Le récit du general intellect : un utopisme (néo-)marxiste

By 24 March 2013

Le récit du general intellect : un utopisme (néo-)marxiste

Les débats entourant le revenu d’existence témoignent également du risque constitutif de l’utopie : dès lors que celle-ci représente un véritable pas de côté par rapport à la société existante, elle approche nécessairement les limites du possible. Elle les franchit parfois. Le récit du general intellect cherche à éviter cet écueil et à dépasser le reproche d’irréalisme qui pourrait lui être adressé, grâce à son adhésion à un marxisme renouvelé.

À travers le concept de general intellect, Antonio Negri, Yann Moulier Boutang et André Gorz actualisent en effet le schème marxiste posant une contradiction entre forces productives et rapports de production. Ils inscrivent ainsi l’utopie dans la continuité du présent, en vertu de l’idée selon laquelle le capitalisme suit une tendance qui l’entraîne vers son dépassement. Dans ce cadre théorique, le futur utopique se présente comme le résultat des contradictions se déployant au cœur de l’existant. Il devient, pour reprendre une nouvelle fois la formule d’Ernst Bloch, directement enchaîné « aux formes et aux contenus qui se sont déjà développés au sein de la société actuelle »1. Comme chez l’auteur du principe espérance, l’accusation d’irréalisme se trouve donc repoussée, mais au prix de l’intégration (dégradation ?) de l’utopie dans une appréhension progressiste de l’histoire.

1 Yann MOULIER BOUTANG, « Richesse, propriété, liberté et revenu dans le “capitalisme cognitif” », Multitudes, n° 5, mai 2001, p. 17-36, en ligne : http://multitudes.samizdat.net/Richesse-propriete-liberte-et (consulté le 14/11/2011).
2 Cf. Bernard ASPE et Muriel COMBES, « Revenu garanti et biopolitique », EcoRev’, n° 23, été 2006, p. 24-30, en ligne : http://ecorev.org/spip.php?article512 (consulté le 14/11/2011).
3 André Gorz aimait à reprendre cette formule de Marx, issue des Grundrisse. Cf. André GORZ, L’immatériel, op. cit., p. 86.

Le récit du general intellect, dont nous avons ici considéré qu’André Gorz, Antonio Negri et Yann Moulier Boutang étaient les principaux auteurs, s’inscrit en effet dans la lignée des grandes utopies marxistes du passé. Il perpétue l’idéal d’une société dans laquelle la distinction entre travail et loisirs serait tendanciellement abolie, en tant que le travail cesserait d’être « une corvée accomplie pour le profit des autres » et les loisirs seraient délivrés « de leur grand vide non vécu »2. Il reconduit également l’idée que le réel est traversé de tendances, qu’il appartiendrait à une analyse rigoureuse des conditions présentes de mettre en lumière, et qui détermineraient la « possibilité réelle »3 de voir éclore un futur plus désirable que le présent.

Le propos des penseurs néo-marxistes contemporains comporte ainsi deux dimensions très profondément imbriquées : une analyse censément rigoureuse des transformations socio-économiques actuelles, un nouvel horizon politique de dépassement du capitalisme. La perspective de transformation sociale y est subordonnée au diagnostic économique, dans la lignée du primat accordé par les marxistes au domaine de la production (comme « infrastructure »), et conformément à la logique qui veut que le présent « porte dans ses flancs » la société à venir. Réciproquement, l’analyse de la situation historique présente n’est pas sans être surdéterminée par le futur anticipé, comme en témoigne l’idée, contestable nous semble-t-il, que la productivité sociale serait déjà indépendante de toute forme d’organisation et d’incitation capitalistes.

1 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome II, op. cit., p. 215.
2 Ernst BLOCH, Le principe espérance, tome II, op. cit., p. 567.
3 Tout comme Ernst Bloch, André Gorz de même que Yann Moulier Boutang et Antonio Negri, se distinguent d’une pensée de la nécessité historique (qui est celle du « socialisme scientifique »), par l’insistance sur la notion de « possibilité ». Chez Antonio Negri, l’éloignement par rapport à un strict déterminisme marxiste tient aussi à l’influence foucaldienne et deleuzienne. Comme le note Christian Laval : « M. Hardt et A. Negri poursuivent en réalité deux lignes de pensée qu’ils cherchent à concilier : la voie “objectiviste” selon laquelle le capitalisme poursuit une tendance qui va dans le sens du communisme, selon un schéma marxiste traditionnel; la voie “subjectiviste” selon laquelle pour sortir de la société de contrôle total, il faut créer de nouvelles formes de vie et un nouveau sujet, en s’inspirant de M. Foucault et G. Deleuze. Cette conciliation vise à mettre “les marges au centre”, opération rendue possible par les effets supposés de l’extension du travail immatériel » (Pierre DARDOT, Christian LAVAL, El Mouhoub MOUHOUD, Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel, op. cit., p. 157).

Le logiciel libre se trouve au cœur de cette intrication entre présent et futur. L’intérêt passionné pour celui-ci, dont ont témoigné aussi bien André Gorz que Yann Moulier Boutang, repose en effet sur la conviction qu’il figure un « modèle réduit » de la société à venir, que celle-ci soit appréhendée comme radicalement « non capitaliste » (Gorz) ou comme une forme stabilisée et désirable de « capitalisme cognitif » (Moulier Boutang). Cet intérêt naît par ailleurs dans un contexte qui voit les pensées critiques confrontées depuis les années 1960 au difficile problème d’identifier un nouveau « sujet de l’émancipation » en lieu et place du prolétariat industriel1. Les militants et producteurs de logiciels libres ou – de façon plus extensive – le « cognitariat » (comme le nomment Antonio Negri et Yann Moulier Boutang) viennent combler ce vide. Ils se révèlent ainsi emblématiques des formes nouvelles de l’exploitation capitaliste, mais aussi et surtout de l’espérance retrouvée de dépasser celles-ci.

Le récit du general intellect constitue finalement une altération possible de l’utopie du logiciel libre. Bien qu’il se distingue des formes vulgaires de « socialisme scientifique », il tend à affirmer le primat de la sphère productive en tant qu’« infrastructure ». Le logiciel libre y est par conséquent abordé davantage comme un « modèle productif » que comme un « mouvement social » (malgré la sympathie que le combat du free software inspire à ses auteurs). Il est inscrit dans une visée globale de transformation sociale, et intégré à une vision relativement élaborée de la société future. Celle-ci ferait advenir une collaboration non hiérarchique entre sujets, mettrait le travail en adéquation avec l’épanouissement personnel, et abolirait la contrainte salariale grâce à l’attribution à tous d’un revenu d’existence. Elle serait contenue en germe dans le présent, sous la forme de pratiques et de représentations sociales encore relativement marginales, mais amenées à devenir majoritaires à plus ou moins long terme. Au sein du récit du general intellect, le logiciel libre n’est donc plus un mouvement situé luttant pour des objectifs circonscrits; il devient l’emblème d’un processus historique de grande ampleur au sein duquel le futur serait finalement déjà là.

1 Cf. Razmig KEUCHEYAN, Hémisphère gauche, op. cit., p. 10

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie