L’exode des compétences en Italie, les étudiants étrangers

By 28 March 2013

De l’exode des compétences en Italie

Ces dernières années le nombre d’étudiants étrangers est resté constant en Italie, aux alentours de 1,3%, 1,4%. Les études112 qui ont tenté de comprendre le phénomène mettent en avant le rôle des politiques migratoires, les pratiques bureaucratiques et le numerus clausus instauré dans certaines disciplines. Ce qui différencie donc l’Italie de la France ou de le Royaume-Uni est bien un certain déséquilibre migratoire au niveau étudiants et diplômés avec une assez forte émigration et une immigration contenue. Des trois pays étudiés, l’Italie caractérise de la façon la plus typique le processus d’échange inégal d’étudiants, de diplômés et de travailleurs qualifiés113. Selon l’étude de Becher (O), Ichino (A) et Peri (G)114, la perte de diplômés à cause de l’émigration s’est accélérée dans les années 1990 en Italie pour représenter entre 3% et 5% de l’ensemble des diplômés chaque année. Dans ce pays qui compte, parmi les pays de l’OCDE, un des plus faible taux de diplômés de l’enseignement supérieur : le programme d’échange Erasmus n’accentuerait-il pas le phénomène d’émigration des diplômés ?

111CAMMELLI (A) “Foreign Students in Italy”, in Higher Education and the Flow of Foreign Students, Higher Education, Vol. 21, No. 3, 1991, pp. 359-376
112BRANDI (M.C.), “Evoluzioni degli studi sulle skilled migration: brain drain e mobilità”, in Migration Studies, XXXVIII, March 2001, n. 141, pp. 75-93
/>TODISCO (E), -a cura di- La presenza straniera in Italia, Milano, F. Angeli, 1997, 256p.
113Voir notamment les articles et l’étude suivante :
ACKERS (L), “Scientific Migration Within the EU”, In Innovation: The European Journal of Social Science Research, Vol. 18, issue 3, 2005, pp275-276; MORANO FOADI (S), “key issues and causes of the Italian Brain Drain” In Innovation: The European Journal of Social Science Research, Vol. 19, issue 2, 2006, pp209-223. Ces articles s’appuient en partie sur le projet MOBEX. Ce projet financé par l’UE, vise à étudier la mobilité scientifique à l’intérieur de l’ERA (European Research Area). Augmenter la mobilité scientifique est d’ailleurs un des objectifs de l’ERA.
Cette étude qui a consisté en un travail empirique de 12 mois, se focalise sur l’Italie et le Royaume-Uni, en raison des recherches précédemment menées sur l’Italie comme un pays « exportateur » et la Grande Bretagne comme un pays essentiellement « importateur » au sein de l’Europe.
114BECKER (SO), ICHINO (A) et PERI (G), How large is the “brain drain” from Italy ? EUI-Cesifo Working Paper n°839. Censis, décember 2002. File URL: http//www.cesifo.de/DocCIDL/839.pdf.

Cette question prend toute son acuité quand on sait qu’aucun mouvement inverse n’est notable, le taux de diplômés étrangers sur le sol italien n’étant que de 0,3%. Ce déséquilibre est en contraste avec la situation des autres grands pays de l’Union Européenne (notamment la France et le Royaume-Uni, nous l’avons vu), où le nombre de diplômés étrangers est au moins égal, si ce n’est supérieur à celui des diplômés émigrés. C’est ce que confirme également la recherche d’Antonella Guarneri115. Elle souligne que le Royaume-Uni est aujourd’hui une destination de plus en plus prisée notamment par les jeunes étudiants et diplômés italiens à la recherche d’une meilleure qualification et insertion professionnelle. Selon EUROSTAT, la présence italienne au Royaume-Uni est passée au second poste des immigrés européens (215 534 unités) après l’Allemagne116. En tant que population active, l’Italie passe cette fois-ci devant l’Allemagne et se classe seconde, juste après l’Irlande. Mais le phénomène est dans la réalité probablement d’ampleur encore plus grande, si l’on précise notamment que tous les italiens travaillant à l’étranger ne se déclarent pas comme tels et gardent comme lieu officiel de résidence leur commune d’origine en Italie. De même, la tendance à demeurer et insérer le marché du travail aux USA varie aussi considérablement selon les nationalités des étudiants étrangers.

Ainsi on apprend par la National Science Foundation, dans son rapport bi-annuel en 2002, que la probabilité de rester au Etats-Unis est supérieure à 50% pour les italiens (un des pourcentages les plus élevés parmi les émigrés originaires de la communauté européenne).

Notre enquête nous apprend ainsi qu’une part des étudiants Erasmus (en grande partie d’origine italienne), après leur séjour, par les contacts qu’ils ont noués et entretenus, retournent dans le pays d’accueil ou émigrent dans un autre pays européen pour y prolonger leurs études ou y travailler. D’ailleurs nos données sur les projets professionnels des étudiants Erasmus italiens interrogés par questionnaire, montrent qu’une part non négligeable d’entre eux souhaite initier leur carrière à l’étranger. D’autres, par étapes successives, passent à « l’échelon » supérieur en se rendant sur un autre continent. Lorsque la mobilité devient émigration, les facteurs attractifs sont en général toujours plus ou moins liés aux conditions de travail et aux opportunités de carrières qu’offre le pays d’accueil.

Quant aux raisons qui ont motivé à l’origine leur départ de leur pays, elles peuvent se résumer par les difficultés d’insertion qu’ils rencontrent face à un marché du travail national et académique qu’ils estiment peu concurrentiel, peu motivant et tourné vers des pratiques de clientélisme (le raccomandazioni). Ainsi Roberto se dit attiré par une « structure plus neuve, plus équipée », Alessia et Andrea parlent quant à eux, des liens qui existent entre leur séjour Erasmus et leur émigration et soulignent les « opportunités supérieures » qu’offre l’Angleterre en matière de carrière académique :

« Je me suis trouvé évidemment devant un grand changement, une structure complètement différente de celle d’ici, une structure plus neuve, plus équipée (…) et ce qui m’a impressionné aussi est de voir les divers aspects de la vie, les diverses facettes (…) J’ai déjà des contacts avec des professeurs suédois, j’espère augmenter mes compétences, conclure les études, et puis qui sait, ça dépend des opportunités, si je trouve un travail, un bon travail, même à l’étranger, j’irai travailler tout de suite, si j’ai la possibilité de faire un doctorat, peut être que je ferai un doctorat ».
Roberto, 22 ans, Lauréa specialistica (sciences)117

115Cette recherche confronte différentes sources italiennes avec celles de trois pays européens : la France, le Royaume-Uni et la Suisse, notamment les données de l’AIRE, l’APR, ISTAT, des ministères des affaires étrangères et ambassades, INSEE, SOPEMI (Systèmes d’observation permanente des migrations), AGDREF, International passenger Survey, Labour Force Survey, EUROSTAT, OCDE, OMI, etc. Concernant le stock d’italiens à l’étranger, les chiffres varient entre 2 748 321 et 4 250 000 selon les sources.
116A été exclue l’Irlande en raison des liens préférentiels que ce pays a avec le Grande-Bretagne, instaurés bien avant son adhésion à la Communauté Européenne.

« Le séjour Erasmus a été une belle excuse pour aller à l’étranger, l’émigration en Angleterre, un choix obligé pour qui, comme moi, voulait rester dans le monde universitaire… Il y a pourtant une cohérence de parcours, car les deux expériences avaient comme objectif principal les études. Puis, une fois terminé le doctorat en Angleterre, ça a été quasiment naturel de décider d’y rester, étant données les opportunités supérieures que ce pays offre en rapport à la France ou à l’Italie »
Alessia, 28 ans, doctorat en histoire à l’université de Bristol118

Après avoir passé 6 mois à Bristol comme étudiant Erasmus en 1999, je suis retourné en Italie pour finir mes études et obtenir mon diplôme en 2000. Grâce aux contacts que j’avais créés pendant la période Erasmus, il m’a été offert une allocation pour le doctorat à l’université de Bristol. Il aurait été beaucoup plus difficile de trouver une telle opportunité en Italie »
Andrea, 26 ans, doctorant en Chimie119

117 « Ho trovato comunque un grosso cambiamento, una struttura completamente diversa da quella di qui, una struttura più nuova, più attrezzata, (…) E questo mi ha fascinato, anche di vedere i diversi aspetti della vita, le diverse sfaccettature. (…) Ho già dei contatti con dei professori svedesi, spero di aumentare le mie competenze, concludere gli studi, poi chi lo sa, dipende delle opportunità, se trovo lavoro, un buon lavoro, anche all’estero, andrò a lavorare subito, se ho la possibilità di fare un dottorato di ricerca, magari farò un dottorato.”
118“L’Erasmus e’ stata una bella scusa per andare all’estero, l’emigrazione in Inghilterra una scelta obbligata per chi come me, voleva rimanere in ambito universitario…C’e’ pero’ una coerenza di percorso in quanto entrambe le esperienze avevano come scopo principale lo studio. Poi, una volta terminato il dottorato in Inghilterra e’ stato quasi naturale decidere di rimanerci viste le maggiori opportunita’ che questo paese offre rispetto alla Francia o all’Italia.”
119 « Dopo aver trascorso 6 mesi a Bristol come studente erasmus nel 1999, sono tornata in Italia per finire i miei studi e laurearmi nel 2000. Grazie ai contattati creati nel periodo erasmus, mi e’ stata offerta una borsa di studio per un dottorato all’Universita’ di Bristol. Sarebbe stato molto piu’ difficile avere una simile opportunita’ in Italia.”

C’est dans les années 90, d’après les données de l’AIRE (Anagrafe Italiani Residenti all’Estero) que la « fuite » des diplômés italiens s’accroît de manière significative. Le nord étant plus touché que le sud : En 1999, 7% des diplômés du supérieur des régions du nord se sont expatriés contre 2% de leurs homologues du sud. Mais ces derniers, nous l’avons abordé, se dirigent fréquemment vers le nord de la péninsule pour trouver un travail à hauteur de leurs qualifications. A des flux massifs d’émigrés antérieurs aux années soixante, se substituent donc en Italie des flux quantitativement moins importants, mais socialement significatifs, de personnes dotées d’une formation plus élevée. Même si certains auteurs italiens préfèrent parler de « brain movement » pour s’éloigner d’une conception négative des migrations, on ne peut ignorer que la part de la force de travail qualifiée croît de façon continue par rapport au total des émigrés italiens et que leur départ est souvent corrélé à une fuite de conditions et/ou d’insertion sur le marché du travail difficiles et d’une certaine situation politique et sociale.

Finalement la mobilité est la face positive de l’émigration. Car les migrations italiennes, par le passé comme aujourd’hui, sont l’expression d’une recherche de meilleures conditions de vie. D’ailleurs Gaetano Congi, dans sa communication introductive du colloque « Globalizzazione ed Emigrazione » du 27 septembre 2003 à Pinacoteca di Bivongi, nous rappelle :

« Devo ricordare anche che nella nostra memoria le migrazioni sono associate non a mobilità, ma a partenze, non a desideri di libertà ma a distacchi, spesso definitivi, sono associate a intollerabili condizioni di vita nei luoghi di partenza e a bestiale sfruttamento nei luoghi di arrivo ; sono associate al dolore : questa è l’altra faccia dell’emigrazione. Non è questione di stare qui a valutare quale delle due facce pesi di più ; ma l’una non va sacrificata all’altra, perché ci sono stati sacrifici che sono costati distruzione di intere generazioni. Noi del sud lo sappiamo, e questa storia non va dimenticata »120.

120 « Je dois aussi rappeler que dans notre mémoire, les migrations sont associés non pas à la mobilité, mais au départ, non pas aux désirs, mais aux détachements, souvent définitifs, elles sont associées à d’intolérable conditions de vie dans les lieux de départ et a une exploitation bestiale dans les lieux d’arrivée : elles sont associées à la douleur : ça c’est l’autre face de l’émigration. Il n’est pas question ici de rester à évaluer laquelle des deux faces pèse davantage, mais l’une ne peut être sacrifiée à l’autre, parce qu’il y a eu des sacrifices, qui ont coûté la destruction de générations entières. Nous du sud le savons, et cette histoire ne doit pas être oubliée »

Aujourd’hui il apparaît difficile de faire la part entre ce qu’il y a de positif en terme d’émancipation, d’autonomie, de choix et de ce qu’il y a de plus négatif en terme de fuite, de contrainte dans ces nouveaux mouvements migratoires, peut-être moins définitifs, mais qui laissent plus longtemps des individus dans un « entre-multiples lieux », et dont les bénéfices et les bénéficiaires restent à définir. De nombreux auteurs distinguent pourtant les migrations passées et actuelles comme étant, pour les premières forcées et pour les secondes résultantes d’un choix libre et autonome. Bartolini (S) et Volpi (F)121, par exemple, qui se sont intéressés aux jeunes émigrés italiens en Angleterre parlent en ces termes. Les jeunes italiens qui aujourd’hui se trouvent au Royaume-Uni seraient le fruit de deux modèles migratoires différents : Dans le premier on trouve les fils ou petit-fils des générations passées de migrants, qui ont quitté l’Italie dans les années d’après-guerre, dans le second, les auteures classent au contraire les migrants professionnels, « expression de la nouvelle émigration et donc artisan d’un choix plus autonome (par rapport au passé) de vivre à l’étranger. »122 . Ce groupe de « neo-immigrati » se compose de personnes possédant des niveaux élevés de préparation scolaire et/ou professionnelle, motivés par les opportunités de carrière que le Royaume-Uni leur offre.

Elles soulignent aussi que ces individus disent souhaiter retourner en Italie au terme de leurs expériences, pourtant ces dernières se voient souvent prolongées dans le temps. Tout le reste du propos de ces auteures est en contradiction avec l’affirmation d’un libre arbitre. Elles parlent ainsi des critiques que ces migrants adressent à leur pays en terme d’opportunités professionnelles. Les jeunes italiens en Angleterre pour motif de travail, se retrouvent ainsi dans les secteurs du commerce, des services avancés et de la recherche. Les italiens qui ont grandi à l’étranger n’ont pas beaucoup de contacts avec les jeunes de cette nouvelle émigration, nous disent les auteures ; ils ne parlent en général pas l’italien en famille et leur connaissance linguistique se limite à quelques expressions dialectales. Ce qui nous semble peu surprenant, étant donnée la composition sociale de cette émigration ancienne par rapport à la nouvelle. Les jeunes italiens de la récente émigration, quant à eux, ont maintenu la langue de leur origine, comme signe distinctif, au même titre que les autres langues étrangères. Nous retrouvons ici l’ensemble de ce qui oppose émigration en « col blanc » et émigration en « col bleu ».

121BARTOLINI (S), VOLPI (F), “Paradossi d’oltremanica. I giovani italiani in Inghilterra », p91-116 In CALTABIANO (C), GIANTURCO (G) –a cura di – Giovani oltre confine. I discendenti e gli epigoni dell’emigrazione italiana nel mondo, Roma, Carocci editore 428p.
122 Op.cit p93. «I secondi sono invece espressione della nuova emigrazione e, quindi, artefici della scelta più autonoma (rispetto al passato) di vivere all’estero. »

Bartolini (S) et Volpi (F) notent également qu’une partie des italiens de cette nouvelle immigration est issue des échanges interuniversitaires. Leur permanence peut s’expliquer par leur espérance que l’investissement scolaire ou professionnel sur la terre britannique constituera un laisser-passer pour un emploi plus stable et mieux rémunéré sur le marché du travail international. Les jeunes émigrés interrogés par les auteures évoquent les opportunités de travail et leur volonté de développer leurs compétences au sein d’un système plus transparent et juste. Mais plus la permanence se prolonge, plus l’insatisfaction de ces jeunes semble forte. Surtout lorsqu’ils réfléchissent à un éventuel retour en Italie ou vers le sud de l’Europe, les champs du possible se resserrent. Les émigrés italiens rencontrés lors de nos séjours à Bristol font le même constat. Voici ce que nous disent Alessandro, ingénieur et Paolo, chercheur :

« En Italie, ce n’est pas toujours possible ou intéressant d’entreprendre une carrière parce que les salaires sont trop bas et les personnes dont tu dépends ne sont pas toujours à la hauteur de leurs qualifications »
Alessandro, ingénieur, 26 ans123

« Il n’y a pas de parcours direct, parce que l’année Erasmus, je l’ai faite en Espagne. Quant aux raisons de mon émigration, comme pour je pense la majorité des italiens en Angleterre, je suis venu ici pour les opportunités d’études et de travail qui n’existent pas en Italie. […] Le désir de faire quelque chose pour mon pays et de l’améliorer est fort et c’est justement en Italie, le pays dans lequel j’ai moins de possibilités de travailler dans mon domaine » Paolo, 40 ans124

Ces propos contrastent avec l’affirmation de certains chercheurs qui voient dans l’émigration en Angleterre, une parenthèse dans une vie professionnelle riche. Même lorsqu’ils ne demeurent pas au Royaume-Uni, de nombreux émigrés italiens sont amenés, à leur défend, à une mobilité sans fin, qui les mènera quelquefois sur d’autres continents comme Paolo, qui après un doctorat à Bristol a obtenu un contrat de trois ans aux Brunei. Ceux qui rentrent en Italie, évoquent aussi souvent le déclassement, la régression sociale, qui s’accompagne en général d’une certaine frustration et les rend encore plus critiques à l’égard de leur pays de naissance. Il est vrai comme le souligne Bartolini (S) et Volpi (F) qu’il existe aussi une émigration de court terme, notamment à Londres, dans des secteurs comme l’hôtellerie et la restauration. Dans ce cas, « il s’agit de jeunes, qui animés du désir de faire de nouvelles expériences, entrent dans le monde du travail d’une manière distraite et inconsciente, manifestant seulement un engagement limité dans l’activité qu’ils exercent »125. Mais les auteures précisent que ce phénomène est loin de constituer l’essentiel de l’émigration italienne en Angleterre actuellement. « Les flux de migrants qualifiés en direction du Royaume-Uni, montrent une croissance sensible et, parmi eux, il est possible de situer une bonne partie des néo-immigrés interviewés à Londres »126. Ces jeunes sont conscients de leurs compétences, la plupart du temps acquises en Italie et ont comme objectif une insertion progressive dans l’environnement professionnel britannique réservé à des personnes hautement qualifiées. Il s’agit ici d’une migration intellectuelle, destinée à occuper des fonctions qui impliquent un niveau scolaire élevé de spécialisation scientifique ou technique. Les auteures interprètent cette forte présence « d’intellectuelles » en Angleterre comme la simple conséquence de l’agrégation de comportements individuels détachés de fondements structuraux ou conjoncturels. Pourtant elles énoncent immédiatement à la suite de ces propos que « parmi ceux qui ambitionnent un métier qui sache mettre en œuvre les potentialités et valoriser les compétences possédées, émergent surtout les mécontents : italiens poussés à tenter « l’aventure britannique », du fait de la difficulté expérimentée par les opportunités réduites d’insertion dans le monde du travail italien ». 127 Mais elles attribuent à ce mécontentement un caractère abstrait, qui ne repose selon elles, non pas sur des « expériences concrètes » mais sur une présomption d’une « incapacité générale » du marché du travail italien à créer des conditions idéales pour l’exercice de leurs professions.

123 « In Italia non sempre e’ possibile o conveniente intraprendere una carriera perche’ gli stipendi sono troppo bassi e le persone da cui si dipende non sono sempre all’altezza dei loro titoli. »
124 « Un percorso diretto non c’è, perché l’anno di Erasmus l’ho fatto in Spagna. Quanto alle ragioni per la mia emigrazione, come credo per la maggior parte degli italiani in Inghilterra, sono venuto qui per le opportunità di studio e di lavoro che non esistono in Italia. […] Il desiderio di fare qualcosa per il moi Paese e di migliorarlo è forte, ed è proprio l’Italia il paese in cui ho meno possibilità di lavorare nel mio campo ! »

Ces chercheuses n’accordent souvent à la parole des acteurs aucun poids. En effet elles rapportent les propos des interviewés en ces termes : « Selon ces jeunes, il manque dans la culture italienne une approche du travail qui se fonde sur une distribution juste des mérites et de la responsabilité […] A leurs yeux, en fait, le Royaume-Uni se présente comme un Eldorado voisin, dans lequel chacun a la possibilité d’exploiter des opportunités professionnelles sérieuses et des revenus faciles, de capitaliser les expériences et de se faire apprécier pour leur œuvre. 128» Elles parlent également d’abandon de la mère patrie« abbandonare la madrepatria ». Leurs analyses deviennent encore plus critiquables dans la partie qu’elles intitulent « sulle orme di un’identità sfuggente ». Ce qui est mouvant nous disent-elles est par définition fuyant129, l’identité des jeunes italiens en Angleterre réside dans le transitoire « transitorietà ». L’italianité « l’italianità », devient une question personnelle. Elles voient alors des individus qui habitent un village global « villaggio globale» en construction et les présentent comme mus par un individualisme effréné, en ne prenant jamais au sérieux les critiques qu’ils adressent à leur pays natal. Le fondement de ces critiques serait pourtant à étudier. Ces interprétations peuvent être néanmoins comprises, au regard du commanditaire de cette recherche. Cet article est, en effet, une contribution à un ouvrage collectif qui a été réalisé avec le concours du Ministère des Affaires Etrangères italiennes et du Conseil Général des italiens à l’étranger. Nous retiendrons des conclusions de ce travail que les émigrés italiens de cette nouvelle vague sont en général très critiques, mais font rarement suivre leurs paroles par des pratiques collectives qui pourraient contribuer aux changements qu’ils appellent de leurs vœux. Il n’y a pas chez eux de militantisme actif, pas plus que chez la plupart des étudiants Erasmus ou sédentaires interrogés. La mobilité devient alors, un moyen d’échapper à un futur professionnel maussade dans leur pays d’origine, sans se sacrifier pour les générations futures.

125Op.cit p102. « Si tratta di giovani che, animati del desiderio di compiere nuove esperienze, si rapportano a mondo del lavoro in maniera distratta e inconsapevole, manifestando solo un limitato coinvolgimento nelle attività che svolgono ».
126Op. cit. p102.
127Op ;Cit p103 « tra coloro che ambiscono a un’occupazione che sappua mettere a frutto le potenzialità e valorizzare le competenze possedute emergono sopratutto gli scontenti : italiani spinti a tenatre “l’avventura britannica”, a motivo del disagio sperimentato per le ridotte opportunità d’inserimento nel mondo del lavoro italiano”.
128 « Secondo questi giovani, manca nella cultura italiana un approccio al lavoro che si fondi su una giusta distribuzione dei meriti e delle responsabilità[…] A loro occhi, infati, il Regno Unito si presenta come un vicino Eldorado, in cui ciascuno ha modo di sfruttare opportunità professionali serie e facili guadagni, di capitalizzare esperienze e di farsi apprezzare per il proprio operato. »

Cette nouvelle vague d’émigration italienne, même si moins massive que les précédentes, est certes plus difficile à appréhender car plus dispersée et disparate que par le passé. Pourtant les destinations de prédilection de l’émigration italienne sont identiques aux plus anciennes. Ainsi la France a accueilli, voire incité, l’immigration provenant du sud de l’Europe depuis le dix-neuvième siècle et reste un des pays européens qui accueillent le plus d’italiens encore aujourd’hui. Dans son article Maria Immacolata Macioti 130 oppose, elle aussi, vieille émigration italienne et nouvelle, qu’elle nomme mobilité. Elle souligne qu’une certaine émigration vers la France n’a pas disparu. En premier lieu, il s’agit là encore de mobilité pour motif d’études, pour une spécialisation après la Lauréa par exemple. Maria Immacolata Macioti, met en avant la présence d’anciens étudiants Erasmus, qui sont retournés en Italie après leur période d’études, mais ont gardé des liens en France, qu’ils ont re-mobilisés par la suite.

129Op. Cit p104. « Cio’ che si nuove è sfuggente per definizione”
130MACIOTI (M.I), « La collettività italiana in Francia : un’emigrazione d’élite » pp291-313 In CALTABIANO (C), GIANTURCO (G) –a cura di – Giovani oltre confine. I discendenti e gli epigoni dell’emigrazione italiana nel mondo, Roma, Carocci editore 428p.

L’importance des doctorants et post-doctorants à Paris, n’est pas négligeable non plus, comme celle des cadres internationaux de la mondialisation et leurs enfants. La présence d’une émigration de travail dans le secteur tertiaire est aussi visible. L’auteure souligne alors qu’il est difficile de parler encore d’immigration, en reprenant, pour sa part, les dires de ses interlocuteurs. Beaucoup d’interviewés refusent fermement la connotation de migrants, ce qui n’est pas étonnant, là-encore, au regard de la composition sociale de la population. Pourtant, ce sont toujours, certains facteurs répulsifs du pays d’origine et certains facteurs attractifs du pays d’accueil qui poussent ces « professionnels mobiles » à l’expatriation. Du fait d’une composition plus jeune et instruite de la population émigrée italienne en France, Maria Immacolata Macioti en appelle à oublier le concept d’assimilation pour parler d’intégration, qui implique selon elle « un respect des autres cultures sur un plan paritaire »131. Comment après cette remarque est-il possible d’occulter la question sociale ? Aux catégories sociales privilégiées le choix de leurs références, aux catégorie sociales plus modestes leur inculcation. Comme de nombreux chercheurs, elle décrit les italiens de la nouvelle émigration (en opposition avec ceux des vagues précédentes mus par la nécessité) comme des protagonistes, avec des niveaux moyens- hauts de préparation scolaire. Pourtant, l’image d’un voyageur international, indifférent aux lieux de travail et de vie, est, à notre sens, faussée par une idéologie libérale qui voit l’individu comme maître absolu de son destin. Maria Immacolata Macioti nous rappelle d’ailleurs que tous les jeunes italiens en France aujourd’hui ne sont pas des managers ou entrepreneurs de renom, ni même des intellectuels de réputation internationale. La composition sociale de cette émigration a certes changé. Mais faut-il pour autant conclure à une disparition de la contrainte ?

Le poids des structures sociales n’est pas amoindri, ce sont les formes des pressions, des injonctions qui se sont transformées. D’ailleurs Maria Immacolata Mocioti, comme les auteurs de l’étude sur l’Angleterre, citent les propos des jeunes italiens, qui soulignent qu’en France le travail est reconnu, rétribué, alors qu’en Italie, ils énoncent l’exploitation, le peu de perspectives et de confiance accordée aux jeunes. Pour simplifier, nous pourrions dire que l’aspiration au cosmopolitisme, à l’international, correspond à une volonté d’ascension sociale (l’élite lui étant souvent associée). Les classes moyennes et même certaines catégories populaires dont on méprise le « localisme », se trouvent aujourd’hui légitimement attirées par « l’international » qui procure une certaine reconnaissance sociale. Mais elles se trouvent aussi confrontées à la recomposition sociale des migrations et des rapports de force. Comme dans l’enseignement supérieur la croissance quantitative, l’augmentation du nombre d’étudiants mobiles ne garantit pas, en soi, la démocratisation de l’accès et de la réussite pour tous dans le monde professionnel. En conclusion de son enquête enfin, Maria Immacolata Mocioti lance une incitation à s’intéresser aux échanges étudiants en Europe, tant leurs conséquences (forieri di conseguenze) en terme professionnel semblent importantes.

131Op. Cit Mocioti p301 «Per gli italiani presenti oggi in Francia si dovrebbe parlare di integrazione : concetto diverso da quello di assimilazione, che dovrebbe implicare il rispetto delle culture altre, accettate su piano paritario. »

A des flux massifs d’émigrés antérieurs aux années soixante, se substituent en Italie, des flux quantitativement moins importants, mais socialement significatifs. Finalement, la mobilité est la face positive de l’émigration, qu’il s’agisse de migrations en « col bleu » ou de migrations en « col blanc ». Au fur et à mesure que le nombre de qualifiés du supérieur augmente, la composition des flux migratoires se transforme. Les choix opérés par les étudiants Erasmus restent ainsi étroitement liés à leurs perspectives d’emploi au sortir du système universitaire, qui sont elles-mêmes extrêmement sensibles à l’état général des segments des marchés nationaux du travail.

***

Contrastant avec l’enthousiasme d’un brain movement en vogue, qui se traduit notamment par l’expansion rapide des échanges universitaires en Europe, les jeunes travailleurs et étudiants italiens que nous avons rencontrés en Angleterre ne vivent pas toujours la mobilité, lorsqu’elle se transforme en émigration, de façon positive. A qui profite alors le développement des migrations étudiantes et professionnelles en Europe ? N’existerait-t-il pas un réel déséquilibre des bénéfices ? Dans ce contexte, il convient de s’interroger sur les conséquences de l’ensemble des politiques migratoires en Europe, dont le programme Erasmus constitue peu ou prou un révélateur, a fortiori quand les disparités de développement économique, social et politique au sein de l’Union Européenne augmentent par l’addition de nouveaux états membres d’Europe Centrale et Orientale.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN