Les objets techniques numériques à communiquer

By 10 March 2013

2.3 Les objets techniques numériques à communiquer

Dans l’évolution technique, il est à noter aujourd’hui les rôles joués par l’électronique et l’informatique en tant que champs favorisés du développement de nouveaux moyens de communication des informations. Le bouleversement du traitement de l’information et de la pratique de la communication depuis l’invention des machines à calculer et les ordinateurs témoignent de leur succès.

Les implications de la numérisation de l’information a été un sujet rapidement abordé par la communauté scientifique. Jean-Pierre Balpe a remarqué que l’informatique modifie profondément la matérialisation du signe. En effet, sur les supports d’enregistrement des systèmes informatiques, les objets techniques n’ont pas d’existence matérielle directe; ils ne sont pas directement lisibles. Balpe note justement qu’un mot quelconque, un dessin ou n’importe quel autre type de représentation du signe deviennent maintenant une séquence de chiffres dont l’existence n’est que virtuelle, en attente d’opérations qui les manifesteront : « Cette particularité confère à l’information informatisée des caractéristiques qu’elle ne peut présenter sur aucun autre support : elle est mobile, engendrable, disponible, instantanée, transmissible par tous moyens électroniques » [BAL 90 : 9].

Après avoir étudié la dimension sémiotique inhérente aux objets techniques eux-mêmes, cette partie met l’accent sur les objets techniques numériques qui communiquent des informations.

id=’_Toc30774046′>2.3.1 Les machines à communiquer

Si par machine numérique nous entendons ces objets techniques qui permettent la production, la manipulation et le stockage des informations sous format électronique, les machines à communiquer sont, dans les termes de Pierre Schaeffer et Jacques Perriault : « des machines, principalement numériques, qui produisent, conservent et diffusent des simulacres » [PER 02 : 12].

À partir de ces deux définitions, il est possible de distinguer les fonctions d’une machine à communiquer. D’une part, la fonction primaire est d’assurer le transport, le codage et le décodage des signaux numériques à la plus grande vitesse possible en produisant le minimum de bruit et d’interférence. D’autre part, la fonction secondaire est essentiellement métalinguistique; il s’agit d’organiser l’espace de la communication afin de rendre le message le plus clair possible pour qu’il soit compréhensible par le destinataire.

Avec les technologies numériques, la transformation fondamentale au niveau du traitement de l’information est sa numérisation, laquelle, comme nous l’avons indiqué, renvoie à la codification du message en une séquence de 0 et 1 qui est le langage des machines numériques. Quant aux formes de réception, les simulacres, évoqués par Schaeffer et Perriault, ce sont précisément les différentes manifestations de ces séquences informatiques en plusieurs formats, c’est-à-dire la réception d’un message au travers de divers médias : texte, image, son, vidéo, programme exécutable, application interactive…

Néanmoins, il est possible que le changement le plus important advenu avec le numérique s’observe au niveau de la communication, dont les pratiques se modifient, voire s’élargissent.

Prenons l’exemple de la communication interpersonnelle dont le modèle est du type : un émetteur envoie un message à un destinataire. Les technologies utilisées pour ce fait sont le télégraphe, le courrier postal et électronique, le téléphone et plus récemment les téléphones portables. Maintenant, si nous pensons au mode de fonctionnement de médias de masse classiques, jusqu’à récemment les machines à communiquer par excellence, le modèle établit était principalement : un émetteur envoie un message qui est reçu par plusieurs destinataires. Le cas du cinéma, de la radio et de la télévision exemplifie bien ce phénomène.

Un autre modèle a été introduit par la communication basée sur des ordinateurs. Dans ce cas-là, le premier modèle persiste en même temps qu’un nouveau surgit : plusieurs émetteurs envoient un message à un destinataire. En effet, grâce aux systèmes de stockage et aux bases de données, plusieurs émetteurs mettent à la disposition des usagers une grande quantité d’information qui sera sélectionnée par un destinataire selon ses intérêts personnels.

Aujourd’hui, la manière dont l’Internet s’impose dans les sociétés modernes en tant que machine à communiquer lui donne un statut sui generis. L’Internet permet une communication comprenant les trois types précédents (un-à-un, un-à-plusieurs, plusieurs-à-un) et en instaure un quatrième : plusieurs émetteurs envoient un message à plusieurs destinataires (plusieurs-à-plusieurs). Avec l’Internet, n’importe quel usager devient un émetteur ou un destinataire. De plus, l’information est fournie par plusieurs et tous y accèdent, soit comme audience de masse, soit comme sélection arbitraire à partir des intérêts personnels.

À présent, nous nous focalisons sur ce nouveau type de machine à communiquer qui est l’Internet afin d’étudier ses caractéristiques, ainsi que les changements de base qui affectent la communication.

2.3.2 La machine Internet

Comme il est bien connu, le terme « Internet » est né de la combinaison de deux vocables : le préfixe inter qui veut dire « entre » ou « parmi » et le suffixe net qui est un diminutif de « network » ou réseau, faisant référence à « inter-connectivité ». Internet renvoie essentiellement à la notion d’un réseau des réseaux relié par des ordinateurs distribués dans le monde entier.

Dès son lancement pour le grand public, dehors les cadres scientifiques ou gouvernementaux, au début des années 90, Internet a modifié la fonction primaire de l’ordinateur : initialement perçu comme une machine à calculer et désormais comme une machine à communiquer, comme l’atteste le courrier électronique qui demeure toujours le service le plus utilisé. Techniquement, l’Internet est basé sur deux grands types de services :

* services d’information : FTP (File Transfer Protocol), telnet (accès à distance), gopher (localisation et recherche) et le Web (WWW ou World Wide Web);
* services de communication : courrier électronique (e-mail), listserv (lettres d’information), IRC (Internet Relay Chat) et MUD (Multi-user Domains).

Par ces services, l’information sur Internet est décentralisée, c’est-à-dire qu’elle est distribuée partout dans le monde et accessible à partir de n’importe quel ordinateur connecté en réseau. De façon similaire, la communication se décentralise, ce qui met en challenge non seulement les formes et modes classiques de communication, mais aussi la distinction entre un média et un autre.

L’Internet est aujourd’hui perçu comme un nouveau média à type unique qui se trouve au croisement des possibilités des anciens médias de masse et des nouveaux médias numériques interactifs, tels les jeux vidéos et la réalité virtuelle. Autrement dit, il est un médium convergent de différents types de communication.

Pour étudier les manières dont la communication s’établit, diverses approches s’intéressent : aux niveaux proxémiques de la communication (face à face, médiatisée par l’ordinateur, médias de masse); aux types de conversation (monologue, dialogue, discussion); aux aspects temporels et spatiaux (face à face, asynchrone, synchrone distribué, asynchrone distribué); au nombre d’émetteurs et récepteurs; à l’ouverture d’accès aux messages (privé ou public); aux types de médias et de protocoles.

Robert Burnett et David Marshall affirment qu’il est nécessaire d’ajouter à ces études trois facteurs supplémentaires [BUR 03] :
* la forme du message, qui peut être encapsulé (une pièce jointe, un e-mail), fragmenté (un message envoyé en parties, une discussion chat) et opératif (un message qui effectue une action et qui est lu par une application),
* les compétences requises pour participer, échelonnées sur différents niveaux. Une compétence de bas niveau implique la saisi du texte et des commandes basiques pour son formatage, alors que le haut niveau se réfère à des connaissances en programmation,
* les métaphores utilisées dans l’environnement, qui constitue la structure de l’interaction rendu possible par le logiciel. Par exemple, l’e-mail et listserv sont des métaphores du service postal.

Le tableau ci-dessous résume les caractéristiques de services de communication sur Internet telles qui ont été analysées par Burnett et Marshall, d’après December et Paterson [BUR 03 : 56].

Caractéristiques de services de communication sur Internet

e-mail listserv IRC MUD Usenet WWW
Niveau Inter-personnelle groupe groupe groupe hybride hybride
Conversation dialogue monologue, discussion multilogue mulilogue monologue, discussion, multilogue multilogue
Émetteur un plusieurs plusieurs plusieurs plusieurs plusieurs
Destinataire un plusieurs plusieurs plusieurs plusieurs plusieurs
Canal ordinateur ordinateur ordinateur ordinateur ordinateur ordinateur
Distribution point à point point à point, multipoint point à serveur broadcast point à serveur narrowcast point à serveur broadcast point à serveur broadcast
Média texte texte texte texte, exécutable texte multimédia
Message encapsulé encapsulé fragmenté fragmenté, opératif encapsulé encapsulé
Temps asynchrone asynchrone synchrone synchrone asynchrone asynchrone
Espace distribué distribué distribué distribué distribué distribué
Socialité dialogue multicast multicast multicast multicast multicast
Visibilité privé privé public public public public
Interactivité
Compétence bas bas bas – moyen moyen – haut bas bas
Environnement existant existant existant construit existant existant
Métaphore postal postal salon monde fantastique discussion, conversation ville, centre commercial, banque, etc.

Ces nouvelles formes de communication manifestent le caractère fondamentalement social de l’Internet, qui est corrélatif de la vision postulée par Tim Berners-Lee dès l’origine du Web : « le Web est plus une création sociale que technique. Je l’ai conçu en visant un effet social -afin d’aider les gens à travailler ensemble- et pas comme un jouet technique. Le but du Web est de supporter et améliorer notre existence, similaire à un réseau, dans le monde » [BER 99a : 123].

Cette tendance sociale du Web semble se fortifier aujourd’hui, comme le montre bien le paradigme contemporain nommé couramment Web 2.0. Cette version du Web est centrée sur l’application de technologies plus participatives et collaboratives. Du point de vue social, elle est un exemple représentatif de ce que Pierre Lévy a défini comme « intelligence collective » à travers des innovations comme les blogs, les wikis, les signets collectifs (bookmarks), le marquage communautaire des mot clés (folksonomy), la syndication de contenu par le biais des flux RSS, etc.

Le Web est donc perçu comme une machine qui communique des informations (machine à communiquer) et aussi comme une machine qui les stocke (machine informatique). De manière similaire, si nous acceptons que le Web est un lieu virtuel qui favorise la communication sous plusieurs formes et modes, il est déterminant de s’intéresser à présent à la fonction secondaire des machines à communiquer qui se centre sur le contenu convoyé, c’est-à-dire la fonction métalinguistique. Ce qui nous intéresse plus particulièrement, c’est la manière dont les divers médias convergent dans un seul espace pour faire émerger un sens.

Objet technique hypermédia : repenser la création de contenu éducatif sur le Web
Thèse pour obtenir le grade de Docteur – Discipline: Sciences de l’information et de la communication
Université De Paris VIII – VINCENNES-SAINT-DENIS – U.F.R. Langage Informatique Technologie