Le système éducatif au Laos: place et rôle de la langue française

By 6 March 2013

1-2. Structuration du système éducatif : place et rôle de la langue française

La mise en place et la structuration d’un réel système éducatif au Laos sont assez récentes et ont été amorcées au XXe siècle sous la colonisation française, et « démocratisées » après l’indépendance du pays. En effet, autrefois, l’ethnie des Lao Loum était la seule au Laos à avoir pour tradition de fournir une instruction formelle, à la différence des autres groupes où la transmission était assurée uniquement de manière orale. Jusqu’à la moitié du XXe siècle, l’instruction reposait principalement sur les temples bouddhistes où les bonzes enseignaient aux novices à lire des écrits en lao et en pali5; à cela s’ajoutaient quelques notions de base en arithmétique et l’étude de sujets religieux et sociaux. De nombreux villages disposaient d’écoles au sein des temples, mais pour accéder à des études un peu plus poussées il fallait se rendre dans un monastère urbain.

5 Le pali est une langue indo-européenne de la famille indo-aryenne parlée autrefois en Inde et qui n’est plus utilisée au Laos que comme langue liturgique et cultuelle par les bonzes

1-2.1. La mise en place d’un système éducatif au Laos vs statut et rôle de la langue française au Laos avant 1975

Sous la domination française, entre 1893 et 1949, la langue française fut imposée au détriment de la culture et de la langue lao. Dans l’administration et la diplomatie, le français devint la langue de travail, la plupart des documents étant rédigés en français.

Et même après l’indépendance du pays, le français a continué à avoir une importance particulière au Laos dans la zone encore sous contrôle du Gouvernement Royal du Laos comme le souligne un rapport de l’Unesco datant de 1957 : « Pays de culture française, où la langue française n’est pas seulement employée concurremment au laotien, mais sert de véhicule pour ses relations économiques et sociales avec les autres nations et d’instrument pour son développement culturel et éducatif, le Laos a souligné encore une fois, par le nouvel accord culturel récemment intervenu avec la France, sa volonté de poursuivre dans cette voie. » (Priestley et Porta 1957, p. 6)

Au niveau de l’éducation, les Français établirent un système laïc sur le modèle des écoles françaises. Les premières écoles primaires laotiennes datent de 1902 (ouvertes à Vientiane et à Luang Prabang) et en 1907 le Conseil de perfectionnement de l’enseignement d’Indochine décida de former des instituteurs laotiens pour l’école franco-laotienne qui, jusqu’alors, fonctionnait seulement avec du personnel français (op. cit., p. 20). En 1909, les Français décidèrent l’ouverture d’une école de bonzes à Vientiane afin d’intégrer les écoles de pagodes dans le système officiel d’éducation primaire tout en réduisant les dépenses coloniales, mais cela eut pour effet d’interdire l’accès à l’instruction aux minorités non bouddhistes.

La langue française fut enseignée comme langue véhiculaire dès l’école primaire à partir de la 2ème année avec une insistance croissante dans les cours moyens (CM1 et CM2), étant donné qu’ensuite l’enseignement secondaire était dispensé entièrement en français. Après six années d’étude dans le cycle de l’école primaire, les élèves pouvaient se présenter à l’examen d’entrée au collège ou s’ils avaient plus de 14 ans à l’examen d’entrée à l’École Normale. A la fin du collège, les étudiants passaient un concours leur permettant d’entrer dans un des quatre lycées du pays (à Vientiane, Luang Prabang, Paksé et Savannakhet). Cependant, ce système qui permit de jeter les bases de l’enseignement primaire laotien ne tenait pas compte des besoins et du style de vie des populations locales. Ainsi Evans (2002, p. 49) rapporte que « In 1945 Prince Phetsarath6 would write in one of his denunciations of the French colonial record: ‘To tell the truth, the Lao have never ceased to look on with an envious look at the progress education has achieved among their free brothers on the right bank of the Mekong [Thailand].’ » (Evans 2002, p.49). Il n’était voué qu’à produire une petite élite francophone provenant principalement de la famille royale et des familles nobles : juste avant la Seconde Guerre mondiale, 95 % du pays était encore analphabète. Les écoles secondaires avaient davantage d’élèves vietnamiens (enfants d’immigrés venus effectuer leur service civil colonial) que laotiens; le français et le vietnamien étaient en conséquence plus utilisés que le lao dans les communications gouvernementales et commerciales. Les possibilités d’études supérieures au Laos restaient très limitées : les meilleurs élèves partaient donc au Cambodge ou au Vietnam, voire pour une infime portion d’entre eux en France, pour continuer des études.

Ceux qui restaient avaient le choix principalement entre quatre établissements : l’École Supérieure de Pédagogie, l’École Supérieure de Médecine, l’École Supérieure d’Électronique et l’École Supérieure de Polytechnique.

Après l’indépendance du pays, on assista à un développement rapide de l’éducation primaire puisque entre 1945 et 1956, on passa de 11 401 à 63 950 élèves (op. cit. p.20). Le Pathet Lao fut le premier à fournir un enseignement en lao dans les écoles qui étaient sous son contrôle à la fin des années 1950 et le Gouvernement Royal du Laos (GRL) lui-même commença aussi à mettre en place des programmes scolaires laotiens à la fin des années 1960, mais les employés civils du GRL étaient des enseignants souvent peu formés et chichement payés. En 1970, on recensait quelque 200 000 élèves dans les écoles, soit près de 36 % de la population en âge d’être scolarisé.

1-2.2. Le système éducatif au Laos et la diffusion du français et des langues étrangères après 1975

Peu après 1975, on assista au gel des relations diplomatiques entre la France et le Laos (août 1978- février 1982) (Vorapheth 2007, pp. 178-179). La langue française perdit d’ailleurs son statut de langue officielle pour prendre celui de langue étrangère au même titre que l’anglais et le russe, qui devint alors la langue étrangère dominante suite au rapprochement politique avec l’ex-Union Soviétique. Ainsi de nombreuses coopérations politiques, économiques, éducatives et culturelles se développèrent entre les deux pays et des aides massives de l’ex-Union Soviétique et des autres pays socialistes de l’Est, surtout en bourses d’études techniques et supérieures, permirent à de nombreux étudiants laotiens de partir étudier dans ces pays. Malgré cela l’enseignement de la langue russe dans les collèges et lycées ne se fit pas au détriment des autres langues : les élèves avaient en principe le choix entre le russe, l’anglais et le français.

6 Le Prince Phetsarath fut le fondateur du Mouvement d’indépendance lao et le vice-roi du Laos.

Peu d’informations sont disponibles sur les effets linguistiques de la présence importante de Vietnamiens au Laos sous la colonisation française, notamment dans les villes. A partir des années 1950 les deux pays ont agi en étroite coopération. Goscha (2004, pp. 153-154) indique qu’à l’époque des cours de vietnamien existaient pour les Laotiens mais que cependant les cadres communistes vietnamiens durent apprendre le lao afin d’expliquer la révolution et la guerre en termes qui, espéraient-ils, seraient compris par les Laotiens. En outre, il explique que le parti communiste vietnamien a fait aussi appel à ceux des Vietnamiens vivant au Laos, qui parlaient couramment lao et avaient une bonne connaissance des cultures locales.

Le français étant devenu facultatif dans les écoles, son enseignement connut une constante régression au profit de l’anglais. Néanmoins, l’Administration continua d’utiliser le français dans ses textes officiels, à côté de l’anglais et du lao. En général, la connaissance du français est le fait de la grande majorité des Laotiens qui ont fait leurs études secondaires avant 1975. Mais actuellement, même si le Laos participe depuis leur création en 1986 aux Sommets de la Francophonie et fait officiellement partie depuis 1991 des « pays ayant en partage la langue française », la langue anglaise a gagné bien du terrain, notamment avec l’augmentation des investissements et avec l’offre de bourses d’études techniques supérieures des pays de l’Ouest surtout anglophones tels que l’Australie, le Japon, la Thaïlande, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie, etc. (Khamhoung 1998, p.147). En outre, de nombreux projets éducatifs en coopération avec des institutions telles la Banque Mondiale et la Banque Asiatique de Développement qui ont comme langue de travail et de communication l’anglais se sont développés et de nouvelles écoles d’informatique, de comptabilité, de gestion dont l’enseignement est dispensé en anglais fleurissent chaque jour. A l’heure actuelle, les études d’anglais sont, avec la médecine, parmi les plus prisées au Laos, avec près de 3 000 étudiants inscrits au département d’anglais de l’Université Nationale du Laos pour l’année universitaire 2007-20087.

7 Fiche Laos, [Ressource électronique] Ministère des Affaires Étrangères et Européennes, Ambassade de France au Laos, p. 3, disponible sur : , mise à jour 29 septembre 2009

La République Démocratique Populaire Lao entreprit entre 1975 et les années 1990 trois grandes réformes qui eurent un impact sur le système éducatif du pays.

La première était de consolider son indépendance en substituant à l’enseignement français élitiste un système éducatif de masse en langue lao : le nombre d’enfants scolarisés fut triplé entre les années 1971-72 et 1996-97, mais le succès de l’opération a été freiné par le manque d’enseignants qualifiés et d’infrastructures.

En 2005, le Laos comptait 969 crèches et écoles maternelles, avec un taux de scolarisation de 8,2 %, 8 573 écoles primaires avec un taux de scolarisation brute de 84,2 %, et 672 écoles secondaires avec un taux de scolarisation de 54 %8.

La deuxième grande réforme entreprise en 1986 a été l’adoption par la RDP Lao d’une nouvelle politique économique (le Nouveau Mécanisme Économique ou NME) visant à faire progressivement passer l’économie de monopole centralisée à une économie de marché décentralisée où le secteur privé joue un rôle actif. Il s’ensuivit une certaine privatisation du système éducatif qui n’est pas pour réduire les disparités d’accès à l’éducation.

La troisième grande réforme, amorcée en 1991 et poursuivie tout au long des années 1990, visait à effectuer une recentralisation du système éducatif en redonnant une plus grande autorité au Ministère de l’Éducation dont les compétences avaient été fortement décentralisées durant les premières décennies du Pathet Lao, ce qui avait entraîné de grandes disparités régionales.

Suite à l’ouverture de l’économie du pays et à l’effondrement de l’Union Soviétique en 1991, le gouvernement laotien chercha activement une aide internationale dans le secteur de l’éducation, notamment auprès de la Banque Mondiale, la Banque Asiatique pour le Développement (ADB) et auprès de partenaires bilatéraux comme la Suisse et la Norvège. Le pays a utilisé ces fonds extérieurs afin d’accroître ses infrastructures, produire des manuels d’apprentissage, et fournir des formations pour le personnel et les enseignants. Cependant, bien que les dépenses du Laos dans le domaine de l’éducation aient augmenté ces dernières années, elles restent parmi les plus faibles de la région. Elles représentent 15,8 % du budget de l’État (dont 46 % pour l’enseignement primaire, 35 % pour le secondaire et 15 % seulement pour le supérieur), et 3 % du PIB (2007)9 contre en moyenne 4,7 % du PIB et plus de 16 % du budget de l’État pour la plupart des pays en développement d’Asie-Pacifique (Benveniste, Marshall, Santibanez, 2007/2008 ?, p.71). Près de deux tiers des dépenses d’investissement dans ce secteur proviennent de l’aide au développement et se concentrent principalement sur l’enseignement primaire10. De nombreux pays attribuent des bourses aux étudiants laotiens, notamment (dans l’ordre du nombre d’attributions) le Vietnam (1049), la Thaïlande (128), la Chine (104), le Japon (67) et l’Australie (55). Viennent ensuite d’autres pays tels que l’Inde, la Russie, Cuba, la France, l’Indonésie et le Cambodge.

8 Laos, le renouveau/ éd. par Ministère des Affaires Étrangères de la RDP Lao et AUF, Vientiane : Pankham Jampa Publishing, 2007, p.79
9 Données de l’Institut de statistique de l’UNESCO, « UIS statistics in brief – Education in Lao PDR», Bangkok : UNESCO Bangkok, 2007, disponible en ligne : http://stats.uis.unesco.org/unesco/TableViewer/document.aspx?ReportId=121&IF_Language=eng&BR_Country=4180

Plus de 60 % de ces bourses sont accordées à des étudiants. Les étudiants boursiers inscrits en licence représentent près de 47 % des effectifs, contre 23 % pour les étudiants inscrits en master et seulement 2 % pour les doctorants. Le reste des boursiers (près de 40 %) sont pour la plupart fonctionnaires. Sur l’ensemble de ces bourses, seulement 30 % sont octroyées à des femmes. Au total, 1 554 nouvelles bourses d’études à l’étranger ont été accordées en 2007, ce qui représente une augmentation de 200 % par rapport à 2005.

Toutefois, le nombre de bourses attribuées par la France diminue régulièrement depuis quelques années en proportion des restrictions de crédits. En 2005-2006, il y avait 120 étudiants laotiens inscrits dans les établissements français relevant du Ministère de l’Éducation Nationale.

En 2007, 29 bourses du gouvernement français ont été attribuées, dont la plupart sont des bourses d’études. Cependant, les effectifs de boursiers (études et stages) s’élèvent à près à une centaine si l’on inclut l’ensemble des bourses attribuées dans le cadre de programmes totalement ou partiellement financés par les crédits publics français (CNOUS et Égide, bourses de stage sur FSP, bourses régionales, bourses de la francophonie universitaire, coopération militaire, collectivités territoriales, associations, etc.).

Compte tenu du niveau moyen de ressource de la population laotienne, l’obtention d’une bourse est une condition quasi sine qua non pour la poursuite d’études en France. Le nombre d’actions de formation de formateurs en France au titre des FSP11 est, lui, en augmentation (enseignement supérieur en français, classes bilingues du secondaire, santé, etc.).

A l’heure actuelle, le français est toujours utilisé pour partie dans les textes officiels ce qui justifie la formation au français de fonctionnaires laotiens et il est donc encore possible de trouver un interlocuteur francophone lorsque l’on s’adresse à l’Administration ou à certains cadres commerciaux.

10 Données tirées du « document de stratégie 2007-2013, République Démocratique Populaire Lao – Communauté européenne » disponible en ligne : http://ec.europa.eu/external_relations/laos/csp/07_13_fr.pdf (25/02/2010)
11 Fonds de Solidarité Prioritaire, instrument de l’aide-projet du ministère des Affaires étrangères français.

Par ailleurs, le français est toujours présent dans trois domaines : tout d’abord, dans la coopération scientifique et technique, notamment avec les différents acteurs de l’Ambassade de France et d’autres organisations et instituts, telle l’Agence Française pour le Développement (AFD); ensuite, dans la coopération culturelle et la diplomatie, avec en particulier un certain nombre de manifestations annuelles comme la fête de la musique, le festival du Mékong, la biennale de la photographie, la fête de la francophonie, etc.; enfin dans l’économie et le commerce, notamment le tourisme (un grand nombre de restaurants et d’hôtels sont tenus par des hommes d’affaires français ou francophones et fréquentés principalement par les diplomates francophones, des consultants, des experts, le personnel des organisations internationales et non gouvernementales en poste au Laos). De plus, parmi le nombre de touristes qui est en augmentation constante figure une quantité non négligeable de Français et de francophones.

Dans le domaine de l’éducation, les directives du gouvernement concernant l’enseignement des langues étrangères sont définies comme suit : l’apprentissage d’une Langue Vivante 1 (désormais LV1), en priorité l’anglais, qui commence à l’heure actuelle en première année du collège (C1), devra se faire dès la rentrée scolaire 2011 en 3ème année d’école primaire (P3) et se poursuivre, à raison de 3 heures hebdomadaires, jusqu’à la classe de L3 (dernière année du lycée). L’introduction d’une Langue Vivante 2 (désormais LV2), initiée il y a deux ans, sera obligatoire dès la première année de collège (C1), à raison de 2 heures par semaine, à partir de la rentrée 2011. La langue de priorité pour la LV2 sera le français, mais d’autres langues pourraient venir le concurrencer notamment le chinois, langue désormais à dimension internationale, et le vietnamien, langue à dimension régionale, mais également dans une moindre mesure le japonais et le coréen12. Les langues proposées sont fonction des ressources humaines dont dispose le Ministère de l’Éducation Nationale du Laos, et à l’heure actuelle ce sont principalement des enseignants d’anglais et de français. Cependant, en ce qui concerne le français, Vongsapanh et Berkowitz (août 2007, pp. 25-27) estiment, dans un état des lieux effectué en juin 2007 sur commande de l’AUF, que d’ici 2012, le Ministère de l’Éducation Nationale devra embaucher 39 nouveaux enseignants de français de LV1 et LV2 et 10 professeurs de classes bilingues pour les seules provinces de Vientiane, Luang Prabang et Paksé.

12 Données recueillies auprès de Mme Phouangmalay PHOMMACHANH docteur es Lettres et professeur au département de français de l’Université Nationale du Laos ayant participé à l’élaboration des nouveaux programmes.

Lire le mémoire complet ==> (Orienter les filières universitaires francophones à partir des motivations, attentes et besoins des étudiants)
(une étude de cas à Vientiane, Laos)
Mémoire présenté pour l’obtention du Master 2 professionnel parcours 3
Université Paris III – Sorbonne Nouvelle – Ingénierie de formation pour les enseignements de français langue étrangère et des langues