Le logiciel libre, matrice du mouvement pour les biens communs

By 24 March 2013

Le logiciel libre, matrice du mouvement pour les biens communs

Le mouvement du logiciel et de la culture libres peut être abordé comme une manière de contrecarrer ces trois tendances, grâce au développement de pratiques alternatives fondées sur d’autres outils juridiques.

De nombreux auteurs y ont vu un retour aux formes traditionnelles de la recherche scientifique, que les principaux intéressés semblent parfois avoir abandonnées. Pekka Himanen rapproche ainsi les principes en vigueur dans les collectifs du « libre » de ceux de l’Académie de Platon. Il reprend par ailleurs les concepts mertoniens de « scepticisme organisé » et de « communisme scientifique » afin de caractériser l’éthique hacker3. L’organisation traditionnelle de la recherche scientifique est du reste reconnue comme une source d’inspiration majeure par les « libristes » eux-mêmes. Cette convergence a notamment des explications sociologiques. L’esprit hacker s’est développé au sein des grandes universités et centres de recherche américains durant les décennies d’après-guerre. Dès les premières années du free software, Richard Stallman décrivait ainsi son mouvement comme une réponse à la ruine de « l’esprit de coopération scientifique »1, dont il avait personnellement fait l’expérience au MIT. Il insistait également sur l’aspect fonctionnel de l’éthique de la recherche, particulièrement pour des créations comme les logiciels, qui nécessitent de pouvoir s’appuyer sur le travail déjà accompli par d’autres.

1 Cf. Kaushik Sunder RAJAN, Biocapital : The Constitution of Postgenomic Life, Durham and London, Duke University Press, 2006; Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Dorothée BENOÎT-BROWAEYS, Fabriquer la vie. Vers la biologie synthétique ?, Paris, Seuil, 2011, p.91-92.
2 Yochai BENKLER, The Wealth of Networks, op. cit., p. 461.
3 Pekka Himanen critique cependant la formule « communisme scientifique », qui est selon lui maladroite dans la mesure où elle évoque une « structure autoritaire centralisée » (cf. Pekka HIMANEN, L’éthique hacker, op. cit., p. 71). Le rapprochement entre les collectifs du « libre » et la recherche scientifique est également proposé par Didier Demazière, François Horn et Nicolas Jullien. Ceux-ci écrivent que « le modèle du logiciel libre est organisé selon les mêmes principes que la recherche scientifique : circulation libre de l’information qui est critiquée publiquement, contrôle par les pairs, proposition de solutions alternatives, concurrence acharnée entre les équipes » (Didier DEMAZIÈRE, François HORN, Nicolas JULLIEN, « Le travail des développeurs de logiciels libres. La mobilisation dans des “communautés distantes” », op. cit).

Dix ans plus tard, les porte-parole du mouvement open source ne diront pas autre chose, lorsqu’ils invoqueront comme racines de leur modèle un « ensemble de traditions scientifiques », et insisteront sur la manière dont ces traditions sont liées au besoin de s’appuyer sur les « épaules des géants »2. Les principes d’organisation revendiqués par les collectifs du « libre » – méritocratie, évaluation par les pairs des contributions, accès de tous aux biens produits, etc. – se situent donc indéniablement dans la lignée de l’éthique traditionnelle de la science, quand bien même certaines entorses s’y font jour dans la pratique (cf. chapitre 4).

Il est dès lors tentant de faire des producteurs de logiciels libres les représentants quasi héroïques de pratiques et de valeurs, qui paraissent avoir progressivement déserté le champ qui les avait vues naître. Les promoteurs du libre accès aux connaissances scientifiques décrivent ainsi l’éthique hacker comme un modèle pour leur engagement, qu’ils espèrent susceptible de « restaurer la République des sciences » et de renverser « l’oligarchie scientifique actuellement dominante »3. En parallèle au mouvement open access, l’encyclopédie Wikipédia constitue elle aussi une manière de réhabiliter une vision désintéressée et ouverte de la connaissance, en s’appuyant sur des pratiques de collaboration entre pairs pour la production du savoir. Selon ses partisans, Wikipédia aurait ainsi retrouvé – moyennant un détour par l’éthique hacker et quelques innovations liées à Internet – ce qui fondait traditionnellement la République des sciences : « la collaboration […] de gens du monde entier travaillant à converger vers la vérité concernant une grande variété de sujets » et la pratique de « l’évaluation par les pairs pour contrôler ses résultats »1.

1 Richard STALLMAN, « Lecture at KTH », op. cit.
2 Cf. Eric S. RAYMOND, « À la conquête de la noosphère », version 1.14 du 21 novembre 1998, traduit de l’américain par Sébastien Blondeel et Emmanuel Fleury, en ligne :
http://www.linux-france.org/article/these/noosphere/ (consulté le 30/10/2011).
3 Jean-Claude GUÉDON, « Connaissance, réseaux et citoyenneté : pourquoi le libre accès ? » in COLLECTIF, Libres savoirs, op. cit., p. 67-77.

Si l’encyclopédie en ligne peut apparaître comme n’étant qu’un outil de vulgarisation à destination du grand public (ce qui n’est déjà pas rien), des alternatives open source émergent aussi au sein de la recherche scientifique la plus « avancée ». Dans le champ de la biologie de synthèse, la Biobricks Foundation lancée par trois chercheurs du MIT entend ainsi proposer en libre accès des « biobriques » standardisées, et développer un collectif d’utilisateurs-contributeurs2. Plus globalement, le logiciel libre constitue désormais une référence courante dans les milieux scientifiques opposés aux dynamiques contemporaines d’appropriation. Le prix Nobel de médecine John Sulston a ainsi combattu la brevetabilité du génome humain, en soutenant que « les données de base doivent être accessibles à tous, pour que chacun puisse les interpréter, les modifier et les transmettre, à l’instar du modèle de l’open source pour les logiciels »3. Le logiciel et la culture libres sont donc au cœur d’une alternative « rétro-futuriste » au régime contemporain de la science; alternative dont la capacité à infléchir de façon décisive les dynamiques en cours demeure sujette à caution, mais dont la portée dépasse déjà largement le cercle des hackers.

Si le deuxième effet des bouleversements contemporains de la propriété intellectuelle a été de rompre l’équilibre entre les intérêts des créateurs et ceux du public, le logiciel libre manifeste à cet égard également une contre-tendance. Il s’est en effet construit sur une volonté de faire vivre une communauté de développeurs, mais aussi sur la base d’un engagement envers les utilisateurs : l’engagement de ne jamais leur retirer les libertés légitimes d’exécuter, copier, modifier et distribuer les logiciels. Pour Richard Stallman, la General Public License se présente ainsi comme l’instrument qui permet d’établir un rapport juste et équilibré entre les auteurs d’un logiciel et leur « public » : l’ensemble des utilisateurs.

Le fondateur du free software rejette par ailleurs dans ses essais ce qu’il nomme « le mythe romantique de l’auteur comme créateur semi divin »4. Il recommande même d’éviter le terme « créateur » pour désigner les auteurs5, et s’adresse à son public de la manière suivante :

Dans ce que je dis, il n’y a qu’un seul présupposé que je vous demande d’accepter : les auteurs comme moi ne méritent pas d’avoir un pouvoir particulier sur vous. Si vous voulez me récompenser davantage pour les logiciels ou les livres que j’ai écrits, j’accepte avec reconnaissance les chèques. Mais je vous en prie, ne renoncez pas à votre liberté en monnom.1

1 Lawrence LESSIG, Code version 2.0, op. cit., p. 244.
2 Cf. http://biobricks.org/ (consulté le 10/11/2011). Bernadette Bensaude-Vincent et Dorothée Benoît-Browaeys relativisent cependant la portée de ce modèle alternatif, qui ne semble selon elles « guère en mesure d’induire un régime suffisamment robuste pour renverser la dynamique actuelle d’appropriation du vivant et faire vaciller le biocapitalisme florissant » (Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Dorothée BENOÎT-BROWAEYS, Fabriquer la vie. Vers la biologie synthétique ?, op. cit., p. 100).
3 Cité par Florent LATRIVE, Du bon usage de la piraterie, op. cit., p. 114-115.
4 Richard M. STALLMAN, « Misinterpreting Copyright – A Series of Errors », op. cit.
5 Richard M. STALLMAN, « Words to Avoid », op. cit.

Les partisans des biens communs reprennent souvent cette critique de la figure de l’auteur romantique, que son génie placerait en surplomb de son public. Selon eux, cette représentation ne constituerait désormais plus qu’un « récit-alibi, digéré par des marchands qui l’ont mis au service de leur propre travail de prédation »2. Florent

Latrive lui oppose la figure du hacker, qui serait bien plus en phase avec la situation contemporaine de la culture et du savoir. Le hacker incarne en effet l’auteur, « pour qui l’appropriation par le public est la source même de la créativité de la société »3. Selon Florent Latrive, cela ne signifie pas que son talent, voire son génie, ne peuvent pas être reconnus, mais qu’il a « conscience d’être redevable à la collectivité »4.

L’utilisation de la figure du hacker pour repenser le rapport des artistes à leur public est également au centre des écrits de Lawrence Lessig. Dans Remix, ce dernier décrit le développement sur Internet d’une culture « Read/Write », qu’il oppose à une culture « Read/Only ». Si cette terminologie désigne d’ordinaire les permissions accordées à l’utilisateur d’un fichier informatique, Lawrence Lessig l’emploie pour distinguer deux types de rapport aux œuvres culturelles. De même qu’un utilisateur ayant la permission « Read/Write » pourra modifier à souhait le fichier auquel il a accès, une culture « Read/Write » se caractérise par la possibilité pour chacun de s’approprier les œuvres en les retravaillant. Il s’agit donc d’un rapport des auteurs à leur public, en rupture avec la consommation culturelle typique du XXe siècle. Son emblème est le remix, c’est-à- dire l’ensemble des pratiques culturelles par lesquelles de nouvelles œuvres sont produites à partir d’œuvres existantes, à travers le réagencement de divers « matériaux » artistiques.

Le déploiement de ces pratiques nécessite selon Lawrence Lessig une profonde réforme de la législation actuelle sur le copyright, accusée de privilégier indûment la culture « Read/Only » sur la culture « Read/Write ». Le juriste américain propose notamment de permettre tous les remixes non commerciaux, et de revenir à un système dit « opt-in » pour la sphère commerciale. Au lieu d’être automatiquement protégées pour la durée légale maximale, les œuvres seraient couvertes par le copyright pour une durée restreinte (Lawrence Lessig propose quatorze ans), cette durée pouvant être doublée à condition qu’une demande explicite en soit formulée1. L’objectif est d’établir un rapport juste et équilibré entre les auteurs et le public, ce qui constitue depuis l’origine une des visées majeures du mouvement du free software. Les partisans des commons cherchent à réaliser cet idéal dans d’autres domaines, en proposant des alternatives inédites (les Creative Commons par exemple) et en militant pour de profondes réformes du droit, sachant que la deuxième stratégie a pour l’instant donné des résultats quasi inexistants.

1 Richard M. STALLMAN, « Misinterpreting Copyright – A Series of Errors », op. cit.
2 Florent LATRIVE, Du bon usage de la piraterie, op. cit., p. 98.
3 Ibid., p. 98.
4 Ibid., p. 114. On peut ajouter que le hacker fournit pour Florent Latrive une représentation de remplacement à celle du génie romantique, mais aussi, semble-t-il, à la figure héroïque de l’entrepreneur-innovateur schumpéterien. Il oppose à celle-ci l’importance de la collaboration entre informaticiens s’appuyant sur l’ensemble des travaux passés dans leur discipline.

Le troisième effet de l’extension des droits de propriété intellectuelle a été de gagner de nouveaux domaines au marché. Là-encore, le logiciel libre est porteur d’une alternative, qu’on aurait tort toutefois de présenter comme radicalement hostile au marché : il suffit en la matière de penser à l’économie de l’open source, et même à certains écrits de Richard Stallman sur la question (cf. chapitre 2). L’originalité du logiciel libre a plutôt consisté dans la démonstration – à grande échelle et s’agissant de la production de biens complexes comme les logiciels – que l’intérêt économique était loin de constituer le seul moteur de la création humaine. Eben Moglen, co-créateur de la General Public License, a exprimé cette idée dans quelques phrases marquantes :

Si vous enroulez l’Internet autour de chaque personne de la planète, et que vous faites tourner la planète, le logiciel parcourt le réseau. C’est une propriété émergente des esprits humains connectés. Ils créent des choses pour le plaisir de l’autre, et pour surmonter la sensation désagréable d’être trop seul. La seule question à poser est : quelle est la résistance du réseau ? […] [Elle] est directement proportionnelle à la force du champ du système de la « propriété intellectuelle ».1

1 Cf. Lawrence LESSIG, Remix, op. cit., p. 253-274. Voir aussi : Sébastien BROCA, « Remix. Making Art and Commerce Thrive in the Hybrid Economy de Lawrence Lessig », Quaderni, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, n° 71, hiver 2009-2010. On notera que les réformes proposées par Lawrence Lessig sont proches des positions exprimées sur le sujet par Richard Stallman. Dans ses écrits consacrés spécifiquement au copyright, celui-ci critique violemment l’état du droit dans les pays occidentaux, et notamment les changements intervenus dans les années 1990 et 2000. Il accuse les législations actuelles de sacrifier les intérêts du public à ceux des auteurs, des éditeurs et des multinationales de la culture, et ce au mépris de la justification constitutionnelle du copyright aux États-Unis. Il propose de permettre inconditionnellement la copie des œuvres, lorsqu’elle s’effectue dans un cadre non commercial. S’agissant de la sphère marchande, il propose des régimes juridiques différenciés en fonction du type d’œuvre considéré. La première catégorie qu’il détermine regroupe toutes les œuvres « fonctionnelles », c’est-à-dire utilisées pour faire quelque chose (logiciels, recettes de cuisine, manuels scolaires, encyclopédies et dictionnaires). Il propose d’appliquer à celles-ci les quatre libertés du logiciel libre. Le raisonnement est différent pour une deuxième catégorie d’œuvres, qui expriment ce que pensent les individus, et qui ont donc une fonction de témoignage ou d’opinion (mémoires, essais, articles scientifiques). Selon Richard Stallman, le droit de modifier les œuvres ne doit alors pas être accordé (sauf en cas d’autorisation explicite), dans la mesure où il pourrait conduire à falsifier la pensée de l’auteur et ne présente pas de bénéfice social clair. La troisième et dernière catégorie rassemble l’ensemble des œuvres artistiques et de divertissement. Richard Stallman préconise ici une réforme radicale du copyright, mais adopte une position prudente sur la question du droit de modification, en décalage par exemple avec les positions des défenseurs de l’Art Libre, qui souhaitent étendre les quatre libertés du logiciel libre au domaine artistique. Cf. Richard M. STALLMAN, « Copyright and Globalization in the Age of Computer Networks » in Richard M. STALLMAN, Free Software, Free Society: Selected Essays of Richard M. Stallman, op. cit., p. 141-163.

Un théoricien des biens communs comme Yochai Benkler a étendu la portée de cette observation, en présentant le logiciel libre comme un « exemple remarquable d’un phénomène beaucoup plus large »2. Ce phénomène, c’est l’essor grâce à l’informatique et à Internet d’une productivité sociale indépendante des incitations marchandes : « une part bien plus importante de ce à quoi les êtres humains accordent de la valeur peut maintenant être accomplie par des individus, qui interagissent socialement les uns avec les autres en tant qu’êtres humains et qu’êtres sociaux, et non en tant qu’acteurs d’un marché régi par un système de prix » écrit ainsi Yochai Benkler3. Il précise que la production par le marché n’est pas rendue caduque pour autant. Elle demeure efficace dans bien des domaines. Mais à côté d’elle se déploie un nouveau continent, au sein duquel les logiques présidant aux comportements individuels ne sont pas celles de l’économie marchande, mais sont semblables à celles qui caractérisent les collectifs du logiciel libre : recherche de reconnaissance, volonté d’apprendre, désir de se mesurer à d’autres, jouissance de s’adonner à une passion.

Le récit des biens communs se construit donc à partir de la mise en avant d’une dichotomie. D’un côté, le mouvement contemporain d’extension de la propriété intellectuelle est présenté comme ayant produit des conséquences majeures, et très majoritairement néfastes : remise en cause des principes traditionnels de la connaissance scientifique, rupture de l’équilibre entre droits des auteurs et droits du public, extension du marché à de nouveaux domaines qui en étaient auparavant préservés. De l’autre, le mouvement des biens communs est abordé comme ayant créé des alternatives à ces logiques de privatisation, que ce soit par la promotion d’une vision ouverte de la connaissance, la valorisation d’un autre rapport entre le public et les auteurs, ou le développement de nouvelles formes de productions collaboratives indépendantes du marché.

Dans ce récit, le mouvement du logiciel libre sert souvent de modèle, mais on pourrait également parler de matrice. Il est en effet antérieur aux différents mouvements qui composent aujourd’hui la « coalition des biens communs », et c’est bien souvent à partir de son exemple et de son expérience que se sont construites les mobilisations ultérieures. Né dans la première moitié des années 1980, au début de la tendance contemporaine à l’extension de la propriété intellectuelle, il dispose d’une légitimité très forte, dans la mesure où les partisans du free software sont parmi les tous premiers à avoir cherché à résister, dans leur domaine, à ce qui s’amorçait. Isabelle Stengers pointe ainsi le « contraste entre la réponse qu’ont su donner les informaticiens à l’opération d’enclosure qui les menaçait, et le ressentiment passif »1 de nombre de scientifiques vis-à-vis de bouleversements qui les touchaient aussi – et les touchent encore – très directement.

1 Eben MOGLEN, « L’anarchisme triomphant : le logiciel libre et la mort du copyright », op. cit.
2 Yochai BENKLER, The Wealth of Networks, op. cit., p. 5.
3 Ibid., p. 6.

Le récit des biens communs prend ainsi bien souvent comme point de départ une résistance première et « locale », celle du free software, afin de montrer comme celle-ci s’est étendue par contagion et imitation, à mesure que la tendance au renforcement de la propriété intellectuelle ne cessait elle aussi de prendre de l’ampleur. Le logiciel libre fait donc indéniablement figure de mouvement fondateur au sein de ce récit, qui a cependant d’autres racines – théoriques celles-là – que nous voudrions aussi mettre en lumière.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie