Libre circulation de l’information, Logiciel libre et Utopie

By 22 March 2013

La libre circulation de l’information

Si le logiciel libre est un mouvement jeune, il n’est toutefois pas possible de le détacher d’une histoire plus longue, qui est celle des technologies de l’information et des pensées de la communication depuis la Seconde Guerre mondiale.

Il serait ainsi tout à fait erroné de considérer l’apparition du free software comme une création ex nihilo. Le logiciel libre hérite au contraire d’une histoire, qui est celle des pratiques de programmation développées dans le monde universitaire depuis les débuts de l’informatique, mais aussi celle des espoirs de transformation sociale associés aux outils de traitement de l’information depuis la première cybernétique. On se gardera par conséquent de considérer le logiciel libre comme une sorte de point de départ absolu, dont tout partirait pour se diffuser ensuite dans divers domaines. Il convient en effet de se méfier de l’illusion, assez caractéristique du champ des technologies de l’information et de la communication, qui consiste à exagérer la nouveauté de chaque phénomène « au prix d’un effacement de la mémoire et des traces du chemin parcouru »1.

La trajectoire du logiciel libre doit ainsi être replacée dans un mouvement historique plus ample. Du point de vue de ses pratiques comme des représentations qui le fondent, il se présente à sa création comme une tentative de préserver la manière ouverte et collaborative de programmer caractéristique du monde hacker. Il apparaît également indissociable du déploiement dans la deuxième partie du XXe siècle d’une « utopie de la communication », que Philippe Breton a décrite comme étant fondée sur le « paradigme cybernétique »2. Le mouvement du logiciel libre est ainsi solidaire de la mise en avant des bénéfices sociaux liés à l’informatique, et aux outils de communication. Le cadre général dans lequel il se meut est celui d’informaticiens, convaincus que « leur technologie doit transformer le monde, améliorer les conditions de travail, favoriser le dialogue et la communication, bouleverser les structures d’organisation… et en définitive être le support d’une société nouvelle »1.

1 Philippe BRETON et Serge PROULX, L’explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle, La Découverte, Paris, 2002, p. 321.
2 Cf. Philippe BRETON, L’utopie de la communication, Paris, La Découverte, 1997 (1992).

Cet utopisme plonge ses racines dans le mouvement cybernétique, et en particulier dans les écrits de Norbert Wiener. Il se construit en appui sur l’idée, vigoureusement défendue par le mathématicien du MIT, selon laquelle l’information est la clé de compréhension du monde, et sa circulation la condition du progrès humain. Il faut ici rappeler que pour Norbert Wiener, l’information correspond à de l’entropie négative. Elle est constitutive de tous les systèmes organisés (sociaux, biologiques, ou techniques) et exprime leur quantité d’ordre ou de structure2. Elle est également le contenu de ce qui est échangé entre ces systèmes et leur environnement, à mesure qu’ils s’y adaptent. Tous les phénomènes du monde visible peuvent ainsi être ramenés à leur composante informationnelle, et la science est fondée à les décrire en ces termes3. De cette axiomatique découlent toutes les descriptions caractéristiques de la cybernétique : les machines comme semblables aux êtres vivants en tant qu’elles « représentent des poches d’entropie décroissante au sein d’un système où l’entropie tend à s’accroître »4; la singularité de chaque organisme comme dépendant non d’une « substance qui demeure » mais de « modèles qui se perpétuent »5; la société comme pouvant être « comprise seulement à travers une étude des messages et des “facilités” de communication dont elle dispose »6.

1 Alain BRON, Vincent de GAULEJAC, La gourmandise du tapir, Desclée de Brouwer, 1995, p. 51.
2 Cf. Matthieu TRICLOT, Le moment cybernétique, Seyssel, Champ Vallon, 2008. p. 10.
3 La rigueur scientifique de cette extrapolation de la notion d’information, que Claude Shannon avait quant à lui strictement limitée au domaine des télécommunications, apparaît dès l’origine largement discutable (Cf. Philippe BRETON, L’utopie de la communication, op. cit., p. 34; Jean-Pierre DUPUY, Aux origines des sciences cognitives, Paris, La Découverte, 1994, p. 121 et suivantes). Elle est néanmoins au fondement de ce que Philippe Breton a nommé le « paradigme informationnel ». Aussi reprenons-nous dans la suite du texte cet usage d’origine cybernétique du terme d’information, dans la mesure où c’est en général celui qu’en font les militants du logiciel libre et des « biens communs de l’information ». Nous proposons néanmoins une discussion de ce terme dans le chapitre 6.
4 Norbert WIENER, Cybernétique et société, Paris, UGE, 1954, p. 38.
5 Ibid. p. 119. Wiener postulant par ailleurs qu’un « modèle est un message et peut être transmis comme un message », il était selon lui pensable de transmettre à distance le modèle d’un organisme entier. Autrement dit, dans la mesure où la singularité de chaque être est entièrement de nature informationnelle, il est théoriquement possible de transmettre « le modèle d’un homme » d’un endroit à un autre. C’est ainsi qu’il faut lire le passage suivant de Cybernétique et société, abondamment commenté depuis : « Autrement dit, l’impossibilité de télégraphier, d’un endroit à l’autre, le modèle d’un homme est due probablement à des obstacles techniques (…). Elle ne résulte pas d’une impossibilité quelconque de l’idée elle-même » (Ibid, p. 128).
6 Ibid., p. 17

S’agissant du monde social, cette approche communicationnelle s’accompagne de la conviction qu’une information vivante, susceptible d’être librement échangée, est la condition du progrès : « L’intégrité des canaux de communication intérieure est essentielle au bien-être de la société »1 écrit Norbert Wiener, qui y voit la promesse d’une mise à distance des antagonismes et des conflits2. Or l’information voit sa circulation entravée, lorsqu’elle est transformée en marchandise. Elle devient alors une « chose » pouvant être stockée, au lieu de demeurer le « stade d’un processus continu »3. Dans le cadre conceptuel de la cybernétique, l’extraction de valeur économique à partir de l’information se révèle ainsi dans bien des cas contraire à la maximisation de son utilité sociale. Norbert Wiener était pour cette raison critique du libéralisme économique, au sens où il considérait qu’il était néfaste d’appliquer à la plupart des échanges informationnels le régime juridique de la propriété privée.

Cet idéal de libre circulation de l’information a escorté l’histoire des technologies de l’information et de la communication depuis plus d’un demi-siècle. Ainsi, les étudiants californiens à l’origine de l’invention de l’ordinateur personnel dans les années 1970 ne disaient guère autre chose que Norbert Wiener, lorsqu’ils clamaient vouloir mettre à mal le pouvoir des bureaucraties étatiques et managériales grâce à la démocratisation de l’accès à l’information. Le fossé sociologique et générationnel était sans doute important entre ces jeunes gens imprégnés de contre-culture et le respectable universitaire, mais le fond du propos n’en était pas moins tout à fait similaire4. De manière analogue, l’essor extrêmement rapide de l’Internet grand public dans la seconde moitié des années 1990 a suscité une vague de discours euphoriques, largement diffusés par les médias dans le grand public. Les possibilités techniques inédites d’échange et de partage ont alors été décrites comme propulsant une nouvelle « société d’abondance », dans laquelle la circulation accrue de l’information permettrait de produire toujours plus de valeur, si bien que tout le monde (ou presque) bénéficierait de l’ouverture des moyens de communication1.

1 Ibid., p. 163.
2 Cf. Philippe BRETON, L’utopie de la communication, op. cit., 1997, p. 59.
3 Norbert WIENER, op. cit., p. 151.
4 « Les radicaux californiens retrouvèrent, peut-être sans le savoir, les accents exacts des critiques que Norbert Wiener formulait trois décennies plus tôt, lorsqu’il dénonçait les systèmes programmés où l’information remontait et ne redescendait jamais et où tous les actes de l’homme étaient prévisibles. La lutte de ces jeunes radicaux était donc bien dans l’esprit des débuts de la cybernétique, une lutte contre l’entropie que le système politique américain semblait générer. L’un de leurs objectifs était de lutter contre la politique du secret en matière d’information, ce qui était également l’un des piliers de la pensée de Wiener » [Philippe BRETON, Une histoire de l’informatique, Paris, La Découverte, 1990 (1987), p. 230]. Steve Wozniack, co-fondateur d’Apple et acteur majeur de cette histoire, a rétrospectivement présenté les choses de la manière suivante : « J’étais issu d’un groupe qu’on pourrait désigner comme des beatniks ou des hippies, un bon groupe de techniciens qui avaient un discours radical vis-à- vis de la révolution de l’information, ainsi que de la façon dont nous allions changer complètement le monde et introduire l’ordinateur dans les foyers » (cité par Pekka HIMANEN, L’Éthique hacker, traduit de l’anglais par Claude Leblanc, Exils Éditeur, Paris, 2001, p. 176-177). Il est intéressant de noter que ces pionniers de la micro-informatique associaient souvent la cybernétique à l’élitisme technocratique contre lequel ils entendaient lutter. Ils ne semblaient donc pas reconnaître l’influence que les intuitions fondamentales de la première cybernétique avait exercé sur eux. Cet oubli, qui semble presque relever du contre-sens, peut sans doute s’expliquer, à la fois par l’évolution du mouvement cybernétique après le bouillonnement conceptuel de l’après-guerre, et par la relative méconnaissance que nombre de hackers californiens avaient des idées défendues par Norbert Wiener. Par ailleurs, on remarquera que le discours utopique des fondateurs de la micro-informatique sera ensuite repris et utilisé par des firmes comme Apple, cette dernière ayant longtemps appuyé sa politique de communication sur des visions futuristes exaltant les dimensions « libertaires » et « émancipatrices » de l’ordinateur. Ainsi, le slogan accompagnant la sortie du Macintosh en 1984 était le suivant : « Le principe de la démocratie tel qu’il s’applique à la technologie est : une personne, un ordinateur ».

Nombre de propos développés aujourd’hui semblent réactiver des thématiques similaires. Les succès des grands projets de logiciels libres, ou celui de Wikipédia, ont ainsi accrédité l’idée que les formes de collaboration permises par les technologies en réseau et par l’ouverture informationnelle étaient promises à remodeler nombre d’activités sociales. Le mouvement du logiciel libre a également conféré une vigueur nouvelle à la critique, déjà présente chez Norbert Wiener, des effets pervers liés à la propriété de l’information. Dès l’origine, il a développé un discours très proche de celui de la cybernétique quant aux bénéfices sociaux liés à la circulation de l’information, laquelle constitue pour de nombreux hackers un objectif revendiqué2. Il a ensuite milité contre les formes de « privatisation » contraires à cet objectif, par exemple en luttant contre l’adoption des brevets logiciels. Il a surtout popularisé de nouvelles pratiques d’échange d’information tirant profit de l’interconnexion permise par Internet, et créé de nouveaux outils juridiques (les licences libres) pour appuyer ces pratiques.

Le logiciel libre perpétue donc un certain idéal cybernétique de la libre circulation de l’information. Il méconnaît en revanche souvent l’origine de celui-ci. Ainsi Richard Stallman affirme-t-il n’« avoir jamais lu [Norbert Wiener] ». Tout juste reconnaît-il qu’il « a pu être une influence indirecte par l’intermédiaire d’autres personnes du AI Lab, quand [il] y [était] »1. Il n’en demeure pas moins que le logiciel libre reprend cet idéal, sur la base de ses propres réalisations techniques et juridiques, dans un contexte social rendu très différent par Internet, et avec un engagement militant qui s’est considérablement étendu et ramifié depuis dix ans.

1 Cf. Nicholas NEGROPONTE, L’homme numérique, Paris, Robert Laffont, 1995; Pierre LÉVY, World Philosophie, Odile Jacob, Paris, 2000. Le thème de l’abondance informationnelle a sans doute connu un succès encore plus important aux États-Unis qu’en France, du moins avant l’éclatement de la bulle des dot-com, dans le sillage des théoriciens de la New Economy. Il a notamment été popularisé par la revue Wired (cf. Peter SCHWARTZ et Peter LEYDEN, « The Long Boom : A History of the Future, 1980-2020 », Wired, n° 5.07, juillet 1997). L’idée d’une société post-industrielle qui serait aussi une société post-pénurie avait toutefois déjà émergé dans les années 1960, notamment dans le cadre de la « Commission sur l’an 2000 » présidée par Daniel Bell, et du Hudson Institute, où officiaient les futurologues Herman Kahn et Anthony Wiener. Cf. Armand MATTELART, Histoire de l’utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale, Paris, La Découverte, 2009, p. 310-311.
2 Ainsi, comme le relève l’anthropologue américaine Gabriella Coleman, les hackers estiment la plupart du temps « qu’il ne devrait pas y avoir de barrières, techniques ou légales, à la possibilité pour les individus de créer et d’apprendre » (Gabriella COLEMAN et Benjamin HILL, « The Social Production of Ethics in Debian and Free Software Communities : Anthropological Lessons for Vocational Ethics », in Stefan KOCH, Free/Open Source Software Development, Bogazici University, 2005, p. 273-295).

Aujourd’hui, l’idée selon laquelle il faudrait favoriser la circulation des idées, des informations, et des connaissances, en résistant aux formes juridiques de leur appropriation, dispose ainsi d’une grande force d’attraction. Elle touche désormais un large public d’informaticiens, mais aussi de militants, d’intellectuels, ou d’artistes. Il n’est dès lors pas saugrenu de faire l’hypothèse qu’elle constitue le fondement d’une nouvelle utopie, étroitement liée aux pratiques de collaboration dans le monde numérique, que les collectifs du « libre » ont été parmi les premiers à embrasser. « En prenant appui sur les nouvelles technologies et en s’inspirant de ce qu’a déjà fait le logiciel libre, on peut effectivement contribuer à construire un autre monde possible »2 peut-on lire sur le Framablog, haut-lieu de la « culture libre » sur le Web francophone. La devise du site affirme du reste que « ce serait peut-être l’une des plus grandes opportunités manquées de notre époque si le logiciel libre ne libérait rien d’autre que du code »3.

Cette utopie du logiciel libre doit – on l’a vu – être considérée comme l’héritière d’un discours plus ancien (et même récurrent depuis les débuts de l’informatique), qui dessine la perspective d’une nouvelle société fondée sur la libre circulation de l’information. On peut distinguer au moins quatre occurrences de ce grand thème : la première cybernétique pose les fondements conceptuels de l’utopie à la fin des années 1940; les hackers l’intègrent à la contre-culture dans les années 1970; l’essor d’Internet participe à sa diffusion auprès du grand public dans les années 1990; le mouvement actuel du logiciel et de la culture « libres » la reprend sur la base de pratiques et d’outils juridiques originaux, et l’étend à d’autres cercles intellectuels et militants4.

1 Richard STALLMAN, correspondance personnelle, 1er juillet 2011. Le seul « lien » entre Richard Stallman et Norbert Wiener fut la remise en 1999 au fondateur du logiciel libre du Norbert Wiener Award of the Computer Professionals for Social Responsibility. Incidemment, ce qui apparaît ici est la dimension souvent souterraine, ou implicite, de l’influence de la cybernétique sur notre modernité.
2 AKA, « Open Source Ecology ou la communauté Amish 2.0 », Framablog, 9 février 2011, en ligne : http://www.framablog.org/index.php/post/2011/02/09/open-source-ecologie (consulté le 19/05/2011).
3 Cf. http://www.framablog.org/index.php (consulté le 20/11/2011).
4 Les trois premières occurrences ont été mises en évidence dans l’ouvrage suivant : Philippe BRETON et Serge PROULX, L’explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle, op. cit., p. 322-325.

Chacun de ces « moments » a ses spécificités1. Le dernier ne fait évidemment pas exception, et nous aurons largement l’occasion de revenir sur ce qui le singularise. Il est toutefois utile de commencer par mettre en lumière cette continuité, par laquelle le mouvement du logiciel libre se présente comme le descendant direct d’un idéal cybernétique qui, s’il n’a jamais été pleinement réalisé, n’en a pas moins contribué à modeler en profondeur les sociétés contemporaines2.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie