Le programme Erasmus : la réciprocité des échanges en question

By 26 March 2013

1.2.3 Le programme Erasmus : la réciprocité des échanges en question

Une des premières études statistiques exhaustives relative à la mobilité étudiante à l’intérieur des pays de l’Union Européenne a été réalisée par Jallade (JP), Gordon (J) et Lebeau (N)43. Parmi les participants à la mobilité organisée par les programmes ERASMUS et LINGUA 2 en 1994-95, trois Etats membres se distinguent : Royaume-Uni, Irlande et France, comme accueillant plus d’étudiants qu’ils n’en envoient. L’Espagne avait aussi à ces dates, une balance rentrant/sortant légèrement positive. Le déséquilibre observé en France et au Royaume-Uni ne se retrouve que très légèrement réduit si on le rapproche de la mobilité spontanée. Même si le programme ERASMUS est basé sur un principe d’échange réciproque d’étudiants, les divergences encore aujourd’hui visibles et leurs évolutions (voir les tableaux 1 et 2 et le graphique 1 suivant), notamment liées à des facteurs linguistiques, ne disparaissent pas complètement.

Le programme Erasmus : la réciprocité des échanges en question

43 JALLADE (JP) GORDON (J) LEBEAU (N), Student mobility within the European Union : A statistical analysis, rapport publié par la commission européenne, European Institute of Education And Social Policy, mai 1996

ETUDIANTS SORTANTS ETUDIANTS ENTRANTS
effectifs % de l’Ensemble des pays % de  l’ensemble

des effectifs de l’enseignement supérieur

effectifs % de l’Ensemble des 24 pays
France 20 981 15,4 1,0 20 275 15,0
Italie 16 829 12,4 0,8 12 743 9,4
UK 7 539 5,6 0,3 16 627 12,3
Allemagne

Espagne

Finlande

….

20 688 15,3 0,9 16 874 12,4
20 034

3951

14,8

2,9

1,1

1,3

24 075

4 932

.

17,8

3,6

.

TOTAL des

pays

135 586 100 1,3 135 586 100

Tableau 1: La mobilité étudiante – Programme ERASMUS- en 2003-2004
Source : http://ec.europa.eu/education/programmes/socrates/erasmus/stat_fr.html

Le tableau se lit ainsi : 15,4% des étudiants Erasmus européens sont de nationalité française. Parmi les étudiants français, on compte 1% d’étudiants Erasmus. 15% des étudiants Erasmus européens ont choisi la France comme destination.

Certains pays, comme l’Angleterre, se distinguent comme étant essentiellement « importateurs ». L’Angleterre accueillait 16 627 étudiants Erasmus en 2003-2004, mais seulement 7539 étudiants britanniques participaient aux échanges Erasmus. Même si en Italie le nombre d’étudiants entrants augmente (on l’observe en comparant le tableau 1 ci- dessus avec le tableau 2 ci-dessous), ce pays se caractérise comme un pays essentiellement « exportateur », puisqu’il envoyait 16 829 étudiants à l’étranger en 2003-2004, mais n’en recevait que 12 743 sur son territoire. La France, quant à elle, semble réussir à maintenir un certain équilibre, même si depuis quelques années, elle « exporte » légèrement plus qu’elle « n’importe ». Elle se caractérise surtout par un des plus forts taux de participation, seconde après l’Allemagne et proche de l’Espagne. Suivant les suprématies langagières dans le monde où l’anglais, l’espagnol et le français sont parmi les plus parlés, ces pays sont aussi ceux qui attirent le plus d’étudiants Erasmus. L’Espagne voit depuis quelques années son déséquilibre entre étudiants sortants et entrants se creuser et devient également un pays essentiellement « importateur ». Les films et diverses informations diffusés par les médias sur le dynamisme de ce pays et son hospitalité (pas toujours très objectifs, ni fondés) ont sans aucun doute joué un rôle. Mais au-delà du phénomène de mode, s’intéresser aux destinations majoritaires choisies par les étudiants Erasmus, nous informe sur la permanence de certaines logiques sociales et économiques dans les choix opérés.

Tableau 2: La mobilité étudiante- Programme ERASMUS- en 2004-2005

ETUDIANTS SORTANTS ETUDIANTS ENTRANTS
effectifs % de l’Ensemble des

pays

effectifs % de l’Ensemble

des 24 pays

France 21 561 14,9 20 519 14,2
Italie 16 440 11,4 13 370 9,3
UK 7214 5 16 266 11,3
Allemagne

Espagne

Finlande

….

22 427

20 819

3932

15,5

14,4

2,7

17 273

25 511

5351

12

17,7

3,7

TOTAL des pays 144 037 100 144 037 100

Le tableau se lit ainsi : 14,9% des étudiants Erasmus européens sont de nationalité française.14,2% des étudiants Erasmus européens ont choisi la France comme destination.
Source : http://ec.europa.eu/education/programmes/socrates/erasmus/stat_fr.html

En ce qui concerne plus particulièrement la France comme « exportateur », il est à noter qu’en 1994-95, 46% des étudiants français « mobiles » choisissaient de se rendre au Royaume-Uni, 17% en Allemagne et 14% en Espagne. Si nous additionnons à cela les 5% qui partaient en Irlande, on pouvait voir se dessiner une nette préférence pour les pays anglophones. Ceci s’observait depuis la naissance du programme Erasmus, mais en 1997-98, ils n’étaient déjà plus que 40% à se rendre au Royaume-Uni. Depuis, la chute est continue pour atteindre en 2004-2005 à peine plus de 20%. Parallèlement cependant, la part de ceux séjournant dans un des pays scandinaves participants est en hausse constante (entre 2003-2004 et 2004-2005, on enregistre ainsi un accroissement de 11,7% pour ces derniers). En 1997-1998, moins de 3% des étudiants Erasmus français sortants se rendaient en Suède contre plus de 5% en 2003-2004 (cf. tableaux 3 et 4 suivant). Les départs des étudiants français sont, par ailleurs, beaucoup moins diversifiés et plus concentrés, géographiquement parlant, que les accueils d’individus en provenance d’autres pays de l’UE.

Tableau 3 : Répartition des étudiants Erasmus Français sortants par destination -programme Erasmus – 2003-2004

Pays d’accueil Effectifs
Espagne 5115
Grande Bretagne 4652
Allemagne 2804
Italie 1550
Irlande 1081
suède 1062
Pays-Bas 891
Finlande 727
Belgique 420
Autriche 361
Pologne 314
Portugal 288
Norvège 246
Grèce 218
République tchèque 206
Danemark 136
Total des 14 pays restants 1010
TOTAL 20 981

Tableau 4 : Répartition des étudiants français sortants par destination – programme ERASMUS- en 1997/1998

Pays d’accueil Effectifs
GB 6148
Espagne 2653
Allemagne 2426
Italie 809
Irlande 806
Pays-Bas 566
Suède 414
Finlande 277
Belgique 240
Autriche 239
Portugal 216
Danemark 196
Grèce 158
Norvège 108
Islande 4
Luxembourg 3
TOTAL 15263

Source : Agence Socrates France

Quant à l’Italie, l’Espagne a toujours été le pays de prédilection des étudiants Erasmus sortants (environ 30% des effectifs). Les contrats bilatéraux reposant sur des réseaux de connaissances préalablement constitués par les enseignants-chercheurs des universités, les mouvements d’étudiants sont aussi le fruit de représentations et canaux d’informations hérités de la « culture latine ». Les principales autres destinations des étudiants italiens sont les mêmes que celles des diplômés italiens émigrant depuis plusieurs décennies pour des raisons professionnelles : la France (en second poste), l’Allemagne et le Royaume-Uni, comme le montre le tableau 5 suivant. De même que pour la France, les échanges avec l’Irlande et les pays Scandinaves (où les enseignements sont dispensés en grande partie en anglais) vont croissant, alors que ceux en partenariat avec l’Angleterre diminuent.

Tableau 5 : Répartition des étudiants
Erasmus Italiens sortants par destination 2003-2004

Pays d’accueil Effectifs
Espagne 5 688
France 2 859
Allemagne 1 994
Royaume uni 1 511
Portugal 766
Belgique 633
Pays bas 607
Suède 399
Finlande 367
Danemark 357
Autriche 339
Irlande 230
Grèce 180
Pologne 174
Norvège 156
Roumanie 129
Total des 14 pays restant 440
Total 16 829

Tableau 6 : Répartition des étudiants
Erasmus Italiens entrants par destination – 2003-2004

Pays de provenance Effectifs
Espagne 4 250
Allemagne 1 755
France 1 550
Royaume uni 7 40
Portugal 713
Pologne 481
Belgique 467
Autriche 461
Roumanie 448
Pays bas 256
Grèce 248
Hongrie 227
Finlande 190
République tchèque 180
Suède 137
Danemark 111
Irlande 109
Norvège 85
Lituanie 67
Slovaquie 58
Malta 52
Bulgarie 39
Estonie et Lettonie 35
Autres 28
Total 12 743

Source : Agence Socrates Italie

Cette baisse tendancielle de la mobilité vers les Iles Britanniques est loin d’être impulsée par les institutions des pays d’origine, mais semble davantage la conséquence d’une politique des universités britanniques, dont la « survie » dépend en partie des frais d’inscription payés par les étudiants. Or les étudiants Erasmus s’acquittent de ces frais dans leurs universités d’origine. Par conséquent, ils utilisent les divers services des universités britanniques sans contribuer à leur financement. Inversement pour les étudiants sortants, qui contribuent et se rendent quelquefois dans des universités qui ne leur donnent qu’un accès extrêmement limité à un certain nombre de supports pédagogiques. Ce déséquilibre sortants/entrants a donc un coût pour le Royaume-Uni, qui accueille beaucoup d’étudiants de divers pays européens.

En outre, les universités britanniques sont beaucoup plus sélectives que leurs consœurs italiennes et françaises quant au nombre et au choix de leurs partenaires. L’essentiel des étudiants sortants se dirigent vers les institutions de quatre pays, dont la France et L’Espagne en première et seconde positions (cf. tableau 7 suivant), confirmant ainsi la prédominance langagière de certaines langues européennes.

Tableau 7 : Répartition des étudiants Erasmus britanniques sortants par destination -2003-2004-

Pays d’accueil Effectifs
France 2303
Espagne 1636
Allemagne 1127
Italie 740
Pays Bas 365
Suède 238
Finlande 233
Autriche 143
Danemark 136
Belgique 117
Total des 20 pays restant 501
Total 7 539

Source : Agence Socrates UK

De plus, en terme d’effectifs, les universités britanniques ne participent aux échanges que d’une manière relativement modeste, comparé aux autres grandes universités européennes. A partir des données du le tableau 1 précédent, nous avons calculé que 5,6% des étudiants Erasmus étaient britanniques en 2003-2004, alors qu’ils étaient plus de 15% à être français ou allemands à cette même date. Ainsi le « déséquilibre » peine à se résorber et la réciprocité semble être un principe difficilement atteignable. Dans le tableau 8 ci-dessous, nous trouvons les principales destinations des étudiants sortants des universités choisies pour l’étude de cas (en 2004-2005). Ces données locales reflètent bien les phénomènes que nous avons mis en évidence au niveau national, à savoir la sélectivité des universités britanniques, la préférence pour les pays anglo-saxons et hispanophones des étudiants français et italiens et une ouverture vers l’Est d’autant plus limitée que l’on monte vers le nord de l’Europe. Il semblerait par conséquent que ce programme se heurte à des divergences d’intérêts socio-économiques d’institutions, ne serait-ce qu’en raison de la place des universités au sein de l’enseignement supérieur et vis-à-vis des instances décisionnelles d’Etat. En effet, nous allons voir qu’aux universités ne sont pas assignées les mêmes fonctions (sélective, productive et intégrative) d’un pays à l’autre.

Tableau 8 : Répartition des étudiants Erasmus sortants par destination des universités de Bristol, de Provence et de Turin – 2004-2005-

Université de

BRISTOL

Université de

PROVENCE

Université de

TURIN

UK _ 100 (96) 47
France 107 _ 169
Espagne 51 61 (94) 257
Italie 35 45 (43) _
Allemagne 29 41 (69) 63
Autriche 10 _ 4
Suède 3 _ (1) 28
Hollande 2 _ 18
Danemark 2 _ (2) 15
Portugal 2 _ (4) 46
Suisse 1 _ _
Irlande 1 18 (22) 5
Belgique _ 1 (7) 27
Pologne _ 1 (1) 6
Finlande _ 1 (1) 20
Répu.Tchèque _ _ (1) 2
Chypre _ 1 (2) _
Hongrie _ _ (1) 1
Estonie _ _ 2
Grèce _ _ 6
Lituanie _ _ 1
Lettonie _ _ 4
Norvège _ _ 4
Roumanie _ _ 7
TOTAL 243 269 (344)* 733

*Pour l’université de Provence en italique entre parenthèses, il s’agit des données de l’année académique 2001-2002. Lors de notre enquête en 2004, se sont accumulés un certain nombre de problèmes au Service des Relations Internationales, liés à l’organisation du service, avec départ de non-titulaires et arrivée de nouvelles personnes dans des conditions difficiles et conflictuelles, qui ont perturbé le recueil et la construction des données statistiques qu’opérait ce service auparavant. Il nous a été fourni un tableau de données brutes pour l’année académique 2004-2005 qui portait sur 277 sortants (que nous avons traité par SAS) pour les programmes ERASMUS(235), LEA Eu1 (26) et TUB-AIX(7). Un autre tableau du SRI, construit plus tard, reporte qu’il y a eu en 2004-2005, 272 étudiants Erasmus sortants (second séjour Européen et TUB-Aix non compris). Nous avons dans ce tableau conservé les données de l’année 2000-2001 qui nous avaient été fournies avant la réorganisation du service. La baisse que nous observons entre la donnée de 2000-2001 et 2004-2005, est en partie due à un découpage et un comptage différents des étudiants Erasmus. Avant 2002 un étudiant Erasmus qui partait pour un deuxième séjour était comptabilisé avec les étudiants en premier séjour. A partir de 2002 pour éviter la polarisation des places, a été introduite une distinction entre séjour Erasmus et second séjour d’études en Europe.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN