Les difficultés méthodologiques – l’utopie du logiciel libre

By 22 March 2013

Les difficultés méthodologiques d’un sujet transversal

Le projet de rendre compte de cette utopie du logiciel libre, d’en préciser les enjeux et d’en dévoiler les points aveugles, expose néanmoins à quelques difficultés d’ordre méthodologique.

Il apparaît immédiatement que pour le mener à bien, une étude socio- anthropologique1 portant sur tel projet de logiciel libre particulier, ou tel collectif de hackers, aurait été insuffisante. Elle n’aurait permis d’observer qu’une fraction de ce qu’il s’agit d’expliquer. Il est certes crucial d’analyser l’organisation effective des collectifs de développeurs, de caractériser leurs pratiques de programmation, et de comprendre le sens qu’ils donnent à celles-ci. En effet, s’il existe bien une utopie du logiciel libre, ces pratiques en sont la chair, sans laquelle elle ne serait qu’une vision évanescente. Cependant, se consacrer à un collectif particulier aurait par trop réduit le champ de l’analyse. Il existe dans le monde du logiciel libre presque autant d’exemples d’organisation qu’il existe de collectifs, et chacun a ses spécificités en termes de taille, de composition, de structures décisionnelles, et d’approche de ce que signifie le fait de produire du logiciel libre. De surcroît, une grande part de ce dont il nous faut rendre compte a trait à l’extension de la portée du logiciel libre bien au-delà du cercle des hackers, et à l’adaptation de ses pratiques dans d’autres domaines de la vie sociale.

1 Sur les aspects méthodologiques de la « socio-anthropologie », voir : Pierre BOUVIER, Socio- anthropologie du contemporain, Paris, Galilée, 1995; Salvador JUAN, « La “socio- anthropologie” : champ, paradigme ou discipline ? » Bulletin de méthodologie sociologique, n° 87, 2005, en ligne : http://bms.revues.org/index869.html (consulté le 10/06/2011). Pour un exemple de démarche socio-anthropologique appliquée à un terrain particulier, voir : Gérard DUBEY, « La condition biométrique. Une approche socio-anthropologique des techniques d’identification biométrique », Raisons politiques, vol. 8, n° 32, 2008.

Ce genre de questionnement incite donc à ne pas se limiter à un « terrain » spécifique, comme l’a bien mis en lumière l’anthropologue américain Christopher Kelty, auteur d’un ouvrage sur « la signification culturelle du logiciel libre » :

J’aurais pu organiser un projet de recherche financé en choisissant un projet de logiciel libre mature, en articulant un certain nombre de questions, et en passant du temps à y répondre au sein de ce groupe. Mais un tel projet n’aurait pas pu répondre aux questions que j’essayais de formuler à cette époque : qu’arrive-t-il au logiciel libre à mesure qu’il s’étend au-delà du monde des hackers et du logiciel ? Comment est-il modulé ? Quel genre de limites sont franchies quand le logiciel n’est plus l’objet central ? Quels autres domaines de la théorie et de la pratique ont été ou sont « prêts » à recevoir et à comprendre les implications du logiciel libre ? 1

Exposer et analyser l’utopie du logiciel libre implique donc, nous semble-t-il, de combiner plusieurs approches, et de faire appel à plusieurs disciplines. Nous avons déjà évoqué la tradition philosophique de réflexion sur l’utopie (Ernst Bloch, Walter Benjamin, Karl Mannheim, Paul Ricœur, Miguel Abensour), qui permet de forger des cadres conceptuels solides – l’utopie, l’idéologie, le mythe – et de saisir avec un certain recul critique ce dont il retourne.

Cette approche théorique doit bien entendu être nourrie par une attention méticuleuse au bourgeonnement des pratiques réelles, aux formes multiples de créativité technique, juridique, économique ou politique mises en œuvre par le mouvement du logiciel et de la culture libres. Pour comprendre le fait social que nous étudions – la transformation du logiciel libre en utopie de portée générale –, il est avant tout nécessaire de s’en imprégner et d’essayer de saisir la variété de ses manifestations. Le matériau sociologique et anthropologique à prendre en considération est à proprement parler considérable. Il s’agit aussi bien des diverses pratiques de programmation collaboratives mises en œuvre dans les collectifs du « libre », que des discours tenus par les chefs de file du mouvement. Cela concerne tant les créations juridiques qui sous-tendent la « culture libre », que les formes d’activisme politique qui visent à la défendre et à l’étendre. Cela nécessite de comprendre les modèles économiques mis en œuvre dans le secteur du logiciel libre, ceux qui s’en sont inspirés, et ceux que d’aucuns estiment possible de construire dans un futur plus ou moins proche. Cela implique de se pénétrer de la culture hacker et de son « éthique » spécifique, mais aussi de voir en quoi cette culture a pu entrer en résonance avec les préoccupations de non informaticiens. Cela requiert de lier une multitude de pratiques de collaboration, de partage, d’échange, et de remix se déroulant en ligne, aux discours tenus par leurs zélateurs sur leur légitimité, leur originalité, ou leur pertinence. En bref, cela demande de s’imprégner des théories développées pour rendre compte de la fécondité du « libre », et de les confronter à ce réel qui toujours semble résister, déjouer les attentes, et excéder les tentatives visant à le « mettre en forme ».

1 Christopher KELTY, Two Bits. The Cultural Significance of Free Software, Durham and London, Duke University Press, 2008, p. 264.

Afin de nous orienter dans ce labyrinthe de discours et de pratiques, nous avons fort heureusement disposé de quelques guides fiables. La littérature francophone critique sur la communication (Philippe Breton, Céline Lafontaine, Lucien Sfez, Serge Proulx, Sylvie Craipeau, Gérard Dubey, Armand Mattelart, Pierre Musso, Pascal Robert, Félix Weygand, Éric George) constitue un indispensable viatique pour entrer dans ce monde, sans se laisser abuser par les proclamations de ses hérauts, clamant sa radicale nouveauté ou sa séduisante singularité. Les études anthropologiques et sociologiques portant plus spécifiquement sur le logiciel libre et le milieu hacker (Steven Levy, Christopher Kelty, Gabriella Coleman, Steven Weber, Sam Williams, Eric von Hippel, Pekka Himanen, Nicolas Auray, Didier Demazière, Christophe Lazaro, Bernard Conein) sont quant à elles incontournables pour saisir la richesse des pratiques, et des significations qui leur sont attribuées.

Les travaux scientifiques portant sur les commons et la critique du régime actuel de la propriété intellectuelle (Elinor Oström, Charlotte Hess, Lawrence Lessig, James Boyle, Yochai Benkler, Philippe Aigrain, Florent Latrive, Hervé Le Crosnier) doivent eux être considérés avec autant d’attention que de précaution. Ils fournissent un éclairage extrêmement intéressant sur les termes et les enjeux des batailles juridiques en cours dans le champ de la « culture libre », mais ils participent aussi pleinement de cette utopie qu’ils aident à comprendre. Le même type de constat vaut pour un ensemble de penseurs critiques (André Gorz, Bernard Stiegler, Yann Moulier Boutang, Antonio Negri et Michael Hardt, Maurizio Lazzarato), qui placent le logiciel libre au cœur de leurs réflexions sur les alternatives au capitalisme néolibéral. Ces penseurs sont à la fois des sujets de notre étude, mais aussi – bien souvent – des auxiliaires précieux pour saisir les transformations sociales en cours, et le rôle qu’y tient le mouvement du logiciel libre.

Nous avons construit le présent travail en confrontant ces approches francophones et anglo-saxonnes, en nous appuyant sur la somme de données et d’analyses qu’elles recèlent, et en confrontant les perspectives – parfois contradictoires – qu’elles dessinent.

Nous avons ajouté à celles-ci nos propres investigations dans le monde du logiciel et de la culture libres. Non pas – nous nous en sommes expliqués plus haut – en investissant un « terrain » bien délimité, mais en recueillant autant que possible les différents fragments de cette utopie là où ils se trouvent : dans les écrits des grandes figures du logiciel libre (Richard Stallman, Linus Torvalds, Eric Raymond, Eben Moglen), sur les sites, blogs, forums ou listes de discussion fréquentés par les adeptes de la culture libre (Framablog, La Quadrature du Net, Linuxfr, Nettime), ou au cours des divers événements organisés par les partisans du free software et de l’open source (Rencontres Mondiales du Logiciel Libre, Open World Forum). Nous avons ajouté à ces observations « en ligne », « hors ligne », et aux diverses discussions informelles qui ont accompagné celles-ci, douze entretiens approfondis. Ceux-ci ont été menés avec des personnes, qui sont des acteurs majeurs des phénomènes que nous cherchons à comprendre : développeurs, responsables associatifs, militants des biens communs, ou intellectuels travaillant sur le logiciel libre1.

Finalement, c’est en organisant l’ensemble de ces riches matériaux sociologiques et anthropologiques grâce aux concepts d’utopie, d’idéologie et de mythe, qu’il nous a semblé possible de fournir une perspective originale sur le logiciel et la culture libres. Dans le texte qui suit, nous avons donc essayé de rendre compte de la diversité des pratiques, des discours, et des valeurs que l’on rencontre dans le monde du « libre », tout en essayant d’y dégager des lignes de force, et de mettre en valeur les aspects qui nous ont semblé les plus riches de signification. Nous espérons par là défendre une sociologie qui, tout en témoignant d’une attention soutenue à la singularité des pratiques, ne renonce pas à un effort de théorisation, de synthèse, et de critique des phénomènes étudiés.

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La première grande partie, « Le logiciel libre entre utopie, mythe et idéologie », situe tout d’abord le mouvement du logiciel libre dans l’histoire de l’informatique, et retrace les événements ayant abouti à sa création (chapitre 1). Elle met en lumière les enjeux du clivage entre free software et open source, notamment s’agissant de l’extension de la portée sociale du logiciel libre (chapitre 2). Le modèle de collaboration distribuée théorisé par les promoteurs de l’open source est ensuite mis en lien avec les discours et les pratiques du nouveau management (chapitre 3). Ce modèle est également confronté à une analyse précise de l’organisation du travail au sein de trois projets emblématiques du logiciel et de la culture libres (chapitre 4). Le dernier chapitre est consacré aux formes de militantisme embrassées par les adeptes du free software depuis la fin des années 1990 (chapitre 5).

1 La liste de ces entretiens figure dans la « Bibliographie ». Ils ont été enregistrés et retranscrits.

La deuxième grande partie, « L’influence politique et intellectuelle », s’ouvre sur une analyse des liens entre militants du logiciel libre, intellectuels critiques et mouvements issus de la société civile (chapitre 6). Elle met en exergue l’importance de la notion d’information pour la constitution d’une « coalition des biens communs » (chapitre 7). Elle s’achève par l’analyse de deux « récits », qui permettent de conférer une signification générale au mouvement du logiciel libre, et de l’inscrire dans des projets utopiques de transformation sociale : le récit du general intellect (chapitre 8) et le récit des biens communs (chapitre 9).

La conclusion décrit l’idéal d’auto-organisation de la société civile qui émerge de l’utopie du logiciel libre, et montre comment cet idéal ne peut totalement s’abstraire de ce qu’il repousse à ses marges : le marché et l’État.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie