Les étudiants étrangers en France et la vie sociale

By 3 March 2013

4.3 La vie sociale

Pour les étudiants étrangers, la vie sociale est un moment important pour leur adaptation socioculturelle dans le pays d’accueil. Les chercheurs ont confirmé que le degré d’adaptation sociale de l’étudiant est conditionné par l’augmentation de ses contacts avec les membres du nouveau groupe social et scolaire. De même, l’adaptation sociale se traduit également par la participation des étudiants étrangers aux activités culturelles (fréquentation du cinéma, du théâtre, des concerts) ou la lecture des journaux français.

Selon l’enquête 2007 de l’observatoire de la Vie Étudiante (OVE) sur les étudiants étrangers, les Asiatiques témoignent d’une forte propension à rencontrer surtout des jeunes parlant la même langue maternelle qu’eux, ils privilégient les liens plus « communautaires ». Dans les sorties culturelles, les Asiatiques sont beaucoup moins fréquemment représentés que les Américains et les Européens. (29% des Américains effectuent plus de quatre sorties, et encore 26% trois sorties par mois. A l’opposé, les Asiatiques sont 13% à sortir quatre fois et 14% à sortir cinq fois et plus). Le sentiment d’isolement se manifeste plus fort chez les Asiatiques (45% des Asiatiques ont répondu positivement à la question « personnellement, ressentez vous un certain isolement en dehors de l’université ? », contre 29% de moyenne ».

4. 3.1 Un processus d’adaptation marqué par l’amertume : les premières années en France

Nous avons déjà montré, à travers la description du profil des enquêtés que la plupart de ces étudiants jouissent de bonnes conditions de vie en Chine et que leur parcours scolaire est plutôt réussi. Souvent des enfants uniques, beaucoup ont grandi sous la protection des familles. Certains ont gagné l’indépendance partiellement une fois entrés à l’université, mais leur vie universitaire est si bien encadrée comme « tour d’ivoire ». Dans cette perspective, on peut dire que leurs conditions de vie en France contrastent avec celles en Chine. Comment vivent-ils ces contrastes¸ comment s’adaptent-ils à la vie en France ?

4.3.1.1 L’aspect psychologique : sentiment de délaissement et de solitude

Quasiment tous nos enquêtés ont évoqué ce sentiment de délaissement et de solitude pendant leur première année en France : « Tout au début, comme j’étais tout seul, j’ai changé beaucoup… si l’on parle de la difficulté, je sentais la solitude. J’hésitais beaucoup, me demandais s’il valait mieux aller étudier dans un autre pays que la France… j’étais tout confus, je ne savais pas ce que je voudrais faire vraiment. La vraie difficulté, se situe au niveau mental et dans l’aspect psychologique […], Comme mes parents ne sont pas auprès de moi, même avec mes meilleurs amis on ne se voyait que deux ou trois fois par semaine, je devais me débrouiller tout seul pour tout,, au début, c’était un vrai problème.» (Qian, Garçon, 25 ans, en France depuis 4 ans).

Souvent des enfants uniques, certains étudiants sont habitués à une vie facile et exempte de soucis en Chine, ils ne peuvent vivre modestement en France. « Sans souci de l’argent, je prends ce que je veux dans le supermarché, je vais très souvent au restaurant. Les parents font tout et règlent tous les problèmes, je n’ai aucun souci». Une fois arrivés en France, ils doivent vivre chichement et goûter l’ « amertume ». Comment vivre le décalage de niveau de vie ? Zhou, une fille de 25 ans, dont les parents sont cadres dans une entreprise d’Etat, utilise le mot « souffrance ». « Avant de venir ici j’avais une bonne image de la France. Mais depuis mon arrivée, c’est différent. Ici, c’est pauvre et sale. En bref, tout ne va pas. Les choses sont chères mais pas de très bonne qualité. Il y a des discriminations partout vis-à-vis des Chinois. Même dans le supermarché, je sens les préjugés. Oui, je suis très sensible, même par rapport à un petit geste. Peut être en Chine, ma vie est très confortable et très aisée. Du coup en France, je dois déguster le goût amer. C’est mieux en Chine. ».

Nous avons remarqué que les ennuis qu’ils connaissent dans les démarches administratives ou pour trouver un logement sont suffisamment lourds pour changer leurs illusions sur la France et marquer leur esprit. C’est le cas de Tang et de son histoire avec la CAF, et de Liu avec son propriétaire français.

4.3.1.2 L’aspect matériel : survivre d’abord

« L’aspect matériel ne constitue pas un gros problème, le boulot prend beaucoup de temps, il m’a fallu saisir tous les temps libres pour étudier. Je n’ai pas de temps de loisirs. »

—-Qian, garçon, 25 ans, en France depuis 4 ans

4.3.1.3 Un cercle vicieux : les difficultés se superposent et se succèdent

Qian se considère chanceux, parce que les problèmes ne viennent pas en même temps, mais par étape. Il a eu suffisamment de temps pour les résoudre un par un. Il a confiance en son futur : « La prochaine fois que j’ai la même sorte de problème, je sais ce que je peux faire, je ne rencontrerai plus de grandes difficultés».

Il semble que certains enquêtés soient submergés par divers problèmes et ne sachent pas très bien comment en sortir. Qin et Xiao, deux filles de 19 ans et 20 ans, en France depuis un an et demi et deux ans. Elles ont le problème de la langue. Malgré leur volonté d’améliorer leur niveau de français, elles ne peuvent vivre que dans un environnement chinois : la colocation avec des Chinois coûte moins cher et est plus accessible qu’une chambre individuelle. Elles ont en même temps beaucoup de difficultés dans leurs études qui exigent leur concentration totale. Les deux problèmes ne sont pas encore résolus, le problème financier apparaît. Au bout d’un à deux ans, l’épargne de leurs parents s’épuise et les filles sont obligées de travailler à côté pour survivre.

4.3.2 La vie communautaire : faciliter l’adaptation, mais l’intégration ?

Pendant les entretiens, nous avons demandé aux étudiants d’estimer eux-mêmes leur niveau d’adaptation et d’intégration. A la question « t’es-tu adapté à la vie en France ? », ils ont tous répondu positivement. A la question « Que penses-tu de ton intégration ? », toutes les réponses cependant sont négatives.

En effet, quand nos enquêtés parlent de leur adaptation, ils sont en train de donner leurs propres définitions de ce concept et celles-là sont loin d’être celles des sociologues comme « la participation des étudiants étrangers à la vie sociale». Pour nos enquêtés, il s’agit de pouvoir survivre et se débrouiller dans un environnement donné. « Oui, je me débrouille »; « ça va, je suis facile »; « ma faculté d’adaptation est forte ». Pour eux, il s’agit de s’adapter à la nourriture, au climat, et au rythme de vie (comme les horaires d’ouverture des magasins et de services publics). Yu a dit « on n’a pas besoin de beaucoup pour s’adapter à la vie ici. Même il y a des gens (les migrants chinois) qui ne parlent pas le français, ils peuvent vivre en France pendant sept ou huit ans. Si la nourriture française ne te va pas, il y a les supermarchés dans le 13ème où tu peux trouver toutes sortes de nourriture chinoises ». Certains ont même souligné la faculté des Chinois à s’adapter facilement à un nouvel environnement, en citant un proverbe chinois « observer les usages du pays où l’on arrive; faire comme les gens avec qui l’on vit ».

4.3.2.1 Les classes de langue : une promotion, une petite communauté

L’arrangement de l’agence intermédiaire (de regrouper les étudiants dans la même classe d’apprentissage du français et de loger tous les étudiants dans le même foyer) est considéré par certains étudiants comme une mesure qui facilite leur adaptation. Parce qu’ils forment une petite communauté liée par l’amitié et ils s’aident face aux situations incertaines même précaires : recherche d’un logement, démarches administratives, informations et orientation concernant leurs études.

« Q : Comment es-tu adapté à la vie universitaire ?

R : Les premières années, en Classe préparatoire de français, nous étions une trentaine d’étudiants chinois séparés selon le niveau en deux classes. Il y a des avantages et des inconvénients : l’avantage, c’est que les Chinois s’entraident : une promotion forme un groupe d’amis. Cette amitié les aide à s’adapter à la vie en France. Le désavantage, c’est qu’on progresse très lentement en français, on s’enferme petit à petit entre nous » (Ka, garçon 27ans, M 2en gestion, en France depuis quatre ans et demi).

Dans les classes de langue où la majorité sont des Chinois, non seulement qu’ils progressent très lentement en français, mais aussi ils s’enferment entre eux. Comme dit Agulhon (2009, p.137). « Dans ces cours, ils se retrouvent entre eux et forment quasiment une promotion qui se suit dans ses déplacements et son parcours en France. Ainsi, ces cours de langues ne les extraient pas de leur milieu, ne les plongent pas vraiment dans la réalité française ».

4.3.2.2 La communauté virtuelle des étudiants chinois en France: Rêve-France

Il existe une association des étudiants chinois liée étroitement à l’Ambassade de Chine : Union des chercheurs et des étudiants chinois en France (UCECF). Cette association apporte vraiment peu d’aide aux étudiants chinois. « Une minorité fréquente assidûment ce centre, mais la majorité semble s’en éloigner » (Catherine Agulhon, 2009, p.135).

Nos enquêtes auprès des étudiants chinois montrent que beaucoup d’entre eux construisent leur vie sociale dans et par une communauté virtuelle : Rêve-France. Cette communauté virtuelle réunit des étudiants chinois en France. Il s’agit d’une communauté refermée sur elle-même, car les informations sont en chinois et les échanges se font entre les étudiants chinois. Sur ce site, on échange des informations diverses : souvent des termes très pratiques, comme le logement, l’emploi, les voyages collectifs, les rencontres, etc. Les migrants chinois, non-étudiants, souvent des commerçants, prennent les étudiants très nombreux et « riches », comme une nouvelle clientèle importante. Ils placent des publicités sur ce site : des agences de voyage, des restaurants, des agences immobilières ou intermédiaires d’études. Beaucoup des étudiants chinois fréquentent souvent ce site-Internet.

Cette communauté virtuelle s’est beaucoup développée : non seulement le nombre de ses membres augmente spectaculairement, mais par voie de conséquence le champ de ses activités s’élargit. Elle couvre désormais tous les aspects de la vie quotidienne des étudiants chinois, y compris la vie politique. Prenons comme exemple le rassemblement du 19 juin 2008 des Chinois (essentiellement des étudiants venant de tout la France) contre le boycott des JO de Pékin à la Place de la République à Paris. Organisée par des membres de l’association l’UCECF, cette manifestation n’aurait pas été possible sans le soutien technique du site Rêve-France comme plateforme poussant à la diffusion des informations auprès des étudiants.

Lire le mémoire complet ==>

(L’expérience des étudiants chinois en France : Entre mobilité et intégration)
Mémoire de Master Recherche : Sociologie de l’éducation et de la formation
Université Paris Descartes – Paris V – Faculté des Sciences Humaines et Sociales – Sorbonne

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