Le récit du general intellect

By 24 March 2013

Le récit du general intellect – Chapitre 8 :

Qu’on ne s’imagine pas que cette étrange communion mentale anéantissait la personnalité des explorateurs. […] Il serait aussi faux de dire que nous avions perdu notre individualité, ou que nous nous étions fondus en une individualité commune, que de dire que nous continuions à être des individus distincts. Si le je s’appliquait à nous tous collectivement, le nous aussi. Sous l’angle de l’unité de conscience, nous étions en effet un seul être pensant, et en même temps nous étions très distincts les uns des autres d’une manière importante et enivrante. Quoiqu’il n’y eut là que le simple je commun, il y avait aussi une multitude de nous variés, un groupe visible de personnalités diverses, chacune exprimant sa participation créatrice à l’entreprise commune d’exploration cosmique, tandis que nous étions unis par un tissu subtil de rapports personnels.
Olaf Stapledon

Nous appellerons le premier « récit » mis en lumière par Isabelle Stengers « le récit du general intellect ». Celui-ci allie une théorie économique – autour des notions de « capitalisme cognitif »1 et de « travail immatériel » – à une nouvelle perspective politique. Il est essentiellement le fait de trois penseurs, liés de plus ou moins près à la revue Multitudes : Yann Moulier Boutang, Antonio Negri, et André Gorz. Ces intellectuels accordent une place importante au logiciel libre, en tant qu’ils le considèrent comme un mouvement emblématique des potentialités d’émancipation liées à la conjoncture présente. Mais ils ne viennent pas du monde de l’informatique : André Gorz écrivait encore ses textes sur « l’immatériel » à la machine à écrire ! Le logiciel libre n’est donc pas pour eux un point de départ. Il s’agit plutôt d’un phénomène social dont la « découverte » au début des années 2000 leur permet d’illustrer, d’affiner, et de développer des cadres théoriques préexistants.

1 Le concept de « capitalisme cognitif » a d’abord été proposé par l’économiste Enzo Rullani. Il a ensuite été élaboré en tant que description d’un nouveau type de capitalisme, au sein de l’équipe ISYS du laboratoire Matisse de l’université de Paris 1, par les économistes A. Corsani, P. Dieuaide, M. Lazzarato, J. M. Monnier, Y. Moulier-Boutang, B. Paulré et C. Vercellone.

André Gorz rencontre le logiciel libre alors qu’il a déjà une œuvre imposante derrière lui, mais au moment où son intérêt pour la nouvelle économie de « l’immatériel » et ses échanges avec Jean-Marie Vincent et Yann Moulier Boutang le poussent à épouser nombre d’idées défendues par les animateurs de la revue Multitudes. Ceux-ci – Antonio Negri et Yann Moulier Boutang en tête – sont issus de la tradition « opéraïste », du nom d’un groupe de marxistes italiens né au début des années 1960 autour de la revue Quaderni Rossi. L’opéraïsme se singularise par son approche spontanéiste de la révolution (méfiance envers les bureaucraties syndicales et partisanes), et par une lecture de textes considérés par le marxisme orthodoxe comme mineurs, ou « non scientifiques ». Parmi ceux-ci, le « Fragment sur les machines » des Grundrisse, commenté dès le quatrième numéro de Quaderni Rossi1, constitue encore aujourd’hui la clé de voûte de l’interprétation du capitalisme proposée par ces penseurs.

Dans ce texte figure notamment l’analyse marxienne du general intellect, qui présente une figure hétérodoxe (au sein même de l’œuvre de Marx) de la contradiction entre forces productives et rapports de production. Les théoriciens liés à Multitudes s’appuient sur cette analyse pour penser les conditions de dépassement du capitalisme contemporain, en lien avec les nouvelles formes de production de richesse et les tensions qui en résultent. C’est dans ce cadre que se situe leur analyse du logiciel libre. Pour Antonio Negri, Yann Moulier Boutang et André Gorz, le « libre » représente en effet une illustration paradigmatique des perspectives d’émancipation ouvertes par les mutations affectant aujourd’hui la sphère productive. Ils proposent ainsi une interprétation de la signification du logiciel libre, qui inscrit celui-ci dans un ample mouvement historique dont le concept de general intellect est censé fournir la clé.

On se gardera toutefois de croire que les pensées de ces auteurs sont parfaitement superposables. La conception gorzienne du sujet est par exemple nettement distincte de celles d’Antonio Negri et de Yann Moulier Boutang. Elle est tributaire d’un humanisme plongeant ses racines dans l’existentialisme du premier Sartre, et se révèle tout à fait incompatible avec des visions fonctionnalistes, structuralistes ou plus globalement « post-modernes » du sujet. Pour s’en rendre compte, il n’est que de lire la dernière partie de L’immatériel, tout entière consacrée à une dénonciation vigoureuse des projets « post-humains » et de l’esprit qui les sous-tend2. Autant dire que la fascination d’Antonio Negri pour les théories de la « post-humanité » et ses rodomontades de philosophe post-moderne – « le cyborg est aujourd’hui le seul modèle disponible pour une théorie de la subjectivité »1 – trouvaient peu de grâce auprès d’André Gorz.

1 Ce point est noté par Razmig KEUCHEYAN, Hémisphère gauche, op. cit., p. 102-103.
2 André Gorz reproche notamment au « post-humanisme » de considèrer que « l’autodétermination, l’égalité, la liberté, les droits et la dignité de la personne humaine sont de méprisables survivances judéo-christiano-kantiennes » (André GORZ, L’immatériel, op. cit., p.131).

Les auteurs que nous considérons ici se distinguent également du point de vue de leur rapport personnel au logiciel libre, et de la proximité entretenue avec celui-ci. Yann Moulier Boutang est sans aucun doute celui qui en a la meilleure connaissance, et qui a passé le plus de temps à s’imprégner de ce milieu hacker, qui lui était a priori étranger. André Gorz, malgré son peu de goût personnel pour l’informatique, a également témoigné d’un intérêt appuyé pour le « libre », qui est devenu pour lui une référence récurrente à partir de la fin des années 1990. Le cas d’Antonio Negri est quelque peu différent, dans la mesure où le logiciel libre apparaît dans ses écrits de manière beaucoup plus allusive, comme simple illustration de théories générales sur le travail « immatériel », ou sous la forme de slogans (la « société open source » par exemple), dont il n’est pas toujours évident de savoir ce qu’ils recouvrent exactement2.

Le propos de ce chapitre n’est donc pas de dire que tout réunit les auteurs que nous considérons, mais plutôt d’assumer une perspective de lecture cherchant à mettre en lumière des convergences fortes entre leurs écrits. Cette perspective nous semble ici d’autant plus légitime, que ces recoupements apparaissent nettement dans la signification attribuée au mouvement du logiciel libre. Yann Moulier Boutang, Antonio Negri et André Gorz construisent ainsi de concert le récit du general intellect. Mettre en lumière les traits principaux de celui-ci impose d’exposer la théorie économique qui en constitue le socle, ainsi que le concept marxien de general intellect qui en est le cœur. Il sera ensuite possible de comprendre l’interprétation du logiciel libre qui s’y fait jour, et la proposition utopique forte qui en découle : le revenu d’existence.

1 Cité par Françoise GOLLAIN, « L’apport d’André Gorz au débat sur le capitalisme cognitif », Revue du MAUSS, n° 35, premier semestre 2010, p. 297-314. Françoise Gollain relève également le caractère éminemment péjoratif de la référence au « cognitivisme » sous la plume de Gorz. Cela explique sans doute en partie pourquoi ce denier n’a jamais vraiment fait sienne l’expression de « capitalisme cognitif », malgré une indéniable communauté de vues avec les analyses défendues par les promoteurs de celle-ci. De façon anecdotique mais néanmoins significative, Françoise Gollain révèle aussi qu’André Gorz tenait en haute estime le travail de Céline Lafontaine sur « l’empire cybernétique », travail dans lequel la vision informationnelle du sujet, y compris sa reprise par Antonio Negri et Michael Hardt, est sévèrement critiquée (cf. Céline LAFONTAINE, L’empire cybernétique, op. cit., p. 211-212). Pour un exposé plus détaillé des divergences entre André Gorz et le courant opéraïste incarné par Antonio Negri et Yann Moulier Boutang, on se réfèrera donc avec profit à cet article publié dans la revue du MAUSS.
2 Cf. Sébastien BROCA, « Du logiciel libre aux théories de l’intelligence collective », Revue TIC&Société, vol. 2, n° 2, 2008, p. 81-101, en ligne : http://ticetsociete.revues.org/451 (consulté le 14/11/2011).

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie