH, « La virtualité comme catégorie pour penser le social : l’usage de la notion de communauté virtuelle », Sociologie et Sociétés, vol. XXXII, n°2, Presses de l’Université de Montréal, 2000, p. 99-122, en ligne : http://id.erudit.org/iderudit/001598ar (consulté le 18/10/2011).
2 Cette influence culminera avec la création en 1993 par Stewart Brand et Kevin Kelly du magazine Wired, qui deviendra au cours des années suivantes le propagateur influent d’une vision technophile et libertarienne d’Internet.
3 Cf. Yochai BENKLER, The Wealth of Networks, op. cit., p. 356-383.

Le secteur des communs exerce une forme de pouvoir bien plus puissante que celle des acteurs traditionnels. Ce pouvoir est culturel. Il génère une légitimité morale et une autorité sociale bien supérieures à celles de bon nombre d’institutions. Au lieu d’avoir à négocier avec les représentants corruptibles d’une démocratie nominale, le secteur des communs offre aux gens la possibilité d’expérimenter un gain démocratique direct dans leur quotidien (en ligne).1

Dans le récit des biens communs, les luttes de pouvoir frontales sont donc vues comme relativement inefficaces2, et les moyens traditionnels de l’action politique et syndicale se trouvent délaissés3. Les stratégies promues sont tout à fait conformes au célèbre conseil, que prodiguait Richard Buckminster Fuller : « Tu ne changes jamais les choses en combattant la réalité existante; pour changer quelque chose, construis un nouveau modèle qui rend le modèle existant obsolète »4. Les formes d’engagement se situent par ailleurs très rarement à l’échelle de l’État, non seulement parce que la conquête du pouvoir politique n’est pas perçue comme un objectif, mais aussi parce que cette échelle n’est pas vue comme la plus pertinente5.

La contre-culture californienne des années 1960 a donc légué au récit des biens communs la conviction que communautés et technologies peuvent faire bon ménage, et l’idée que le changement social ne passe pas par l’action politique traditionnelle, mais plutôt par la création d’« institutions intermédiaires » dépassant le face-à-face de l’État et de l’individu.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie