Le récit des biens communs

By 24 March 2013

Le récit des biens communs – Chapitre 9.

Je pense que les hackers sont le groupe d’intellectuels le plus intéressant et le plus influent depuis les auteurs de la constitution des États-Unis.
Stewart Brand

Nous appellerons le deuxième récit inspiré par le logiciel libre « le récit des biens communs ». Celui-ci se rattache – comme son nom l’indique – aux diverses réflexions contemporaines sur les commons, et aux nombreuses mobilisations ayant peu à peu constitué ce que nous avons abordé comme une « coalition des biens communs » (cf. chapitre 6). Il apparaît chez quelques auteurs français (Philippe Aigrain, Hervé le Crosnier, Florent Latrive) mais surtout dans les écrits de certains des intellectuels anglo-saxons les plus en vue au sein de ce mouvement : James Boyle, Lawrence Lessig et Yochai Benkler.

Cette seconde manière de faire sens du logiciel libre se distingue de plusieurs manières de l’utopie du general intellect développée par André Gorz, Antonio Negri ou Yann Moulier Boutang. Selon Isabelle Stengers, elle repose sur le motif de la communauté, plutôt que sur la description d’un mouvement historique tendanciellement universel. Les producteurs de logiciels libres y sont vus, non comme des représentants emblématiques du nouveau « capitalisme cognitif », mais comme des « commoners »1 ayant entrepris de résister « à l’opération d’enclosure qui les menaçait »2. Par ailleurs, le récit des biens communs est culturellement ancré dans le monde américain, par opposition au caractère plus « continental » – tant dans le style que dans les références utilisées – des théories étudiées dans le chapitre précédent. Il s’inscrit de plus – et ce point recoupe partiellement le précédent – dans le cadre de la tradition libérale, même s’il approche celle-ci d’une manière relativement originale.

1 Isabelle STENGERS, Au temps des catastrophes, op. cit., p. 109.
2 Ibid. p. 133.

Les idées avancées par les théoriciens des biens communs n’ont donc rien à voir avec une forme quelconque de marxisme, bien que des critiques modérément avisés y aient vu un « écho étouffé des objections marxistes et utopiques à l’idée de propriété »1, et que des esprits taquins aient parlé de « marxisme-lessigisme »2. La plupart des intellectuels que nous considérons dans ce chapitre sont totalement étrangers à cette tradition de pensée. Leur argumentation comme leur lexique les inscrivent dans le cadre d’un libéralisme soucieux de défendre et de promouvoir l’autonomie des individus. Ainsi Lawrence Lessig refuse-t-il fermement l’idée de « nouveau socialisme », proposée par Kevin Kelly pour qualifier les formes de coopération volontaire apparues sur Internet3.

Le récit des biens communs s’est construit en lien étroit avec les diverses mobilisations sociales remettant en cause le régime mondial de la propriété intellectuelle. Le mouvement du logiciel libre y tient une place centrale, dans la mesure où il peut apparaître comme la matrice de ces nouvelles formes d’activisme. Ce récit puise par ailleurs à de nombreuses sources, allant des écrits de Thomas Jefferson aux travaux menés par Elinor Ostrom sur la « gouvernance des biens communs »4, en passant par certains courants de la contre-culture californienne des années 1960. Il apparaît finalement comme un utopisme libéral, reposant sur la valorisation d’activités sociales se déployant à distance aussi bien de l’État que du marché.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie