L’hospitalité de l’enseignement supérieur dans les pays latins

By 26 March 2013

3.1.2 L’exercice de l’hospitalité par les « latins »

Dans les discours étudiants, une autre forme d’hospitalité se distingue assez fortement de la précédente : Celle, originelle, obligation librement consentie par certains citoyens des pays d’accueil, qui est saisie par les étudiants eux-mêmes. En Italie ou en Espagne des conditions universitaires historiques et structurelles façonnent l’exercice de cette hospitalité. L’hospitalité telle qu’elle a été décrite pour la Grande Bretagne, afin de se réaliser dans de bonnes conditions, suppose des équipements, des espaces, une organisation prévue à cet effet, qui ne sont pas toujours aussi présents dans les pays latins, voire même quelquefois inexistants. L’hospitalité réside alors, et pour certains prioritairement, dans l’accueil de l’imprévu, la capacité à faire place au nouvel arrivant. Le discours des étudiants Erasmus, qui se sont rendus en Italie ou en Espagne (pour prendre un autre exemple) est donc ambivalent. Il oscille entre une critique des manques d’infrastructures, de logements, d’encadrement pour les étudiants étrangers et une exaltation des qualités d’accueil de la population. En Italie les places dans les résidences universitaires (collegi) sont rares. Il n’existait en 2005-2006 qu’un poste libre en résidence universitaire pour 18 étudiants italiens “fuori sede”19 selon le ministère de l’Education Nationale italien20. Certains étudiants, connaissant le peu d’attention accordé par les services universitaires aux étudiants Erasmus (pour le logement notamment) anticipent leur arrivée en prospectant préalablement pour trouver un appartement, mais se trouvent confrontés parfois au fait de ne pas être inscrits dans l’université d’accueil, à cause leur dit-on « de procédures qui n’ont pas été faites ». Adrien est un des rares étudiants à relever spontanément les difficultés endurées lors de son séjour. Il se soustrait donc à un certain « ordre des mobilités », qui consiste à éluder les problèmes pour renforcer le prestige, la reconnaissance sociale que confère le fait d’être parvenu à les surmonter sans avoir eu recours aux proches. Pris au dépourvu, il se sent abandonné par l’administration de l’établissement d’accueil en Espagne. Voici ce qu’il dit :

« Je pensais que je serais mieux accueilli, parce que je suis arrivé dans une université, où finalement, il y a beaucoup d’étudiants étrangers qui arrivent, qui transitent, que ce soit des Allemands ou des Anglais… Finalement, ils ne s’occupent pas trop des étudiants, il y en a tellement ! Ils ne peuvent pas vraiment s’occuper des étudiants étrangers… donc, c’est vrai que moi, je cherchais un logement, ils m’ont donné un gros bouquin avec plein d’adresses et c’était à moi, ne sachant pas parler espagnol, d’appeler les gens, de voir si leur appartement était loué ou pas ! Parce qu’il n’y avait plus du tout de place en résidence. » Adrien, 22 ans

18 Op. Cit. Anne Gotman, Page 480

En Italie, malgré une certaine variation des circonstances, (grandes villes ou petites, sites universitaires du nord ou du sud), pour un grand nombre d’étudiants, l’accès à l’université n’est pas synonyme, comme au Royaume-Uni, de première réelle expérience d’indépendance. Il semble que l’école secondaire italienne soit amplement plus permissive et laisse aux élèves beaucoup plus de temps en dehors des locaux éducatifs, que ne le font les établissements anglais ou français. Ce temps libéré est souvent passé avec la famille ou les amis. Il ne semble pas y avoir de rupture fondamentale, pour un grand nombre d’étudiants italiens lorsqu’ils franchissent les portes de l’université. Certains dé-cohabitent, mais font de nombreux allers-retours, lorsque la distance le permet, entre leur chambre en appartement co-loué (rarement seuls) et la maison familiale. La façon dont les personnes s’entourent d’objets et organisent leur espace privé sont autant d’indices de leur dépendance. En observant l’intérieur des appartements des étudiants à Turin, on s’aperçoit que la décoration y est minimale, il y a peu de signes d’appropriation des lieux bien souvent par les jeunes étudiants. On lit la marque d’un passage, d’un temporaire qui s’étire dans le temps.

19 Fuori sede : Etudiants qui: a) prennent un logement à titre payant auprès du lieu universitaire fréquenté et b) résident dans une commune distante de la ville universitaire (avec les transports publics) supérieure à 90 minutes.
20 L’accès aux chambres universitaires est régulé par un concours public et les étudiants payent un loyer annuel différencié sur critères sociaux. Il y avait 920 000 « fuori sede » inscrits en 2005-2006, environ la moitié des effectifs totaux. Sont considérés “Fuori Sede” les étudiants qui: a) prennent un logement à titre payant auprès du lieu universitaire fréquenté et b) résident dans une commune distante de la ville universitaire (avec les transports publics) supérieure à 90 minutes. Sont considérés “Pendolari” les étudiants qui: a) résident dans une commune à distance de plus de 90 minutes, mais qui prennent la résidence à titre non payant dans la ville universitaire pour au moins 10 mois ou b) qui résident dans une commune distante de 46 à 90 minutes de l’université fréquentée. 3. Sont considérés “In Sede” les étudiants qui résident dans une commune distante de moins de 45 minutes par transport en commun de l’université 4. Les étudiants étrangers extra-communautaires (extracomunitari) sont toujours considérés fuori sede.

Au sein de l’université les associations étudiantes ne sont pas nombreuses et les rencontres entre étudiants se passent plutôt dans la rue ou à l’heure de l’apéritif dans les cafés et bars du centre ville. Selon les études italiennes21 sur les loisirs étudiants, les activités sportives, humanitaires ou religieuses sont les plus fréquentes et prennent place, bien souvent, en dehors de toute organisation universitaire. Dans ce contexte peu fédérateur, il semblerait que le contact ou la cohabitation avec les étudiants autochtones soient cependant plus aisés pour les étudiants Erasmus français interrogés, mais ceci n’est pas toujours vrai pour les étudiants Erasmus britanniques, qui ont quelquefois ressenti l’absence d’institutionnalisation de l’accueil comme un manquement à l’hospitalité. Certains notent aussi le poids de la famille comme un frein au développement et à l’élargissement des réseaux sociaux amicaux. Nous avons également observé à Turin que si certains étudiants italiens s’impliquent davantage en leur nom que leurs confrères britanniques dans l’accueil des étudiants Erasmus, il s’agit chaque année des mêmes personnes, elles-mêmes étrangères au lieu, puisque provenant d’autres régions italiennes, dans un contexte où la décohabitation n’est pas légion. Ce sentiment d’être mieux intégré par les étudiants français ou espagnols rencontrés est ainsi lié à l’implication de quelques individus et à l’absence de certains lieux (comme les campus ou hall of residence) qui créent une agrégation de fait d’étudiants Erasmus. Mais cette forme d’hospitalité plus individuelle, moins institutionnelle, n’est-elle pas également une réponse à un manque, à une demande, à un besoin, une offre de compensation ? Aline souligne le rôle d’un étudiant « pivot » dans l’organisation de l’hospitalité au sein de son université d’accueil italienne:

« Il y avait un étudiant italien, qui était là, ‘fin c’était souvent lui le pivot, celui qui organisait les soirées, surtout avec les Espagnols, et là de nouveau, j’ai une amie qui est à Viterbe et elle m’a demandé si je connaissais Salvatore.. Parce que c’est celui qui vraiment… ‘fin tous les Erasmus se groupent autour de lui. Par contre, il y en a d’autres, qui vont moins vers les étudiants Erasmus, on a l’impression de les gêner, mais, je pense qu’en France c’est pareil. Il y en a qui ne sont pas très sympa, dès qu’ils voient que l’on parle bien italien, ça les embête.. Mais, je crois que c’est dans tous les pays… Puis, il y en a d’autres qui sont ravis de voir des étrangers tout ça. »
Aline, 22 ans

21 Voir notamment: CATALANO (G), FIGA TALAMANCA (A), EURO STUDENT. Le condizioni di vita e di studio degli studenti universitari italiani, Bologna: Il Mulino, 2002, 266p.
MEO (A), SCIARRONE (R), Stili e condizioni di vita degli studenti universitari a Torino, rapporto di ricerca, Istituto piemontese Antonio Gramsci, 1996, 58p.

Les étudiants Erasmus accueillis dans certains pays du sud de l’Europe nous disent ainsi, du fait de la défaillance ou du manque de structures d’accueil, s’être trouvés face à des individus (qu’ils soient étudiants ou personnel administratif) usant de leur liberté individuelle pour compenser la mauvaise situation faite à autrui. Mais ce qui est de l’ordre de l’attitude personnelle, nous dit Anne Gotman, ne doit pas oblitérer le fait qu’il y a là affirmation d’une norme sociale. Ce sont donc les conditions qui permettent à l’hospitalité de se manifester et celles susceptibles de la compromettre qui sont intéressantes à considérer. Le caractère sélectif et dispendieux des études dans les pays anglo-saxons, ne se différencie-t-il pas du caractère plus « ouvert », beaucoup moins onéreux des études dans les pays latins ? Le sens de l’hospitalité provient en effet d’une multiplicité de sources, plus ou moins structurelles ou conjoncturelles, sociales ou économiques, bien que les individus la situent dans une « nature », un tempérament.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN