L’auto-organisation de la société civile comme idéal utopique

By 24 March 2013

L’auto-organisation de la société civile

Si le mouvement du logiciel libre a participé à l’éclosion d’une utopie de portée générale, celle-ci peut se dire dans deux « récits » : celui du general intellect et celui des biens communs. Ces deux récits se distinguent nettement. Le premier développe un utopisme téléologique : le logiciel libre y est abordé comme le modèle d’un présent se dépassant vers un futur qui en abolirait les aliénations, à échéance relativement indéterminée. Le second pose les jalons d’une utopie pragmatique : le logiciel libre y constitue une matrice pour construire progressivement, en commençant ici et maintenant, un monde où les individus seraient plus à même de réaliser leurs aspirations. La mise au jour de ces différences est importante. Elle a toutefois pu voiler ce que ces récits avaient fondamentalement en commun.

Rappelons tout d’abord que les organisations hiérarchiques rigides, au sein desquelles le tout est prioritaire sur les individus sont étrangères à l’esprit et – dans une large mesure – à la pratique du monde du logiciel libre. Les spécificités « anthropologiques » du laboratoire d’intelligence artificielle du MIT d’où a émergé le free software le signalent, tout autant que les caractéristiques générales de « l’éthique hacker »1. Ce tropisme « libertaire » est partagé par les auteurs des récits du general intellect et des biens communs, qui ont en commun une méfiance prononcée à l’égard de tout pouvoir centralisé, et notamment de l’État. Chez les premiers, cette méfiance se comprend dans le cadre d’une opposition, interne à la tradition marxiste, au léninisme et au communisme ayant réellement existé. L’opéraïsme a ainsi toujours cherché à penser contre les formes étatiques de régulation économique et sociale, et à promouvoir une vision « spontanéiste » de la révolution. Chez les seconds, la méfiance envers l’État apparaît à la fois comme un héritage de la distance à la politique institutionnelle instaurée par la contre-culture, et comme une adhésion à l’engagement libéral d’assurer à chacun une autonomie individuelle maximale. Elle se traduit dans la conviction que les principaux gains de liberté résident dans le déploiement de nouvelles formes de collaboration volontaire entre individus, et non dans l’action publique étatique. À partir de références intellectuelles et historiques différentes, récits du general intellect et des biens communs en arrivent donc à une convergence forte : dans les modes de collaboration non prescrits du logiciel libre, la promesse libérale d’augmenter l’autonomie effective de chacun rejoint l’horizon marxien d’un développement de l’individu permettant « l’épanouissement entier de ses capacités créatrices »2. Dans les deux cas, l’État apparaît davantage comme un obstacle que comme un adjuvant.

L’idéal social qui découle de ces prémisses est celui d’une société de libre coopération entre individus autonomes. Pierre Rosanvallon a montré comment cette vision représentait, en dépit de leurs différences par ailleurs, un trait commun au marxisme et au libéralisme. Il souligne ainsi l’aspiration de ces deux courants de pensée à « l’autorégulation de la société civile »1, qui prend dans le libéralisme classique la forme du marché libre, et chez Marx celle d’une société conçue comme « pur commerce entre individus sans médiation de la marchandise »2. La différence évidente entre ces deux formes – tout comme le rôle écrasant de l’État dans le communisme « réel » – a longtemps pu voiler la convergence dont elles témoignent aussi. Aujourd’hui, le fait que le libéralisme des partisans des « biens communs » délaisse tout « fondamentalisme du marché » pour penser des modes de coopération non marchands, tandis que les tenants du general intellect promeuvent des stratégies visant à mettre l’appareil d’État à distance plutôt qu’à le conquérir, invitent plus que jamais à reconnaître cet accord profond. Défenseurs des biens communs et néo-marxistes contemporains embrassent en effet les uns et les autres une voie d’émancipation qui n’implique pas la « prise du Palais d’Hiver ». Ils visent à construire une société de libre coopération, où l’État n’aurait plus qu’un rôle relativement subalterne.

1 « Les hackers son naturellement anti-autoritaires. Quiconque peut vous donner des ordres peut vous empêcher de résoudre les problèmes qui vous fascinent. Étant donné la façon dont les esprits autoritaires fonctionnent, ils trouveront toujours un prétexte stupide pour le faire. Vous devez donc combattre les comportements autoritaires partout où vous les rencontrez, de crainte qu’ils ne vous réduisent au silence, vous et les autres hackers » [Eric S. RAYMOND, « Comment devenir un hacker », traduit de l’anglais par Erwan Monier, version du 2 juin 2004, en ligne : http://ocmartialarts.unixboxen.net/web/hacker.php (consulté le 24/11/2011)].
2 Karl MARX, Fondements de la critique de l’économie politique, traduit de l’allemand par Roger Dangeville, volume 1, Paris, Éditions Anthropos, 1967, p. 450.

Ils retrouvent de la sorte – bien que sous une forme sans doute atténuée – le contenu fondamental de l’anarchisme et du « socialisme utopique », lesquels situent l’émancipation au sein d’une restructuration du tissu social lui-même et visent à construire, au plus près des aspirations des individus, des formes de coexistence, de coopération et de communautés. « Le socialisme “utopique” lutte au sein d’une restructuration de la société pour le plus haut degré de l’autonomie communautaire »3

écrit Martin Buber. Il préconise en outre « un chemin qui soit identique à son but »4; autrement dit, il refuse que l’émancipation passe par une phase de conquête du pouvoir politique et de centralisation extrême, comme dans le marxisme-léninisme (dictature du prolétariat). C’est cet idéal d’auto-organisation de la société civile que les deux récits construits à partir du logiciel libre réactivent aujourd’hui. Ils cherchent à le repenser à l’aune des nouvelles collaborations volontaires permises par les technologies numériques, et en vertu de l’idée selon laquelle ces dernières recèleraient des potentialités décentralisatrices inédites1. Tel est sans doute le sens profond de ces expressions – « nouveau socialisme »2, « cyber-communisme »3 – que certains théoriciens anglo-saxons semblent affectionner, au détriment parfois d’une certaine rigueur conceptuelle.

1 Pierre ROSANVALLON, Le capitalisme utopique. Histoire de l’idée de marché, Paris, Seuil, 1999, p. VII.
2 Ibid., p. 193.
3 Martin BUBER, Utopie et socialisme, op. cit., p. 37.
4 Ibid., p. 34. Dans cette perspective, la différence entre le marxisme-léninisme et le « socialisme utopique » ne porte pas sur le but à atteindre, mais sur le chemin qui y conduit. Cela n’a évidemment rien d’un « détail », comme l’a éloquemment exprimé Maurice Merleau- Ponty, non pas à propos du « socialisme utopique », mais des débats liés à la révolution russe :
« Quand, en 1917, Boukharine voulait poursuivre la guerre contre l’Allemagne devenue, disait- il, guerre révolutionnaire, que Trotski conseillait le “ni guerre, ni paix” et Lénine inclinait pour la paix sans délai, leur accord sur les fins dernières laissait entière la question du chemin, et, dans la manière dont chacun le traçait, c’est tout son rapport avec le monde qui s’exprimait. Or, celui qui se trompe sur le chemin trahit les fins dernières, peut-être à tel moment décisif est-il pour la révolution plus dangereux qu’un bourgeois » (Maurice MERLEAU-PONTY, Les aventures de la dialectique, op. cit., p. 12-13).

Ces formules ventriloquent en fait la reviviscence d’un idéal de libre coopération entre individus autonomes, dont le « socialisme utopique » constitue sans doute une des expressions les plus saillantes. Elles disent aussi que l’avènement de cette autre société ne passera pas par des soulèvements révolutionnaires ou des mobilisations de masse (en bref, par la prise de l’appareil d’État), mais par les pratiques de collaboration quotidiennes permises par Internet. Elles signalent enfin que la trajectoire historique du mouvement du logiciel libre, en tant qu’il s’est constitué en utopie de portée générale, réside dans ce passage : d’un idéal de libre circulation de l’information à un idéal d’auto-organisation de la société civile.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie