Le monde de l’enseignement : le système éducatif en crise ?

By 7 March 2013

2. Le monde de l’enseignement

« Une nouvelle représentation du type d’environnement de travail à venir au niveau européen et mondial, relayée tant par les médias que par les textes politiques, pousse les institutions à définir de nouveaux objectifs de formation. » (Charlier, Bonamy et Saunder, 2003, p. 46).

Afin de comprendre le contexte social et politique dans lequel s’insèrent les technologies, plusieurs ressources m’ont été particulièrement utiles. L’une d’elles est déjà ancienne mais très riche dans la description des multiples aspects du monde éducatif, il s’agit de l’ouvrage de L. Savoie-Jazc (1993). L’autre, plus récente, est un article de Cl. Lessard & M. Tardif (2001) décrivant les tendances actuelles de notre société et leurs impacts sur les systèmes scolaires.

Le chapitre de B. Charlier, J. Bonamy et M. Saunder dans l’ouvrage de B. Charlier et D. Peraya (2003) met aussi l’accent sur l’importance du contexte économique et social dans lequel s’inscrit l’intégration des TIC dans l’enseignement et l’apport de Ph. Perrenoud (2001) donne un éclairage très concret sur les difficultés à piloter le changement en éducation.

Autrefois vécu comme une vocation, reposant sur des qualités morales, l’enseignement a été peu à peu reconnu comme un métier dans le contexte de massification de l’éducation et de bureaucratisation des systèmes éducatifs. Il est actuellement appelé à évoluer dans le sens d’une professionnalisation basée sur des compétences spécifiques et des savoirs propres à contribuer à la réussite du plus grand nombre d’apprenants. (Tardif, 2001) Ces trois conceptions sont toujours présentes dans l’enseignement et révèlent les tensions qui l’habitent en permanence.

Certaines caractéristiques du système éducatif décrit par Savoie-Jazc (1993) sont encore totalement actuelles :

1. Le monde éducatif est un système complexe, en forte interdépendance avec les autres secteurs de la société (monde du travail, de la formation et de la famille, univers politique…), sans les connaître assez bien.
2. Sa mission est stratégiquement importante pour la société entière, car elle vise une transformation des structures cognitives, affectives et sociales des futurs adultes appelés à jouer un rôle de citoyens et de décideurs.
3. Son mandat est difficile à évaluer car il vise le long terme, comporte de multiples objectifs et reflète des valeurs parfois conflictuelles entre les divers groupes d’acteurs.
4. Le système éducatif est bureaucratique et hiérarchisé, sans possibilité d’avancement vertical et sans système de récompenses valorisant les performances.
5. Il s’agit d’un système non compétitif, non évalué pour ses performances, qui n’a pas à lutter pour sa survie, car ses budgets et sa clientèle lui sont assurés4.

Le système éducatif en crise ?

En 1987, Charlot5 analyse la crise qui secoue l’éducation en situant son début dès la fin de la 2ème guerre mondiale avec la démocratisation et par conséquent la massification de l’enseignement secondaire qui a pour but de former une main d’œuvre hautement qualifiée afin d’assurer le développement économique. Cette situation de crise déboucherait sur une rupture d’équilibre, des résistances à la modernité et l’exacerbation des contradictions sociales.

Dans les années ’70 une étude de l’OCDE6 relève la mauvaise adaptation de l’école au marché du travail ainsi que la faible qualité de l’enseignement et de la formation des enseignants. Pour répondre à ces critiques, le système éducatif dénonce l’insuffisance des ressources qu’on lui octroie et fait valoir l’importance :
– des efforts effectués au niveau de la lutte contre l’échec scolaires et de la gestion des tensions entre les différents acteurs impliqués dans le système;
– des changements opérés en peu de temps : allongement de la scolarité, accueil de nouvelles populations, apparition de nouveaux modèles théoriques d’apprentissage et de nouveaux principes sur le rôle de l’école dans l’éducation;
– de l’évolution de la société : une formation n’étant plus valable pour la vie entière, il faut redéfinir les objectifs de l’école visant davantage le développement de stratégies d’apprentissage et rendant la personne autonome dans l’acquisition et la gestion de ses apprentissage.

Ces dernières décennies, plusieurs tendances inter reliées s’affirment dans notre société. Lessard et Tardif (2001) en ciblent quatre :
1- la mondialisation et l’écartèlement entre une politique éducative néo-libérale et une politique humaniste-égalitaire7,
2- la transformation du rôle de l’Etat,
3- la montée du modèle marchand8,
4- le développement des technologies.

1- L’orientation des politiques éducatives

Deux courants se confrontent dans la plupart des systèmes scolaires (Lessard et Tardif, 2001) :

1. le courant néo-libéral dont le projet éducatif est le développement du potentiel humain par une politique pragmatique basée sur la performance et la productivité. Ses répercussions négatives en sont le clientélisme, des projets locaux trop particuliers, la recrudescence des inégalités, l’implosion du système national d’éducation. Ce système se développe dans les pays anglo-saxons : USA, Angleterre, et le Canada de manière moins accentuée. Il est soutenu par les organisations internationales (Banque Mondiale, OCDE), avec de fortes pressions s’exerçant sur les autres pays afin qu’ils suivent ce mouvement.

2. le courant qualifié d’humaniste/citoyen où l’éducation est surtout envisagée sous un angle d’idéal de justice sociale. Il prône le maintien d’un service public d’éducation contribuant à la constitution d’une collectivité citoyenne à la fois forte et pluraliste, cohésive et diversifiée, ainsi que le développement d’une culture commune égalitaire et la préparation à l’exercice de la citoyenneté. L’Etat doit garder sa place centrale pour gérer le système éducatif. Ce courant est incarné par la France (pour combien de temps ?) et dans lequel se retrouve en partie le Québec.

2- Transformation du rôle de l’Etat

Souhaitant prendre distance par rapport au fonctionnement quotidien de l’école, les gouvernements occidentaux délèguent l’exercice de certains mandats aux pouvoirs locaux. Ils garderaient l’élaboration des politiques éducatives et la mise en place de mécanismes d’évaluation pour surveiller l’atteinte des objectifs. Dans les pays anglo-saxons cette redéfinition est assez avancée : fin de l’Etat- providence et émergence de l’Etat-accompagnateur, Etat distant, Etat-évaluateur. Ce mouvement débouche sur l’élaboration de ‘standards’, de compétences définies par l’Etat et que les élèves doivent maîtriser à la fin de telle ou telle étape de la scolarité. Il en va de même pour la formation des maîtres avec toutes les situations de compétitions que cela entraîne. Au vu de l’augmentation des coûts et de la limitation des ressources financières de l’Etat, des liens de partenariat deviennent nécessaire avec les entreprises privées poussant à un partage des responsabilités, mal vécu par certains acteurs !

3- Evolution vers une logique de marché

En redéfinissant leur rôle, les pouvoirs centraux ouvrent la porte à une logique de marché : développement du service privé, libre choix de l’établissement, possibilité d’établir ses orientations propres, mise en place de divers types d’établissements avec des projets particuliers, bons d’éducation aux USA, menace de fermer les écoles dites non-performantes… On assiste à la marketisation de l’école qui pousse les élèves à rechercher une réussite individuelle que chacun monnaiera à l’âge adulte sur les différents marchés de la réussite. L’éducation devient de plus en plus un bien privé, basée sur la mobilité sociale.

La compétition scolaire se durcit9, le rôle de l’école est bouleversé ! D’agent de démocratisation du savoir et d’égalisation des chances, les enseignants se voient transformés en agents de sélection. Cette compétition se révèle anti-éducative, engendrant des stratégies calculées par rapport à des objectifs de maintien de statut ou de mobilité sociale. « Comment puis-je obtenir le meilleur diplôme au meilleur coût, comment choisir l’établissement, la filière, l’enseignement, les enseignants pour maximiser mes chances de réussite (ou celles de mon enfant) ?». Les établissements se voient dès lors contraints de développer des stratégies de différenciation, pour attirer et garder les bons élèves, des bonnes familles. C’est la montée d’un modèle marchand10 qui pousse à la professionnalisation des enseignants formés selon des normes explicites afin de rendre crédible le produit scolaire mis en marché.

Les trois pôles que sont l’Etat, le marché et la profession enseignante, s’imbriquent dans une dynamique tendue, faite de complémentarités et de conflits. Bon nombre d’enseignants sont conscients des dangers de la limitation de leurs compétences.

Lire le mémoire complet ==> (Les apports des TIC à l’apprentissage)
Mémoire de Diplôme d’Etude Supérieure Spécialisée TECFA
Université de Genève – Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education