L’évolution des objets techniques : fonctions et lois de genèse

By 10 March 2013

2.2.6 Évolution des objets techniques

2.2.6.1 De l’objet abstrait à l’objet concret

Jusqu’à présent, nous avons tenté d’élucider le caractère signifiant des objets techniques par leurs caractéristiques propres à un état donné. Néanmoins, les objets techniques se situent dans un processus évolutif qui produit de nouveaux fonctionnements et de nouveaux usages.

Pour étudier l’évolution de l’objet technique, Simondon propose une démarche à partir de critères propres à sa genèse. Ainsi, il existe un passage des objets abstraits aux objets concrets, un processus nommé « concrétisation » dont l’évolution s’accomplit par « des perfectionnements essentiels, discontinus qui font que le schème interne de l’objet technique se modifie par bonds et non selon une ligne continue » [SIM 89 : 40].

Simondon identifie les objets abstraits par une unité qui est traitée comme un absolu, achevée dans une perfection intrinsèque nécessitant pour son fonctionnement d’être constituée en système fermé. Au contraire, dans les objets concrets, chaque pièce importante est tellement liée aux autres par des échanges réciproques qu’elle ne peut pas être autre qu’elle n’est.

Selon Simondon, le problème technique est celui de la convergence des fonctions dans une unité structurale. C’est cette convergence qui spécifie l’objet technique, car il n’y a pas, à une époque déterminée, une infinie pluralité de systèmes fonctionnels possibles; ce sont les besoins humains qui se diversifient à l’infini. L’objet technique existe donc comme type spécifique obtenu au terme d’une série convergente.

Plus récemment, les conditions de l’évolution technique ont été analysées par Patrice Flichy dans un cadre socio-technique : « une innovation ne devient stable que si les acteurs techniques ont réussi à créer un alliage entre le cadre de fonctionnement et le cadre d’usage » [FLI 03 : 118].

L’originalité de Flichy est la prise en considération de ces deux cadres. Le premier, celui de fonctionnement, réfère aux différentes façons dont une innovation est construite; il organise les interactions entre les différents acteurs (ingénieurs, utilisateurs, organismes de normalisation…) et finit par être adopté par toute une communauté technique. Le deuxième, le cadre d’usage, est l’ensemble de différentes façons dont une innovation technique est utilisée; il associe un certain type d’usage à un certain type d’artefact technique et renvoie aux représentations d’une époque.

Flichy établit qu’au cours de l’histoire de développements dans un cadre socio-technique, le rôle rempli par le cadre de fonctionnement et le cadre d’usage n’est pas le même, dans le sens où parfois l’accent est mis plus sur l’usage technique que sur l’usage social, et vice-versa.

Pour chaque innovation technique, affirme Flichy, il y a un passage des états qui vont de l’objet-valise à l’objet frontière. Pendant la période d’objet-valise, l’objet technique est instable. Cette période conduit à deux possibilités : soit l’innovation s’épuise d’elle-même, soit elle débouche sur une phase d’élaboration. Pour passer de cette période à la période d’objet frontière il s’agit de « dissiper les confusions, de définir un objet au contour plus précis, de passer de l’utopie à la réalité, de l’abstraction a la concrétisation » [FLI 03 : 228].

Nous trouvons à nouveau l’idée de concrétisation comme une dernière phase dans l’innovation technique. Elle soutient qu’un dispositif technique ne devient stable que lorsque l’agencement des parties a trouvé une forme définitive. Quant à son usage, l’objet technique concret devient une « boîte noire » qui « fonctionne, pour l’utilisateur profane mais aussi pour l’ingénieur, sans que l’on ait besoin de se remémorer l’articulation des différents sous-ensembles » [FLI 03 : 211]. Néanmoins, les usagers peuvent intervenir activement sur tel ou tel élément de cette boîte noire.

Acceptons donc qu’un objet technique n’est jamais seul et qu’il est une entité dynamique au cours de son évolution. D’une part, il s’inscrit soit dans une famille d’innovations utilisant les mêmes composants techniques, soit dans un système technique plus large. D’autre part, dans un cadre social, les usagers s’approprient et se réapproprient les objets techniques, produisant différentes gammes et faisant surgir des nouveaux cadres socio-techniques.

2.2.6.2 Évolution de fonctions primaires et secondaires

Bien que Flichy considère le cadre d’usage technique, il est nécessaire tout de même de mentionner ce qui se passe au niveau des fonctionnements secondaires et leurs rapports aux fonctionnements primaires.

Il est admis qu’au cours de l’évolution des techniques, divers passages existent d’une fonction à l’autre. Dans ces passages, le cadre socio-technique s’appuie sur des processus de codification déjà existants, des signes faisant référence à un code connu. Nous listons quelques situations possibles :

* la fonction primaire perd son sens, tandis que les fonctions secondaires demeurent;
* la fonction primaire demeure, tandis que les fonctions secondaires se perdent;
* la fonction primaire, et presque toutes les fonctions secondaires se perdent, tandis que les fonctions secondaires sont remplacées par des codes d’enrichissement;
* la fonction primaire se transforme en fonction secondaire;
* la fonction primaire se perd et s’y substitue une autre fonction primaire, tandis que les fonctions secondaires sont déformées par des codes d’enrichissement;
* les fonctions primaires sont floues dès le début, tandis que les fonctions secondaires sont déformables et imprécises.

Face à cette diversité, et afin d’éviter que l’objet soit victime de l’oubli, nous pouvons imaginer une ligne idéale vers l’innovation technique où l’inventeur doit promouvoir des fonctions primaires variables et des fonctions secondaires ouvertes. L’enjeu sera ainsi les stimuli, la communication des fonctions possibles, capables de permettre son adéquation continue dans des situations variables au cours de l’évolution.

Si cette ligne est possible, elle ne va pas de soi pour ce qui concerne l’importation, parfois imposée, de codes et d’intérêts de type marchand ou politique. Les pratiques visant à implanter ces types de codes peuvent affecter les cadres de fonctionnement et les cadres d’usage de l’innovation technique surtout lorsque ces intérêts prennent des directions différentes à celles de l’objet technique.

Mais nous savons que ces intérêts sont toujours présents. Le vrai risque de l’importation de ces cadres est l’adoption de perspectives déterministes et réductionnistes qui n’établissent pas de possibilités génératives, mais des schèmes donnés. Autrement dit, les techniques seront des productrices des services et fonctions attendues et non de nouvelles créations.

Il reste à dire que si l’innovation technique est, comme l’indique Flichy, influencée par le vouloir humain collectif, il faudra penser à sa viabilité vers des perspectives idéologiques variées, vers l’innovation continue de signes et de contextes dans lesquels ces signes auront leurs signifiés. Plus précisément, pour reprendre une fois de plus la distinction de Barthes [§ 2.2.2], de « signifier » en tant que codes d’articulation des techniques et de « communiquer » en tant que pratiques pédagogiques.

2.2.6.3 Lois de genèse contemporaines

Pour finir, nous considérons pertinent de mentionner brièvement quelques tendances contemporaines qui semblent s’instaurer dans l’innovation technique. Les lois de genèse des objets techniques corrélatifs à Gilbert Simondon sont :

* vers un moindre volume,
* vers un moindre poids,
* vers un nombre moindre de pièces,
* vers un temps de réponse moindre,
* vers un moindre prix.

Pour sa part, Yves Déforge [SIM 89 : 284] ajoute trois nouvelles lois qui vont vers l’auto-adaptation des objets techniques :

* vers une augmentation de l’auto-régulation,
* vers une augmentation de l’auto-corrélation,
* vers une augmentation de l’auto-suffisance.

Cette tendance vers l’auto-adaptation nous l’avons perçue dans les cas où la technologie éducative tend vers les systèmes adaptatifs. À ce sujet, nous pouvons suggérer qu’avec les environnements numériques, l’innovation tend aussi vers :

* une plus grande facilité d’utilisation : au travers de l’interface graphique d’utilisateur (Graphical User Interface en anglais) et des composants du hardware,
* une représentation plus nette de la réalité, qui soit d’une meilleure résolution et plus immersive,
* une protection plus stricte des droits d’auteurs.

Dans la section suivante, nous analysons de plus près les questions concernant les objets techniques à l’ère du numérique.

Objet technique hypermédia : repenser la création de contenu éducatif sur le Web
Thèse pour obtenir le grade de Docteur – Discipline: Sciences de l’information et de la communication
Université De Paris VIII – VINCENNES-SAINT-DENIS – U.F.R. Langage Informatique Technologie

Introduction générale
1. Les TIC au service de l’enseignement
1.2. L’enseignement assiste par les TIC
1.3. La pratique de l’enseignement assiste par les TIC
1.4. Les normes, standards et specifications e-learning
1.5. Les enjeux des TICE
2. Approche informationnelle-communicationnelle des TICE
2.2. Les objets techniques et la communication
2.3. Les objets techniques numeriques à communiquer
2.4. L’objet technique hypermedia
3. Systemes hypermedias pedagogiques
3.2. Les hypermedias pedagogiques
3.3. Argumentation hypermedia
3.4. Modélisation
3.5. Edition hypermedia
3.6. Production multimedia
3.7. Travail collaboratif
4. Repenser la creation de contenus educatifs
4.2. Contenu, creation et structures
4.3. Le Web comme machine textuelle
4.4. Transtextualite: meta-lecture et meta-ecriture
4.5. Vers des documents pedagogiques numeriques
4.6. Contextes d’une approche centree sur les structures
4.7. Travaux en relation
5. Specs, un systeme pour la creation de contenus educatifs
5.2. Historique et evolution
5.3. Presentation du systeme specs
5.4. Cadres De fonctionnement
6. Experiences et discussion
6.2. Contexte d’evaluation
6.3. Experiences et resultats
6.4. Discussion
6.5. Travail futur
Conclusion générale