Le modèle de l’innovation distribuée

By 22 March 2013

Le modèle de l’innovation distribuée

Il ne s’agit cependant pas de l’unique manière dont on a tenté de lier les « miracles » accomplies par les collectifs de développement open source à un schéma de compréhension plus général. Dans une perspective différente, quoique assez largement compatible, certains y ont vu un nouveau modèle d’innovation, dans lequel l’engagement des utilisateurs s’avère fondamental. Cette dimension était déjà mise en avant dans le texte d’Eric Raymond, dont la célèbre formule « s’il y a suffisamment d’observateurs, tous les bogues sautent aux yeux »2, renvoyait au rôle crucial des non-développeurs pour relever les dysfonctionnements, et permettre que ceux-ci soient rapidement corrigés. Eric von Hippel, chercheur au MIT, a donné à cette idée un cadre théorique plus abouti, et valable au-delà du seul exemple du logiciel libre.

1 Luc BOLTANSKI et Ève CHIAPELLO, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 217. Concernant le succès du modèle de l’intelligence collective, on pourra aussi consulter le travail de Daniela Cerqui Ducret : Daniela CERQUI DUCRET, Humains, machines, cyborg : le paradigme informationnel dans l’imaginaire technicien, thèse de sciences sociales dirigée par Gérald Berthoud, Université de Lausanne, 2005, p. 273-282.
2 En version originale : « Given enough eyeballs, all bogues are shallow ». Cf. Eric S. RAYMOND, « La cathédrale et le bazar », op. cit. (traduction modifiée).

Dans son ouvrage Democratizing Innovation, il met en regard deux grands modèles d’innovation : le modèle « traditionnel » dans lequel l’innovation dépend du fabricant (« manufacturer-centric »), et le modèle distribué d’innovation par les utilisateurs (« user-centered innovation »). Dans le premier, l’innovation est un processus fermé et largement secret, puisqu’il s’agit pour l’entreprise innovante de se protéger de l’imitation par ses concurrentes. Corrélativement, les utilisateurs ont pour seul rôle « d’avoir des besoins, que les fabricants identifient et auxquels ils répondent, en concevant et en produisant de nouveaux produits »1. Dans le second, les contributions des utilisateurs sont à la source du développement de nouveaux objets, produits ou services2.

Ce modèle de « démocratisation de l’innovation » a pour Eric Von Hippel vocation à s’appliquer aussi bien aux productions informationnelles comme les logiciels, qu’à des objets physiques. Il cite notamment l’exemple du matériel utilisé dans les sports extrêmes (planche à voile, VTT, surf, kite-surf, ski extrême), au développement et à l’amélioration duquel les sportifs participent de façon non négligeable3. Les projets open source demeurent néanmoins pour lui l’exemple paradigmatique de l’innovation par les utilisateurs, non seulement car ils incarnent parfaitement ce nouveau modèle, mais aussi car ils ont largement contribué à le populariser. Ils ont montré par l’exemple qu’il était possible de produire et de diffuser des biens complexes dans le cadre de communautés d’utilisateurs-innovateurs1.

1 Eric von HIPPEL, Democratizing Innovation, Cambridge, The MIT Press, 2005, p. 2.
2 Les analyses d’Eric Von Hippel peuvent être rapprochées d’autres travaux, notamment du Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI) de l’École des Mines. Dans un article de 1998, Madeleine Akrich a elle aussi analysé les contributions d’ « utilisateurs-innovateurs », en prenant notamment l’exemple de l’escalade. Elle tend néanmoins à limiter la portée de ce type d’innovation « à des domaines “tirés” par les utilisateurs pour des raisons variées qui se combinent : la technicité du domaine (au sens d’une incorporation forte des savoirs techniques au sens large), sa nouveauté, sa rapidité d’évolution, la spécificité de leur demande et l’incapacité du marché à la prendre en compte » [Cf. Madeleine AKRICH, « Les utilisateurs, acteurs de l’innovation », Éducation permanente, n° 134, 1998, p. 79-89, en ligne : http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/08/20/51/…/98FORM.PERMA.pdf (consulté le 14/11/2011)].
3 Eric von Hippel différencie néanmoins quelque peu ce type d’innovation par les utilisateurs de ce qui se joue dans la création de « biens informationnels ». Lorsqu’il s’agit de biens physiques, les utilisateurs restent en effet la plupart du temps étroitement dépendants des entreprises pour la fabrication des produits, dans la mesure où ils peuvent difficilement exécuter cette tâche eux- mêmes (d’aucuns espèrent néanmoins que les « imprimantes 3D » mettront fin à cette impossibilité à relativement court terme). Les utilisateurs peuvent en revanche participer activement à la conception et au développement des objets. Et il se crée parfois ainsi des collectifs très semblables à ceux de l’open source. Eric von Hippel cite en exemple la communauté réunie autour du site www.zeroprestige.com, qui rassemblait (elle n’existe plus) des passionnés de kite-surf, échangeant des conseils et concevant collectivement des modèles (design) très sophistiqués, au moins aussi avancés que ceux des fabricants.

Lorsqu’il caractérise plus précisément ces communautés, Eric von Hippel met tout d’abord l’accent sur le fait qu’elles sont organisées, c’est-à-dire ne reposent pas uniquement sur des échanges informels et anarchiques. Il insiste sur le fait que dans les projets open source, un petit groupe de personnes est en général en charge de la coordination du projet, de la sélection et de l’assemblage des contributions. Il réintroduit ainsi quelques élements de hiérarchie, là où le modèle de l’intelligence collective tendait à les bannir complètement.

Eric von Hippel souligne également que l’efficacité de ces collaborations ne tient pas uniquement au fait brut du nombre, c’est-à-dire à la possibilité de mobiliser une masse d’utilisateurs – et donc d’heures de travail – incomparablement supérieure à ce qu’est capable de faire une entreprise à travers son service de R&D. Ce qui va de pair avec le nombre est la multiplicité des besoins individuels, et donc une incitation à améliorer les productions dans des directions pouvant être extrêmement variées. C’est aussi et surtout ce que l’on peut appeler la « diversité cognitive », c’est-à-dire la coexistence d’une multiplicité de points de vue et de savoirs singuliers à propos d’un même problème. Cette dimension était déjà aperçue par Eric Raymond, qui insistait dans « La cathédrale et le bazar » sur l’importance du fait que chaque co-développeur ait « une approche personnelle de la traque des bogues, en utilisant une perception du problème, des outils d’analyse, un angle d’attaque qui lui sont propres »2.

Eric von Hippel reprend cette idée, selon laquelle la diversité cognitive se révèle extrêmement productive du point de vue de l’innovation3. Là-aussi, il complexifie donc quelque peu le modèle de l’intelligence collective, dans lequel tous les agents sont similaires et pour ainsi dire « interchangeables ». Ici, ce sont au contraire les différentes manières dont les individus approchent un même problème, qui assurent que leur collaboration sera fructueuse.

1 On peut néanmoins remarquer qu’avant même la création du mouvement du logiciel libre, la micro-informatique s’est développée en faisant jouer aux utilisateurs un rôle central. Comme le relève Nicolas Auray, la micro-informatique est profondément liée à une « dynamique d’innovation tout à fait exemplaire : elle s’est caractérisée par la place centrale occupée par des groupes d’usagers, les clubs de hobbyists. La dynamique d’innovation prit ainsi très tôt […] la tournure de la dissémination des clubs. En soutenant la formation des clubs, les firmes cherchaient à stimuler les contributions inventives d’utilisateurs, en visant à entretenir une dynamique d’émulation entre eux » (Nicolas AURAY, Politique de l’informatique et de l’information. Les pionniers de la nouvelle frontière électronique, op. cit., p. 150). Eric von Hippel reconnaît du reste lui aussi que les formes de co-innovation popularisées par le logiciel libre ont « une histoire qui a commencé bien avant l’émergence des logiciels open source » (Eric von HIPPEL, op. cit., p. 9-10). Il frôle toutefois un certain déterminisme technologique, lorsqu’il écrit que « l’importance de l’innovation par les utilisateurs croît de façon régulière, à mesure que l’informatique et les technologies de communication se développent » (Ibid., p.121).
2 Eric RAYMOND, op. cit..
3 On pourra néanmoins regretter qu’il aborde cette question à travers le vocabulaire réducteur du « stock d’informations » dont dispose chaque utilisateur. Il ne considère ainsi que des savoirs formalisés et « morts », dont le sujet serait le simple réceptacle (comme un disque dur sur lequel sont stockées des informations), et néglige les savoirs vivants, les savoir-faire, l’intelligence et la créativité dont sont porteurs les individus. Notons par ailleurs que, dans une perspective plus générale, le chercheur américain Scott Page a cherché à formaliser et à démontrer ces bienfaits de la diversité cognitive dans l’ouvrage suivant : Scott PAGE, The Difference. How the Power of Diversity Creates Better Groups, Firms, Schools and Societies, Princeton, Princeton University Press, 2006.

Eric von Hippel relève enfin l’importance critique, pour le succès à long terme de l’innovation par les utilisateurs, de nombreuses tâches « triviales mais nécessaires »1, comme les différentes formes d’assistance et de conseils en ligne. Dans les collectifs open source, cet engagement des utilisateurs, qui ne concerne pas directement l’écriture du logiciel, est souvent fort. Il est parfois à la source d’un avantage compétitif par rapport à des concurrents mettant en œuvre un modèle d’innovation plus classique, et dont l’offre de services s’avère en définitive inférieure2.

Les travaux d’Eric von Hippel caractérisent donc précisément le modèle d’innovation adopté par les communautés du logiciel libre, et mettent en avant sa supériorité à bien des égards sur les processus d’innovation centralisés et fermés. Ils se présentent ainsi comme une autre manière d’amener le discours des partisans de l’open source, qui insistait déjà sur l’efficacité des procédures ouvertes et distribuées, à un degré de formalisation, de généralité et de légitimité supérieur. Tout comme la notion « d’intelligence collective », et d’une façon assez semblable aux discours du nouveau management, le modèle de l’innovation distribuée confère aux pratiques du logiciel libre une portée qui n’avait à l’origine rien d’évident, et leur attribue une pertinence et une désirabilité par-delà le seul domaine de la programmation logicielle.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie