L’extension de la portée du logiciel libre

By 22 March 2013

L’extension de la portée du logiciel libre

Le logiciel libre est un mouvement jeune, puisqu’il est apparu aux États-Unis au début des années 1980, en réaction aux bouleversements profonds alors connus par l’industrie informatique suite à l’apparition de l’ordinateur personnel. En trente ans, il a néanmoins connu des changements considérables.

Alors qu’il s’agissait à l’origine d’un mouvement marginal, voire confidentiel, auquel peu de gens au sein du monde informatique prédisaient un quelconque succès, on ne peut aujourd’hui que constater que certains des programmes parmi les plus performants et les plus utilisés au monde sont des logiciels libres. Ce succès a été relativement progressif, avec toutefois un moment d’accélération très net à la fin des années 1990, lorsque la création du label open source poussa de nombreuses sociétés informatiques, puis quelques « géants » comme IBM, à investir dans le logiciel libre. Aujourd’hui, on peut dire que les logiciels libres sont partout, ou presque. En dehors des programmes célèbres déjà cités, ils sont au fondement d’Internet1, contribuent à propulser les services des grands noms du Web (Google, Facebook, etc.), sont présents dans les systèmes informatiques de très nombreuses entreprises (où ils sont souvent« mêlés » à des logiciels propriétaires), et se logent jusque dans les téléphones portables, les GPS, les Box d’accès à Internet, etc. Ils ont également été adoptés par de nombreuses administrations publiques, le gouvernement brésilien menant par exemple depuis plusieurs années une politique volontariste en ce sens. Ils sont même utilisés de façon croissante dans le domaine militaire. Dans un mémorandum de 2009, le département américain de la Défense (US Department of Defense) recommande ainsi l’utilisation de logiciels libres, dans un contexte de changement et d’adaptation permanente des outils informatiques1.

1 Les liens entre Internet et le logiciel libre sont importants, puisque les principes et les valeurs ayant présidé au développement d’Internet sont très similaires à ceux qui sont au fondement du logiciel libre. Par ailleurs, le fonctionnement du Web repose en grande partie sur des logiciels libres, notamment ceux qui constituent la « pile LAMP » (Linux, Apache, MySQL, PHP/Perl/Python).

En trente ans, c’est également la portée sociale du mouvement qui s’est étendue. Initialement circonscrit à l’informatique et au monde des hackers2, l’intérêt pour le logiciel libre a peu à peu gagné d’autres domaines et d’autres publics. Les formes de collaboration expérimentées au sein des grandes communautés développant du logiciel libre ont ainsi été transposées à d’autres types de productions « informationnelles » : l’encyclopédie Wikipédia par exemple. Les licences « libres » ont aussi inspiré des créations juridiques, adaptées à des objets différents mais reprenant certains de leurs principes fondamentaux, comme les licences Creative Commons. En tant que mouvement social, le free software a fait des émules, notamment parmi les activistes défendant les « biens communs » (commons). Enfin, plusieurs intellectuels ont témoigné à partir de la fin des années 1990 d’un intérêt soutenu pour le logiciel libre, jusqu’à l’ériger parfois en symbole des possibilités d’émancipation liées aux technologies numériques et au nouveau contexte économique.

1 Cf. David M. WENNERGREN, « Clarifying Guidance Regarding Open Source Software », US Departement of Defense, 16 octobre 2009, en ligne : cio- nii.defense.gov/sites/oss/2009OSS.pdf (consulté le 09/07/2011).
2 Le mot « hacker » désigne historiquement les passionnés d’informatique, et non les « pirates informatiques » comme on le croît trop souvent du fait du mésusage médiatique du terme. Son origine remonte aux années 1950, où le terme « hacking » en vint à nommer dans le langage étudiant du MIT (Massachussets Institute of Technology) le bricolage astucieux, créatif et volontiers frondeur d’un objet technique. Puis au cours des années 1960 et 1970, le qualificatif « hacker » fut repris à leur compte par les étudiants en informatique, qui revendiquaient virtuosité et élégance en programmation (cf. Richard M. STALLMAN, Sam WILLIAMS, Christophe MASUTTI, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre. Une biographie autorisée, Eyrolles, Paris, 2010, p. 289-297). Parler de « hackers », c’est donc tout d’abord renvoyer à cette histoire, et au milieu universitaire du MIT où a émergé le mouvement du logiciel libre (cf. chapitre 1). Aujourd’hui, le terme a toutefois acquis un sens plus large et plus difficile à circonscrire, plusieurs strates de signification s’étant développées tout en se recoupant parfois. Il renvoie le plus souvent aux spécialistes en sécurité informatique, que leur action soit malveillante (Black Hat) ou non (White Hat). Mais il a aussi gardé un sens plus proche de son origine historique, en désignant un « bidouilleur » virtuose en matière informatique, voire au- delà. Le « Jargon File » des hackers note ainsi que bien qu’il désigne essentiellement des programmeurs, il peut aussi renvoyer à « un expert ou un enthousiaste de toute nature. On peut par exemple être un hacker astronome » [« Hacker », The Jargon File, en ligne : http://catb.org/jargon/html/H/hacker.html (consulté le 07/09/2011)]. C’est en ce sens que des organisations comme le Chaos Computer Club se revendiquent hackers. Elles portent ainsi des valeurs et un discours qui recoupent très largement ceux du mouvement du logiciel libre, tandis que les militants du « libre » se définissent dans leur grande majorité eux-mêmes comme « hackers ».

De façon réciproque, de nombreux partisans du logiciel libre ont élargi le champ de leurs préoccupations. Alors qu’il s’agissait à l’origine uniquement de revendiquer la supériorité « éthique » de la programmation « libre » sur l’informatique propriétaire, certains en sont venus à assumer un propos et des revendications plus générales. Ils ont par exemple été amenés à s’intéresser de près à des questions juridiques assez éloignées de la programmation logicielle, et ont investi d’autres champs de réflexion et de militance : un bon exemple de ces évolutions est l’engagement des « libristes » contre les lois DADVSI (Droit d’auteur et droits voisins dans la société de l’information) et Hadopi en France. De cette manière, le mouvement du logiciel libre a acquis une certaine résonance politique, et a tissé des liens avec d’autres acteurs militants ou associatifs. En partant de ses propres besoins et innovations juridiques, il est ainsi devenu l’un des fers de lance de la critique du régime existant de la « propriété intellectuelle »1, présenté comme fondamentalement inadapté à la situation nouvelle créée par Internet.

Aujourd’hui, le logiciel libre peut donc être considéré comme un mouvement ayant pour objet, non seulement les modalités techniques et juridiques de production des programmes informatiques, mais aussi l’ensemble des pratiques d’échange permises par les technologies numériques, et leur régulation juridique et politique. Le terme de « culture libre » (free culture) est ainsi apparu (et est souvent revendiqué par les personnes concernées), pour mettre en valeur que le mouvement ne concerne plus uniquement le code, mais s’affronte à des questions touchant à la circulation du savoir, au statut des œuvres de l’art et de l’esprit, ou aux modèles économiques liés à Internet. En trente ans, la portée du logiciel libre s’est donc considérablement accrue, du fait de ses succès, de l’engagement de ses partisans sur des sujets qui leur étaient auparavant étrangers, et de l’intérêt qu’il a suscité chez des personnes extérieures au monde bien particulier des hackers.

1 Richard Stallman refuse d’employer l’expression « propriété intellectuelle ». Il considère que celle-ci conduit à amalgamer des réalités juridiques qui ont très peu en commun : le droit d’auteur (ou copyright), le droit des brevets et le droit des marques (cf. Richard M. STALLMAN, « Words to Avoid » in Richard M. STALLMAN, Free Software, Free Society : Selected Essays of Richard M. Stallman, op. cit., p. 191-197). Nous pensons toutefois qu’il est parfois utile d’avoir recours à des termes génériques, et qu’il est même possible de le faire à bon escient. Ainsi, de la même manière que l’on n’est pas nécessairement insensible aux notables et nombreuses différences entre les vaches et les baleines lorsqu’on emploie le terme « mammifère », on peut parler de « propriété intellectuelle » sans pour autant confondre les différents régimes juridiques englobés par cette expression ! Il faut toutefois reconnaître que, d’un point de vue historique, Richard Stallman n’a pas totalement tort de l’assimiler à un « terme de propagande ». En effet, l’expression « propriété intellectuelle » a été mise en avant à partir des années 1960 par différents détenteurs de droits désireux de coaliser leurs actions de lobbying, afin d’obtenir des changements législatifs conformes à leurs intérêts dans les divers domaines concernés (cf. Gaëlle KRIKORIAN, « A2K, un mouvement international pour l’accès aux savoirs », Multitudes, n° 46, automne 2011, p. 103-110).

Lorsqu’on parle du logiciel libre aujourd’hui, on peut donc faire référence à des phénomènes très divers : des réalisations technologiques, dont certaines sont de tout premier ordre; un secteur économique à part entière, qui compte de véritables multinationales; un modèle de collaboration par Internet, qui a parfois été appliqué avec succès à d’autres productions collectives; un discours critique sur le régime actuel de la propriété intellectuelle et la régulation des échanges sur Internet. Ces différentes perspectives ne sont nullement exclusives. Elles poussent au contraire à considérer le logiciel libre comme un objet à la fois technique et social, en lequel convergent – de façon non nécessairement cohérente et parfois conflictuelle – toutes ces dimensions.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie