Le foyer parental: des temps et des issues variables en Europe

By 26 March 2013

3.2 Modes de résidence : Parenthèse ou indépendance résidentielle définitive ?

Si nous prenons les données issues de nos analyses lexicales d’entretiens, deux thématiques apparaissent quant à l’importance numérique du lexique les constituant : la première est relative aux enseignements et à l’université, la seconde est liée au lieu de vie, au logement. Se loger dans un pays étranger signifie se confronter à différents modes et pratiques de locations et d’occupation des lieux. Le vécu des étudiants Erasmus se construira à partir de cette donnée essentielle : l’habitat en tant qu’environnement physique, mais également social. Quelles sont donc les grandes tendances en matière d’habitat dans les trois pays choisis pour l’enquête ?

3.2.1 Le départ du foyer parental: des temps et des issues variables en Europe

Les étudiants Erasmus, en fonction des pays d’accueil, ne sont pas confrontés aux mêmes réalités locatives. Les études statistiques et sociologiques anglaises27 qui existent sur ce sujet, nous l’avons vu, décrivent un style tout à fait particulier de décohabitation chez les étudiants d’universités anglaises « anciennes » et prestigieuses, dérivé du modèle traditionnel, très peu altéré par la massification de l’enseignement post-secondaire qui a touché de façon relativement peu importante cet univers. Comme le souligne Holdsworth28, bien qu’un nombre croissant d’étudiants reste au domicile parental durant les études universitaires, vivre chez ses parents représente toujours, par rapport à la « culture légitime » de l’enseignement supérieur britannique, un modèle « inférieur » de participation. D’ailleurs le NUS évoque un système éducatif du « tiers monde » pour parler des étudiants « pauvres » « obligés » de demeurer au domicile parental. Les étudiants, le personnel de l’université, ainsi que les politiciens s’accordent ainsi à reconnaître qu’un des aspects les plus importants des études universitaires est la possibilité d’avoir une vie sociale moins restrictive et des activités extra-académiques multiples et diversifiées. Dans son étude, Holdsworth note que les étudiants qui participent le plus aux activités encadrées par les institutions d’enseignement supérieur sont ceux ne vivant pas chez leurs parents, des universités pré-1992, d’origine sociale élevée. Il souligne également que ce sont des étudiants habitant chez leurs parents, d’origine sociale moins « traditionnelle » et des universités post-1992, qui reportent un des niveaux les plus bas de satisfaction et de participation à des activités institutionnalisées. De même, dans leurs discours, les étudiants reprennent les standards de ce qui est pensé comme légitime pour justifier leurs choix: la décohabitation précoce et constitutive de l’expérience étudiante. Ceux vivant dans leur famille, ont aussi intériorisé l’infériorité du modèle. C’est pourquoi leur nombre reste, outre-Manche, relativement bas par rapport au reste de l’Europe.

27 Voir notamment le chapitre de Joan Brothers, “Residence : the longer-term Impact” In Residence and student life, Tavistock publication, 1997
28 HOLDSWORTH (C), “don’t you think you’re missing out, living at home? Student experiences and residential transitions” In The sociological Review n°54, 3, 2006, pp 496-519

En France les procédés de décohabitation des étudiants semblent très variés. Ces derniers passent souvent par plusieurs stades progressifs non linéaires, qui sont davantage différenciés selon l’origine sociale et le sexe : des études au premier emploi, de l’habitat chez les parents au domicile personnel, du célibat à la cohabitation ou au mariage, plusieurs styles de vie s’instaurent souvent dans une période d’attente et d’incertitude. Les enquêtes quantitatives vastes, comme celles de l’O.V.E29, montrent qu’encore plus d’un étudiant sur deux en France vit chez ses parents, mais que les taux d’étudiants logés dans leur famille (suivant les établissements) varient en fonction du marché du logement et surtout de la proximité de l’offre de formation. On remarque également un développement, depuis le début des années soixante, de l’habitat en cité universitaire. Toutefois, celui-ci a suivi l’augmentation des effectifs étudiants : la proportion des individus vivant en cité universitaire sur l’ensemble des étudiants est donc restée relativement stable et ne concerne encore qu’une minorité, puisqu’elle avoisine les 10%.

En Italie, ce sont moins de 2% des étudiants inscrits à l’université qui habitent dans des résidences universitaires, car l’offre est rare (avec cependant des différences selon les villes du nord au sud, les premières étant plus dotées que les secondes). De même, la décohabitation, mais également la mise en couple adviennent en moyenne très tard en Italie. Les étudiants qui ont quitté le cocon familial pour résider dans la ville où ils sont inscrits à l’université représentent à peine plus d’un quart de l’ensemble des inscrits (variable suivant les villes et les aires géographiques)30. Mais habiter et vivre seul est peu répandu parmi les étudiants italiens (toujours moins de 4% de l’ensemble). Ce sont les colocations qui sont les plus recherchées.

29 GRIGNON (C), GRUEL (L), BENSOUSSAN (B), Les conditions de vie des étudiants, Cahiers de l’OVE, La documentation Française, 1996
30 Dans l’étude de CATALANO (G), FIGA TALAMANCA (A), EURO STUDENT. Op. cit. p*** , sur un échantillon de 6952 étudiants, 21% étaient « Fuori sede ».

A l’étranger par contre, les étudiants Erasmus français et italiens vivent en grande majorité dans des résidences ou cités universitaires, comme tous leurs confrères européens. Le graphique n°9 ci-dessous montre la tendance générale locative des étudiants Erasmus qui, dans leur pays sont assez peu nombreux à vivre dans un logement universitaire et une fois dans le pays d’accueil, y sont en majorité accueillis. Cela nous renseigne également sur les politiques de support du programme de mobilité, entreprises par les institutions universitaires pour loger une majorité d’étudiants étrangers. A ce niveau existent des disparités non négligeables entre pays. On peut dès lors se demander si la différence entre le nombre d’étudiants vivant en logement universitaire avant et pendant le séjour Erasmus est due au fait que quelques pays participants ont une offre d’hébergement minimaliste et essentiellement orientée vers des populations étrangères et/ou défavorisées.

Graphique 9 : Logement des étudiants “Erasmus” à l’étranger en 1990-91
Logement des étudiants "Erasmus" à l'étranger en 1990-91
Source : ICP Student surveys, In The ERASMUS Experience. Major Findings of the Erasmus Evaluation
Research Project. Teichler (U) Maiworm (F)

Une différenciation par pays (cf. graphique n°10), révèle en effet que plus on monte vers le nord, plus les écarts entre logement universitaire avant et pendant le séjour Erasmus s’amoindrissent et inversement lorsque l’on descend au sud de l’Europe. Les données issues de grandes enquêtes montrent également que les étudiants Erasmus français et italiens sont proportionnellement plus nombreux à résider en cité universitaire avant leur départ que l’ensemble de la population étudiante de l’hexagone et de la péninsule. Ce qui coïncide avec ce que nous avancions dans le chapitre précédent sur l’apprentissage de l’international. Habiter en résidence universitaire est un facteur influant le départ au travers de deux dimensions : la forme d’indépendance résidentielle (relative bien sûr) et les facilités de rencontre de l’Autre que cela confère aux étudiants. En France et en Italie, en effet, ce sont des lieux cosmopolites où vivent étudiants de différentes nationalités, d’origines sociales mixtes et de tous âges. Seuls les Espagnols ne semblent pas privilégier le logement universitaire lorsqu’ils étudient à l’étranger. Il serait évidemment intéressant de rechercher les éléments à l’origine d’une telle différence, mais ayant enquêté uniquement auprès d’étudiants « Erasmus » français, italiens et anglais, nous ne pouvons avancer qu’une hypothèse relative aux destinations majoritaires des étudiants Espagnols31.

Graphique 10 : Proportion des étudiants “Erasmus” habitant des logements universitaires en 1990-91
Proportion des étudiants "Erasmus" habitant des logements universitaires en 1990-91
Source : ICP Student surveys, In The ERASMUS Experience. Major Findings of the Erasmus Evaluation
Research Project. Teichler (U) Maiworm (F)

31 Nous pourrions faire l’hypothèse que les destinations majoritaires des étudiants sortants espagnols jouent un grand rôle (une part non négligeable est accueillie en Italie).

Quelles que soient les difficultés liées à la cohabitation, la multiplication des relations que permet l’autonomie résidentielle semble de loin ce qui est le plus apprécié dans les discours des étudiants Erasmus. Dans la création des liens d’amitiés ou l’espacement des rapports familiaux notamment, la contrainte résidentielle a donc son importance, car elle est structure d’opportunités, mais aussi d’« interdépendance fonctionnelle dans des foci d’activité (Qu’est-ce que nous faisons et quelles interactions sont permises par notre activité) »32. Que ce soit chez les accueillants ou les accueillis, les relations sociales que les étudiants auront créées ou maintenues, médiatisées par un espace plus ou moins ouvert et renouvelé, définiront le cadre des rencontres. Pour mieux appréhender et comprendre notamment la satisfaction des étudiants Erasmus, exprimée et retranscrite dans toutes les recherches sur la mobilité étudiante institutionnalisée, nous nous sommes donc intéressés à leurs parcours de décohabitation. En effet quels liens peut-on établir entre l’habitat, l’indépendance résidentielle et la satisfaction des étudiants Erasmus ?

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN