Le récit des biens communs : un utopisme libéral

By 24 March 2013

Le récit des biens communs : un utopisme libéral

Peut-on dès lors considérer le récit des biens communs comme utopique ? Certains de ses auteurs contestent assurément ce qualificatif. Yochai Benkler refuse par exemple que ses idées soient assimilées à ce qu’il estime être l’utopisme naïf des zélateurs d’Internet de la fin des années 1990 : il présente les nouvelles formes d’organisation sociale hors marché comme une « possibilité pratique », et non comme un exercice de pensée utopique2. Par ailleurs, évoquer un « utopisme libéral » semble presque relever de l’oxymore : la pensée libérale a perdu une grande partie de la radicalité qui a pu être la sienne dans d’autres contextes historiques, et ses valeurs semblent déjà façonner en profondeur les sociétés actuelles.

On remarquera pourtant qu’il n’existe aucune incompatibilité de principe entre utopie et libéralisme. Karl Mannheim faisait de « l’idée libérale-humanitaire » un des cinq types de la conscience utopique3. Plus près de nous, plusieurs intellectuels libéraux ont loué le radicalisme de l’utopie : Friedrich Hayek déplorait en 1949 l’absence d’une véritable « Utopie libérale », qui ne soit « ni une simple défense de l’ordre établi, ni une sorte de socialisme dilué »4; Robert Nozick présentait en 1974 le courant libertarien comme une « méta-utopie »5; James M. Buchanan déclarait en 2005 que « la réalité imaginée » devait être « celle qui nous invite à avancer »6. Ces penseurs ne sont toutefois pas ceux avec lesquels les défenseurs des biens communs entretiennent le plus d’affinités. Le récit que ceux-ci construisent s’inscrit dans la tradition libérale, dans la mesure où il valorise l’autonomie individuelle et la capacité d’auto-organisation de la société civile, mais cette auto-organisation n’y prend pas les traits du marché autorégulé comme dans le libéralisme du XIXe siècle, l’idéologie néolibérale ou l’utopie libertarienne1. La prééminence de la société civile y adopte plutôt la forme de communautés choisies, construites indépendamment d’incitations marchandes, et fonctionnant selon des règles établies collectivement.

1 Bien évidemment, cette critique s’applique a fortiori également à l’engloutissement de la social-démocratie dans le néolibéralisme, tel qu’il s’est produit dans les pays occidentaux au tournant des années 1970 et 1980.
2 Cf. Yochai BENKLER, The Wealth of Networks, op. cit., p. 34.
3 Karl MANNHEIM, Idéologie et utopie, op. cit., p. 180-188.
4 Friedrich HAYEK, cité par Serge HALIMI, Le grand bond en arrière, op. cit., p. 586.
5 Cf. Robert NOZICK, Anarchy, State and Utopia, New York, Basic Books, 1974.
6 James BUCHANAN, cité par Sébastien CARÉ, La pensée libertarienne. Genèse, fondements et horizons d’une utopie libérale, Paris, P.U.F., 2009, p. 11.

Il s’agit donc d’une tentative relativement originale de lier l’individualisme libéral à une valorisation – souvent abordée comme « anti-libérale » – de la communauté : un libéralisme communautarien. Autrement dit, le récit des biens communs retrouve le cœur du projet libéral – l’auto-organisation de la société civile – mais il s’efforce de lui faire épouser le motif traditionnel de la communauté2, tout en réagissant à certains excès du néolibéralisme contemporain, particulièrement sensibles dans le champ de la propriété intellectuelle. Il apparaît utopique, en cela qu’il est porteur d’une critique forte du présent, tout en proposant une vision alternative du futur. Le récit des biens communs appréhende ainsi les réformes récentes des droits de propriété intellectuelle comme inacceptables. L’inacceptable l’est ici d’autant plus qu’il n’est pas irrémédiable, ces droits étant vus comme des instruments dont la société doit user à sa guise pour promouvoir les arts et les sciences.

L’autre face du récit déploie un idéal social, fondé sur des communautés de commoners. Celles-ci apparaissent comme des institutions intermédiaires, à même de restructurer de larges pans de l’activité économique et de la vie sociale, indépendamment des forces de l’État et du marché. Elles se présentent comme des « communautés choisies », conformes à l’exigence libérale de souveraineté de l’individu sur ses appartenances sociales, mais reposant néanmoins sur un ethos commun et des règles de fonctionnement collectivement négociées. Elles semblent ainsi promettre de nouvelles manières de concilier les desiderata de l’individu et du collectif, au sein d’un monde où les nouvelles technologies favoriseraient le lien social.

Valérie Peugeot, impliquée de longue date dans la réflexion sur les commons, a décrit cette utopie comme « pragmatique »3. Un tel qualificatif peut rappeler le discours du mouvement open source, et sa capacité revendiquée à s’adapter à l’existant. Il faut surtout y voir une confiance dans la capacité des acteurs à s’auto-organiser indépendamment de tout discours injonctif. Il s’agit également d’une méthode : le mouvement des commons revendique de construire sa théorie et sa pratique pas à pas, à partir de la mise en relations d’expérimentations singulières, et sans chercher à unifier totalement cette diversité. Le récit qu’il construit est donc relativement ouvert, et ne fournit pas une représentation achevée de la société telle qu’elle devrait être. Il propose plutôt de construire l’utopie progressivement, à partir de l’engagement sur des terrains spécifiques, bien loin des visions abstraites où chaque détail du futur fait l’objet d’une description à la précision quasi maniaque.

1 Sur ce sujet, voir Sébastien CARÉ, La pensée libertarienne. Genèse, fondements et horizons d’une utopie libérale, op. cit.
2 Cf. Ferdinand TÖNNIES, Communauté et société. Catégories fondamentales de la sociologie pure, traduction de J. Leif, Paris, P.U.F., 1977.
3 Valérie PEUGEOT, « Les biens communs, une utopie pragmatique » in COLLECTIF, Libres savoirs. Les biens communs de la connaissance, op. cit., p. 13-20.

Dans ce cadre, le logiciel libre fait office de matrice, puisqu’il constitue l’un des premiers exemples d’une résistance concrète, située, et – pour une large part – couronnée de succès, au « deuxième mouvement des enclosures » amorcé au début des années 1980. Il apparaît donc moins en tant que « modèle productif » emblématique d’une nouvelle économie (même si cet aspect n’est pas totalement absent), qu’en tant que « mouvement social » ayant préparé d’autres mobilisations. En ce sens, le récit des biens communs rejoint le discours qui a toujours été celui du free software, avec lequel il partage également l’insistance sur le thème de la communauté. Il se situe plus généralement dans la continuité des valeurs exprimées par de nombreux hackers, qui se reconnaissent dans la promotion libérale de l’autonomie individuelle,

Le récit des biens communs représente finalement une seconde manière d’altérer l’utopie du logiciel libre. Il en reprend explicitement l’idéal (la liberté de circulation de l’information), tout en cherchant à développer l’aspect communautaire qui en constituait l’origine, et qui s’est parfois perdu depuis. Il s’applique de ce fait davantage aux producteurs de logiciels libres qu’à leurs utilisateurs, dans la mesure où ces derniers ne sont une « communauté » que par abus de langage. Une tension apparaît ici, entre l’idéal communautaire embrassé par le mouvement des commons, et l’« universalité » de biens informationnels comme les logiciels libres, qui peuvent être utilisés de manière totalement découplée de leur milieu d’origine. Puisqu’on peut installer un logiciel libre sans faire partie du mouvement du free software, et même sans avoir conscience de l’existence de celui-ci (ce qui est du reste le cas général), il est en effet douteux que tous les utilisateurs du « libre » soient un jour unis par un ethos commun.

On peut néanmoins espérer que chacun contribue à créer d’autres communautés, en fonction de ses intérêts, de ses valeurs et de ses compétences propres, pour dépasser « la sensation désagréable d’être trop seul » (comme dirait Eben Moglen) et partager avec d’autres l’objet de ses passions. Tel est d’une certaine manière le pari fait par le récit des biens communs. Celui-ci demeure ouvert, et encore en grande partie à écrire. En construisant l’utopie brique par brique sur le sol mouvant des pratiques, il en fait un édifice instable, mais il la rend aussi propre à accueillir les formes diverses de la créativité individuelle et collective.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie