Approche informationnelle-communicationnelle des TICE

By 9 March 2013

2. Approche informationnelle-communicationnelle des TICE

2.1 Introduction

Depuis le milieu du XXe siècle, un statut de plus en plus important a été accordé aux technologies de l’information et de la communication (TIC) au sein du développement et de la recherche scientifiques.

En effet, lorsqu’en 1949 Shannon et Weaver publient la théorie mathématique de l’information [SHA 49], les TIC se profilent comme un champ incontestable pour le développement des systèmes de traitement de l’information, dont l’information est désormais numérique et quantifiée en termes de bits. Quant à la recherche, en sciences sociales notamment, les systèmes technologiques ont été considérés comme exerçant un rôle structurant dans l’organisation de la société [MAT 03] : la société est définie en termes de communication, et celle-ci en termes de réseaux [CAS 96].

Néanmoins, malgré la vaste diversité des études et des réalisations, il est toujours difficile d’affirmer qu’il existe aujourd’hui une pleine intégration des TIC dans les sphères sociales et culturelles. Il est plus adéquat de signaler que nous sommes au début d’un processus visant à découvrir les possibilités, les avantages tout autant que les désavantages, de l’utilisation des TIC dans tous les domaines où elles sont appliquées. L’éducation, en tant que discipline et métier, n’est pas isolée dans ce scénario.

Mais nous savons que l’application des TIC n’est pas une question simple; il ne s’agit pas de transformer les contenus pédagogiques sous format audiovisuel ou électronique et attendre que l’apprenant construise un nouveau savoir. Au contraire, en tant que phénomène social, les technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE) répondent également à toute une série de facteurs, idées, projets sociaux, utopies, intérêts économiques, stratégies de pouvoir; autrement dit, elles s’intègrent à l’éventail complet des jeux de l’homme en société.

La difficulté d’une analyse concrète des implications sociales et culturelles de l’informatique ou du multimédia est déterminée par leurs divers types d’usage, ce qui confère un caractère d’instabilité aux TIC. Comme Pierre Lévy l’a indiqué « Il n’y a pas de « cause » identifiable d’un état de fait social ou culturel, mais un ensemble infiniment complexe et partiellement indéterminé de processus en interaction qui s’auto-entretiennent on s’inhibent » [LEV 97 : 27].

La multiplicité des facteurs et des agents rend impossible, et parfois non pertinent, le calcul des effets déterministes. Rappelons la critique portée aux modèles qui pensaient possible que le succès de médias de masse aux années 50 se traduise de manière similaire si on les appliquait à l’enseignement [FEE 02]. Face à cette problématique, il semble adéquat de considérer les études ayant comme objectif de réduire le clivage épistémologique disciplinaire en adoptant une posture qui soit à la fois critique et ouverte. Dans ce sens, notre étude ne partage pas la perspective qui s’intéresse aux manières dont les TICE peuvent remplacer l’enseignant dans la salle de classe, mais plutôt chercher à rapprocher l’entité humaine de l’entité technique, et vice-versa.

Nous nous situons du point de vue d’un « usage raisonné » des TICE tel qu’il a été suggéré par Philippe Breton. Ce chercheur distingue trois positions face à l’adoption d’Internet : « d’abord les militants du “tout-Internet”, prosélytes, parfois sans le savoir, d’un nouveau culte, ensuite les technophobes, hostiles à toute technique, et enfin ceux qui pensent qu’un usage raisonné des techniques peut sous certaines conditions être facteur de progrès » [BRE 00 : 13].

Nous adoptons également les sciences de l’information et de la communication (SIC) comme cadre théorique pour accompagner cette posture d’« usage raisonné ». Bien que les TICE aient été étudiées par diverses disciplines, à savoir l’informatique, les sciences cognitives et les sciences de l’éducation, l’apport des SIC repose fondamentalement dans leur richesse pluridisciplinaire; elles sont aptes à articuler des problématiques de type communicative, discursive et technique, en vue d’améliorer la compréhension des aspects sociaux et politiques actuels.

Pour aborder les TICE du point de vue des SIC, nous sommes en accord avec la position de Jacques Perriault [PER 02], qui entend l’étude de l’éducation en tant que fait social, et cela au travers d’observations simultanées de plusieurs de ses constituants : les artefacts et les techniques, les usages, les langages, les dispositifs et les politiques. La posture théorique de Perriault s’appuie sur trois fondements :

* Les machines qui servent à communiquer constituent une classe spécifique de machines. Elles relèvent d’enjeux industriels et économiques et contribuent à structurer l’organisation sociale.
* Les usages de ces machines ne se conforment pas toujours à une utilisation canonique de référence.
* Le processus d’appropriation de ces machines se fait par un processus socio-cognitif. D’une part, la connaissance se construit par l’interaction entre individus et groupes. D’autre part, les machines à communiquer sollicitent et exercent certaines de nos fonctions de pensée.

Dans ce chapitre, nous explorons les dimensions communicatives de la technologie éducative. Dans un premier temps, nous étudions les caractéristiques qui donnent aux objets techniques un sens communicatif, ainsi que leur continuité dans le processus d’innovation technique. Nous nous intéressons ensuite aux objets techniques qui transmettent des informations et à la forme de leur convergence dans un espace rempli de significations comme l’est le Web.

2.2 Les objets techniques et la communication

Lorsqu’on s’intéresse aux technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE), la littérature nous fournit un large vocabulaire visant à définir et catégoriser celles-ci : « artefact », « instrument », « outil », « logiciel », « éduciel », « dispositif » ou « système ». Quoi qu’il en soit, les TICE sont la plupart du temps analysés en fonction de leurs capacités techniques dans le cadre d’un usage pédagogique, soit par l’apprenant, soit par l’enseignant. Un exemple est la classification des usages éducatifs de l’hypertexte proposée par Eric Bruillard [BRU 97] :

* activités que l’apprenant réalise à partir des hypertextes;
* assistance, ou contrôle, du système hypertexte sur ces activités;
* formes d’apprentissage conduites par la navigation ou l’exploration, par la résolution de problèmes et par la construction ou la production d’objets informatiques.

Dans cette partie, nous proposons une analyse plus générale des TICE en les considérant comme des « objets techniques qui communiquent ». En ce sens, nous voulons distinguer les messages transmis, ainsi que les capacités qu’un objet technique fournit à son utilisateur pour communiquer, de ce qui est communiqué par l’objet technique lui-même.

Pour ce faire, il est nécessaire, d’une part, d’aborder la notion d’« objet technique » dans un contexte plus large que la pure instrumentalisation et, d’autre part, de procéder par une démarche communicative de l’analyse des techniques afin d’identifier les manières dont ils s’articulent pour faire surgir un sens. Il convient de dire tout de même que cette tentative n’a pas l’intention d’être universelle, au sens épistémologique et ontologique. Il s’agit tout simplement d’un effort de notre part pour proposer une façon de rapprocher les techniques à leur signification communicative et pédagogique.

2.2.1 La notion d’objet technique

Nous considérons qu’analyser séparément ce qui est communiqué par un objet technique lui-même ouvre la voie de l’articulation de nouvelles perspectives, différentes de celles qui sont comprises par ses capacités techniques et les messages transmis.

Bien que les objets techniques aient été perçus historiquement en tant que fonction, c’est-à-dire comme des simples objets qui facilitent l’exécution d’une action, il nous semble qu’un un modèle adéquat visant leur intégration au sein de la culture est de le considérer en tant que connaissance et sens. Citons Gilbert Simondon : « La plus forte cause d’aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n’est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans les tables des valeurs et des concepts faisant partie de la culture » [SIM 89 : 9].

Nous empruntons la notion d’« objet technique » à Gilbert Simondon. Les réflexions de celui-ci sont d’un intérêt majeur si l’on désire comprendre autrement les techniques.

L’étude philosophique de Simondon part du fait que les objets techniques ont été mal compris au sein de la culture, depuis l’ère industrielle, principalement parce que soit ils sont vus comme « de purs assemblages de matières dépourvus de vraie signification, et présentant seulement une utilité » [SIM 89 : 11], soit ils sont perçus comme des personnages hostiles envers l’homme, représentant un danger d’agression ou d’insurrection.

À l’encontre de cette attitude contradictoire, nous partageons les vues de Simondon lorsqu’il affirme que le véritable perfectionnement des machines réside non pas dans l’accroissement de l’automatisme, mais dans celui de marge d’indétermination que son fonctionnement recèle. De cette manière, la manipulation exerçant l’être humain sur les machines constitue la dimension complémentaire de la perfection. Nous sommes dans un scénario de correspondance entre homme et objet technique où aucun des deux ne domine ni est dominé.

Plus loin, Simondon accorde aux techniques le statut d’« êtres techniques ». En effet, « l’homme peut être couplé à la machine d’égal à égal comme être qui participe à sa régulation, et non pas seulement comme être qui la dirige ou l’utilise par incorporation des ensembles, ou comme être qui la sert en fournissant de la matière et des éléments. C’est l’homme qui connaît les schèmes internes de fonctionnement et les organise entre eux » [SIM 89 : 126].

D’autres caractéristiques sont dérivées de ce mode d’existence des objets techniques. D’une part, l’être technique contient effectivement une « essence technique », une lignée évolutive qui reste stable et productrice de structures et de fonctions dans son acheminement vers la « concrétisation ». D’autre part, il fait surgir une nouvelle vie, une « vie technique », qui ne consiste pas à diriger les machines, mais à coexister au même niveau qu’elles. Une fois de plus, l’homme est l’orchestrateur, l’être assumant la relation entre divers objets techniques; il devient un être couplé, simultanément ou successivement, à plusieurs machines.

Sur ce dernier point, une thèse similaire dans le domaine de la communication considère les objets techniques, au travers leur personnification médiatique, comme un prolongement des membres humains, comme le ferait un système prothétique [MCL 64].

2.2.2 Objets techniques et communication

Il semble qu’un des premiers obstacles à l’analyse des objets techniques en termes de communication réside dans le fait qu’ils ne communiquent pas, mais fonctionnent.

À ce sujet et en partant de la distinction que Roland Barthes établit entre signifier et communiquer, il est possible d’affirmer que, d’un certain point de vue, les objets qui ne véhiculent pas d’informations ne communiquent pas, mais aussi que, d’un autre point de vue, tous les objets constituent des systèmes structurés de signes, c’est-à-dire essentiellement des systèmes de différences, d’oppositions et de contrastes. « L’objet, dit Barthes, sert effectivement à quelque chose, mais il sert aussi à communiquer des informations (…) il y a toujours un sens qui déborde l’usage de l’objet ». [BAR 85 : 252].

En suivant la ligne tracée par Barthes, on est amené à penser que la signification d’un objet technique, et de tout objet en général, se manifeste dès que l’objet est produit et consommé au sein d’une société d’hommes, dès qu’il est fabriqué, normalisé. Notons que lorsque l’on fait référence à la consommation, celle-ci ne doit pas être entendu dans le sens d’une production en série stricto sensu, mais en termes d’identification d’un modèle d’utilisation de l’objet par l’homme, un modèle qui fonctionne même là où il n’y a pas d’objet, un modèle mental, abstrait, codifié. Prenons l’exemple vulgaire d’une pierre utilisé comme marteau. Le modèle mental (la pierre utilisé comme marteau) fonctionne toujours pour reconnaître d’autres objets similaires qui réalisent la fonction de marteau, sans qu’il soit nécessaire de les utiliser immédiatement; il peut aussi aider à communiquer le modèle de marteau à d’autres personnes (ou à soi-même), par le biais par exemple des symboles graphiques. Désormais, dans ce schéma, la pierre communique la fonction de marteau.

De manière similaire, il a été noté que, dans une société, l’utilisation de certains objets communique aussi l’adéquation d’un individu à une série d’usages déterminés (à des usages particuliers et pas à d’autres; par oppositions et contrastes). Pensons à l’emploi des baguettes chinoises pour manger des spécialités asiatiques : leur utilisation communique l’adéquation à un usage particulier, à une certaine manière de manger qui signifie cette manière de manger.

Ainsi, l’identification d’un modèle d’utilisation, c’est-à-dire la codification de fonctions, est basée sur des comportements sociaux. En termes communicatifs, la codification permet de reconnaître dans le « signe technique » la présence d’un signifiant dont le signifié est la fonction qu’il rend possible.

Cette première approche communicative nous conduit à considérer les méthodes sémiotiques. En effet, la sémiotique, telle qu’elle a été définie par Charles Sanders Peirce, est « la doctrine de la nature essentielle et des variétés fondamentales de semiosis 2 possibles » [PEI 78 : 135]. Bien qu’une deuxième branche de cette discipline soit née de la linguistique de Ferdinand de Saussure, la « sémiologie », qui est la « science qui étudie la vie de signes au sein de la vie sociale » [SAU 05 : 33], il est admis aujourd’hui que toutes deux peuvent être regroupées sous l’appellation commune de « sémiotique ».

2 Le concept de « semiosis » ou « sémiose » désigne une action, une influence qui est, ou implique, une coopération entre trois éléments : le signe, son objet et son interprétant. En un sens plus large, c’est l’action de produire une signification.

Plus récemment, et de manière plus systématique, Umberto Eco a postulé que « la sémiotique n’est pas seulement la science des signes reconnus en tant que tels quels, mais elle peut être considérée comme la science qui étudie tous les phénomènes culturels comme s’ils étaient un système de signes -en partant de l’hypothèse que tous les systèmes culturels sont des systèmes de signes, c’est-à-dire que la culture est essentiellement de la communication- » [ECO 99 : 279].

Clarifions cette nouvelle définition. La culture est considérée ici au sens large, du point de vue anthropologique. Le fait que la culture soit essentiellement communication ne veut pas dire qu’elle ne soit que cela et rien d’autre, mais plutôt qu’elle sera mieux comprise si elle est examinée du point de vue de la communication. Dans ce sens, tous les aspects d’une culture peuvent être étudiés comme des signifiants que les hommes se communiquent tour à tour les uns aux autres. Les systèmes de signifiants, compris comme des unités culturelles, sont constitués en structures, ou champs sémantiques, ceux-ci répondant tous aux lois qui régissent les formes signifiantes.

L’intérêt d’introduire des méthodes sémiotiques dans notre analyse est d’évaluer si les fonctions assignées à un objet technique peuvent être interprétées du point de vue de leur aspect communicatif. Par conséquent, cette considération nous permettra de déterminer s’il est possible de comprendre et de définir les objets techniques au-delà leur pure fonction instrumentale, en découvrant de nouveaux types de fonctionnalités peut-être tout aussi essentielles.

Objet technique hypermédia : repenser la création de contenu éducatif sur le Web
Thèse pour obtenir le grade de Docteur – Discipline: Sciences de l’information et de la communication
Université De Paris VIII – VINCENNES-SAINT-DENIS – U.F.R. Langage Informatique Technologie