Les formes d’hospitalité dans l’université française

By 26 March 2013

3.1.3 Un modèle d’hospitalité cosmopolite en France

Que dire des formes d’hospitalité dans l’université française ? Plus ou moins proche de l’Angleterre pour ce qui est de certains services qui facilitent l’intégration des étudiants Erasmus, elle laisse aux individus des marges de manœuvre plus importantes dans l’exercice de la rencontre de l’Autre. Comme en Grande-Bretagne, les étudiants Erasmus sont souvent logés dans des résidences universitaires, mais celles-ci se différencient en tous points des établissements britanniques. Elles regroupent un grand nombre d’étudiants étrangers, ce qui a l’avantage de rendre la rencontre moins « brutale » avec les autochtones, car ils partagent avec les Erasmus le statut d’étranger et d’étudiant. Mais les contacts en dehors des cours avec les natifs sont aussi plus rares, car beaucoup d’étudiants, comme en Italie, vivent encore au domicile parental. Les enquêtes françaises existantes, comme celles d’Olivier Galland22 ou de Valérie Erlich23, dévoilent que même lorsqu’il y a décohabitation, les étudiants rendent très fréquemment visite à leurs parents le week-end. En France, bien souvent, la semaine correspond au temps des relations amicales et les week-ends et jours de congé, au temps des rapports familiaux. Beaucoup plus d’étudiants français, en comparaison avec l’Italie et le Royaume-Uni, vivent aussi seuls dans des studios : la cohabitation est donc plus rare avec les étudiants Erasmus. Polly commente ainsi son expérience en cité universitaire à Bordeaux où elle s’est impliquée, avec d’autres étudiants étrangers, dans des activités d’animation:

22 GALLAND (O), Le monde étudiant, Paris : PUF, 1995, 247p.
23 Op. cit. ERLICH. Page 95

Ils n’ont pas “The Union” 24 avec son lot d’activités et de sociétés sociales que nous avons ici, mais ils ont des choses. […] J’étais.. J’étais la vice-présidente de l’association du village 1, qui était dans la cité universitaire. Hum.. et c’était assez petit, on était seulement 5, mais on organisait les soirées et les voyages, etc. Il y avait une mixité d’étudiants Erasmus et d’étudiants français et, hum étudiants étrangers, principalement d’Afrique du Nord qui viennent pour tout leur cursus, parce que Bordeaux, c’est le sud de la France, c’est une des plus proches à atteindre, mais je dois dire que les gens les plus impliqués étaient principalement Erasmus, parce qu’ils ont plus de temps. »
Polly, 21 ans 25

Il faut distinguer, là encore, Grandes Ecoles et universités, en ce qui concerne la manière spécifique dont les activités scolaires et non-scolaires s’entremêlent au niveau de l’enseignement supérieur en France. Le rôle que joue l’alcool dans les modes de sociabilité étudiants a été bien décrit par Masse dans son article sur les rites scolaires et festifs dans les Grandes Ecoles26. La consommation d’alcool, dans ces lieux, est constamment intriquée dans les rapports sociaux, comme dans les anciennes universités britanniques. Son étude permet de mieux comprendre les modes de vie, les valeurs et attitudes dominantes parmi ces jeunes, issus pour leur grande majorité de milieux favorisés. La vie dans les classes préparatoires (CPGE), comme celle en dernière année du secondaire en Grande-Bretagne, se voit marquée par une omnipotence du calcul rationnel ou de la logique stratégique selon les termes de François Dubet. Ceci se matérialise par la « réduction de la personnalité à sa dimension scolaire » et par la « prédominance d’un mode de vie ascétique » selon les termes de Masse. Ainsi l’entrée dans une université prestigieuse anglaise ou dans une Grande Ecole française s’accompagne d’une libération, d’une transmutation radicale des valeurs dominantes préalables. A la logique purement scolaire va venir s’opposer toute une thématique de l’épanouissement personnel, rendue possible par le fourmillement des associations. De même à la morale ascétique prédominante en classe préparatoire va succéder une éthique hédoniste où la convivialité et la fête vont être d’autant plus valorisées qu’elles ont été longtemps exclues du champ des possibles. Les grandes écoles sont ainsi, comme les vielles universités anglaises, des institutions englobantes où la vie scolaire, associative, amicale et bien souvent amoureuse des étudiants se déroule de façon quasi-exclusive dans le cadre de l’institution.

24 Lorsqu’un étudiant de l’université de Bristol reçoit sa carte d’étudiant, il se voit automatiquement affilié à l’UBU (University of Bristol Union.) Une part des frais d’inscription qu’il aura payés sera donc affectée à cette organisation qui prend en charge toutes les activités festives et sociales de l’université, mais aussi qui gère un commerce mutuel entre les membres, ainsi que la représentation étudiante dans les comités. En d’autres termes, le syndicat régente et place les diverses associations étudiantes sportives, politiques, religieuses, culturelles… sous des réglementations communes. Il tient des magasins, des bars, mais aussi organise les campagnes électorales pour les représentants étudiants chaque année.
25 “They don’t have the union with the lots of the activities and social societies that we have here, but they did have some things […] I was on the, I was the vice president of the “association du village 1” which was in the Hall of Residence. Erm and it was quite small there were only 5 of us, but we organised the soirees and Trips and things. There was a mix of ERASUMS students, French students and, erm foreign students, mainly North Africans that come for their entire degree, because Bordeaux, because it’s south of France it’s one of the closer ones to reach and but I’d say the people that got involved were mainly ERASMUS students, because they had more time.”
26 MASSE (B), « Rites scolaires et rites festifs : les manières de boire dans les grandes écoles », In Sociétés contemporaines n°47, 2002, pp101-129

Au contraire, l’université française est peu structurante. A la différence des Grande Ecoles, où les élèves habitent ensemble dans une ou plusieurs résidences, les étudiants des universités françaises se partagent entre habitats en studio, en colocation, au centre, en périphérie, en chambre universitaire, au domicile parental, etc. Les étudiants des universités françaises passent par une décohabitation peu linéaire et diversifiée et ont une plus grande liberté de choix et d’assiduité dans les enseignements proposés. Les différences entre universités et Grandes Ecoles se situent également dans le rôle joué par l’administration qui dans le cas des dernières contribue grandement au développement des activités conviviales et festives. A l’université au contraire, on insiste peu sur l’importance de la dimension extra-scolaire de la vie sur le campus. Dans la plupart des universités françaises en effet, on note l’absence d’un esprit de corps véritablement structurant. Elles sont plus souvent constituées par des petits groupes non-étanches, de multiples réseaux entrecroisés. Quand l’Ecole en vient progressivement à représenter la totalité de l’univers des étudiants et vient (re)doubler un conformisme déjà encouragé par la similarité des profils, l’université, elle, brille par sa diversité et l’espace laissé à la critique des modèles dominants, qui l’éloigne des rites de séparation et des rites d’agrégation. L’étudiant Erasmus, quelle que soit l’attention portée à l’intégration des étudiants par l’institution où il fera son séjour, passera aussi par ces rites. La vie sociale des étudiants Erasmus semble marquée par un puissant unanimisme, absent de l’université française. La forte cohésion autour des valeurs de la mobilité, la similarité des profils et le caractère enchanté de l’expérience exprimés par les enquêtés, nous rapproche ainsi des sentiments de ferveur et d’idéalisation caractéristiques de l’expérience religieuse, mais aussi des expériences scolaires des étudiants des universités britanniques anciennes et des Grandes Ecoles françaises.

Les étudiants Erasmus se meuvent, par conséquent, au sein de modèles distincts d’utilisation des locaux et des lieux dans les universités de Provence, de Turin, et de Bristol, mais dont la genèse n’est pas si aisément identifiable à une histoire culturelle des mondes universitaires, les premiers anomiques (français et italiens), l’autre intégré (anglais). Bien que nous puissions puisse commodément dire qu’en France, peu d’étudiants pratiquent des activités extra-scolaires encadrées sur leurs lieux d’études, ou que les établissements prennent nettement moins en charge les activités culturelles et sportives par rapport aux établissements d’enseignement supérieur anglo-saxons, il n’empêche que les universités françaises, au vu des observations faites, ne peuvent être décrites comme des « grandes surfaces » froides et continuellement mouvantes. En effet les étudiants français, mais aussi italiens, exploitent et s’approprient des espaces qui sont le théâtre d’une vie intense, même si non institutionnalisée. Ce manque d’organisation et d’hospitalité que nous prêtons volontiers aux facultés françaises, italiennes et à leurs membres, par opposition aux universités anglaises ou au Grandes Ecoles, n’est-il pas dû à des conditions d’accès différentes et à la massification de la vie étudiante sur les campus ? Peut-on encore parler d’anomie lorsque l’on observe attentivement les pratiques étudiantes dans ces lieux ?

Pour accéder au bâtiment principal de l’université de Provence à Marseille, on doit traverser le parking des professeurs qui mène à un large escalier, avec à sa droite la cafétéria et à sa gauche la bibliothèque. Quand on a atteint la dernière marche, en se frayant un passage entre les groupes d’étudiants assis, jouant aux cartes, discutant, fumant leur cigarette, se profile alors une grande esplanade où joueurs de ballons, de diabolos ou d’instruments de musique se côtoient dans une ambiance sereine et animée. Cette première observation d’un espace où coexistent paisiblement des dizaines de groupes d’étudiants indépendamment de l’université, permet de s’interroger sur les analyses qui définissent ce type d’organisation en termes de crise, de vide ou de décadence. Il devient intéressant de questionner les étudiants sur leur vision et leur conception de l’université. On est dès lors frappé par la satisfaction qu’ils affichent, (même pour ceux ayant vécu un ou plusieurs « échecs » scolaires.) Les étudiants se sentent « libres » à l’université, encore plus qu’ils ne l’étaient au lycée, car chacun peut mettre dans l’établissement ce qu’il désire y investir sans que ne se créent pour autant une norme et un modèle de vie particuliers. L’université en France et en Italie n’est donc pas une organisation qui définit des rôles et demande de l’adhésion. Elle ne doit pas menacer les conduites et les opinions personnelles des étudiants, mais la contrepartie de cette liberté est une très faible identification à l’institution.

On est loin des loisirs encadrés des étudiants de l’Université de Bristol. L’étudiant français ou italien, mais également l’étudiant Erasmus qui arrive en France ou en Italie, devra s’habituer « à la débrouille », à la confusion et à la constante recherche d’information. Doit-on pour autant parler d’anarchie d’un côté et d’ordre ou d’organisation de l’autre ? Ou ceci confirme-t-il la plus grande liberté qui est accordée aux étudiants des universités de Provence et de Turin par rapport à celle octroyée à leurs homologues de l’université de Bristol? La réponse à ces questions appelle immédiatement une interprétation qui ne peut être séparée de son aspect idéologique. Pour qui est partisan de l’ordre et des réglementations, trouvera bien entendu qu’il règne une réelle anarchie destructrice et peu glorieuse dans les universités françaises et italiennes. Par contre pour qui place l’autonomie, la diversité et le développement de l’imagination au-dessus des principes d’ordre, l’université anglaise semblera une organisation autoritaire et cloisonnée.

Dans les entretiens sont souvent soulignés le caractère plus sociable, plus expansif des étudiants Erasmus des pays latins, la tendance contestataire des français et les divertissements restreints autour de pratiques éthyliques des anglais. Quelle que soit la part de vérité ou de généralisation, nous avons vu ici que ce sont aussi les différents sites, les conditions d’études, avec leurs modèles de sociabilité globale, qui ont un poids sur la façon dont la sociabilité va se développer de manière plus ou moins expansive. Comprendre le contexte des rencontres, la satisfaction affichée et le vécu des étudiants Erasmus dans les pays d’accueil, appelle ainsi une analyse des formes d’hospitalité, d’admission. Formes qui sont matérialisées par l’espace universitaire, mais qui peuvent s’appréhender aussi à travers les modes de résidence des étudiants Erasmus et autochtones. Existent à ce niveau des différences importantes entre les pays européens susceptibles d’influencer les pratiques et représentations des étudiants Erasmus. Nous allons donc maintenant nous intéresser aux logements des étudiants Erasmus avant et pendant leur séjour à l’étranger, car les relations amicales (dans leurs fréquences et modalités) dépendent aussi en grande partie des modes d’habitation, qui eux-mêmes conduisent à l’entretien de divers types de solidarités.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN