La transparence : entre mythe et idéologie – le logiciel libre

By 23 March 2013

La transparence : entre mythe et idéologie.

On prendra garde toutefois aux dangers qui guettent ces revendications d’ouverture et de participation démocratique, et notamment aux questions posées par la promotion de la transparence en tant que valeur centrale.

Cette (sur)valorisation de la transparence dépasse indéniablement le mouvement du logiciel libre, puisqu’elle correspond à une évolution de grande ampleur des représentations collectives3, dont l’origine peut être recherchée dans le traumatisme de la Deuxième Guerre mondiale. Philippe Breton fait ainsi l’hypothèse que l’obsession contemporaine pour la transparence est à la fois le contrepoint et la conséquence du « secret absolu » qui entoura les atrocités nazies1. Il souligne également le rôle joué par la cybernétique dans la promotion de cette valeur. On rappellera par exemple que Norbert Wiener n’hésita pas à dénoncer le culte du secret entretenu par l’État américain au temps du mccarthysme, et les nombreuses dérives associées à celui-ci2. Le mathématicien du M.I.T avait également coutume de s’élever contre une autre forme d’opacité, liée celle-ci au caractère technique et alambiqué de la prose légale et juridique :

Le premier devoir de la loi, quels que soient le deuxième et le troisième, est de savoir ce qu’elle veut. Le premier devoir du législateur ou du juge est de formuler des affirmations claires et sans équivoque, afin que non seulement les experts mais l’homme de la rue puissent les interpréter d’une manière et d’une seule.3

3 La valorisation de la transparence est sensible dans de multiples domaines. Une étude que nous avons réalisée pour le Conseil Général de l’Industrie, de l’Énergie et des Technologies (CGIET) nous a ainsi permis de mettre en évidence la montée de cette revendication dans le domaine de la santé. En rupture avec le modèle paternaliste, les patients entendent dorénavant accéder à une information complète sur leur santé, droit qui leur est reconnu en France depuis la loi de 2002. Par ailleurs, le foisonnement de publications relatives à la santé sur Internet a eu pour conséquence de favoriser des modes de régulation basculant de l’exigence d’objectivité à celle de transparence. Ainsi le HON Code qui visait à l’origine à labelliser les informations de santé sur Internet ne garantit en fait nullement la qualité de celles-ci, mais permet de les « sourcer ». Autrement dit, la question « cette information est-elle vraie ? » se trouve remplacée par la question « d’où parle celui dont émane cette information ? ». Les significations implicites de cette dernière question sont caractéristiques de la promotion de la transparence en tant que valeur centrale. Il s’agit de rendre ce qui est dit traçable, de donner une visibilité à ce qui est dissimulé, de mettre en lumière de potentiels conflits d’intérêts, etc. Cf. Sébastien BROCA, Sylvie CRAIPEAU, Gérard DUBEY, Raphaël KOSTER, « Enjeux et développements des logiciels sociaux dans le domaine de la santé », rapport au CGIET (Conseil Général de l’Industrie, de l’Énergie et des Technologies), mars 2010.

L’engagement militant des « libristes » est indubitablement dans la lignée de celui de Norbert Wiener. Il prend en effet deux formes distinctes, bien que profondément liées. Il s’agit d’une part de combattre le fait que les véritables lieux de pouvoir et de décision soient souvent soustraits au regard et au contrôle des citoyens, comme ce fut le cas lors des négociations sur l’ACTA. Il s’agit d’autre part de lutter contre le caractère excessivement technique et jargonneux de textes législatifs, qui deviennent ainsi de fait, même lorsqu’ils sont rendus publics, totalement opaques pour le commun des mortels. Le travail de collectifs comme l’April ou La Quadrature du Net est donc en grande partie un travail de synthèse et de reformulation, portant sur des textes officiels particulièrement abstrus. De ces deux points de vue, il semble que le gain de transparence doive être considéré comme salutaire, eu égard à des formes de secret et d’opacité clairement antidémocratiques. La transparence est du reste une valeur explicitement revendiquée par ces collectifs, qui paraissent incarner une aspiration plus globale à des formes de réappropriation citoyenne du débat politique4.

1 Cf. Philippe BRETON, L’utopie de la communication, op. cit., p. 93-94.
2 Cf. Mathieu TRICLOT, Le moment cybernétique. La constitution de la notion d’information, op. cit., p. 324-331.3 Norbert WIENER, Cybernétique et société, Paris, U.G.E., 1971, p. 276 (traduction modifiée).
4 Telle est par exemple une des interprétations que l’on peut faire du mouvement des « indignés ».

Toutefois, les discours ne font pas tout et il importe de mettre ceux-ci en accord avec les actes. On a ainsi pu reprocher à certains collectifs militants du « libre » (et encore plus à Wikileaks) d’avoir un fonctionnement assez opaque, alors même qu’ils font de la lutte contre l’opacité le cœur de leur combat. De plus, entrer dans l’arène politique revient à faire l’expérience de considérations stratégiques, qui s’accommodent souvent mal de l’idéal de transparence. Lorsque les responsables de La Quadrature du Net entreprennent des actions de lobbying à Bruxelles, ils sont peu enclins à révéler l’identité des industriels qui les appuient, afin de ne pas compromettre leurs chances de succès. Le discours sur la transparence peut alors apparaître comme un effet d’affichage, voire comme une nouvelle manifestation de l’idéologie du logiciel libre, au sens où ce discours ne concorde pas toujours tout à fait avec les pratiques, que ce soit en matière de programmation logicielle (cf. infra) ou d’activisme politique.

Ériger la transparence en absolu, c’est donc risquer de se mettre en porte-à-faux avec ses propres modes de militance. C’est plus généralement ignorer qu’il existe de nombreuses situations où la transparence ne saurait être de rigueur. L’historien américain Paul W. Schroeder a ainsi remarqué que « le secret est une part essentielle de toute négociation : aucune fusion d’entreprises, aucun accord jurique important, divorce par consentement mutuel ou compromis politique sérieux ne saurait être conclu sans l’assurance d’un certain degré de confidentialité »1. Que ce soit afin de protéger la sphère privée ou pour des raisons diplomatiques évidentes, il semble donc nécessaire de se prémunir d’une transparence totale.

Un certain consensus sur ce point a du reste émergé à l’occasion de la publication par le site Wikileaks en décembre 2010 de documents confidentiels émanant du Département d’État américain. L’événement porta la question de la transparence au cœur du débat public et, à rebours des positions maximalistes défendues par Julian Assange2 et certains hackers, la plupart des commentateurs s’accordèrent pour juger que les hommes politiques devraient avoir droit « au même titre que les avocats, juges, médecins, psychologues, psychanalistes, experts comptables et journalistes, à bénéficier d’une part de confidentialité dans leur travail »1. Quelle que soit l’appréciation portée sur leur légitimité, les « fuites » orchestrées par Wikileaks posèrent ainsi la question des formes de secret acceptables et nécessaires à l’exercice du pouvoir dans des démocraties fonctionnant convenablement : comment distinguer l’opacité comme moyen d’une monopolisation oligarchique du pouvoir de l’opacité comme élément constitutif du jeu politique ?

1 Paul W. SCHROEDER, « The Secret Lives of Nations », The New York Times, 3 décembre 2010, en ligne : http://www.nytimes.com/2010/12/03/opinion/03Schroeder.html (consulté le 21/07/2011).
2 Julian Assange estime que les lieux de pouvoir devraient être rendus les plus transparents possibles, afin de protéger les citoyens d’un pouvoir qui s’y exerce la plupart du temps à leur détriment. En revanche, on soulignera qu’il prône une protection sourcilleuse de la confidentialité des données personnelles, notamment par des méthodes cryptographiques qu’il a lui-même contribuées à développer [Cf. Raffi KHATCHADOURIAN, « No Secrets. Julian Assange’s Mission for Total Transparency », The New Yorker, 7 juillet 2010, en ligne : http://www.newyorker.com/reporting/2010/06/07/100607fa_fact_khatchadourian?currentPage= all (consulté le 16/08/2011)]. On soulignera du reste que la cryptographie est considérée par les hackers comme un moyen technique de défendre la liberté de l’information par rapport aux éventuelles restrictions gouvernementales pouvant la mettre en danger.

Sans même répondre à cette question, remarquons que le simple fait de la poser implique qu’il convient de se méfier de tout discours érigeant la transparence en absolu. Autrement dit, et pour reprendre un vocabulaire que nous avons déjà utilisé, il faut se garder des dangers liés à la transformation de la transparence en mythe, c’est-à-dire en vision chimérique d’une société réconciliée. Une telle vision constitue en effet le point- limite de l’exigence de transparence. Elle émerge lorsque cette exigence ne vise plus simplement à accroître la visibilité des lieux de pouvoir afin de les soumettre à un contrôle démocratique, mais plutôt à abolir toute distance entre le réel et les représentations pouvant s’en former dans le langage et dans la pensée2. Dire que le réel peut être saisi de façon parfaitement transparente, c’est alors dire que les conflits ne sauraient être liés qu’à une insuffisance ponctuelle de la communication, ou à des divergences d’intérêts qu’un dialogue cristallin permettrait d’harmoniser et de résorber au sein d’« une seule citadelle de lumière »3. L’horizon est celui d’un « monde qui pourrait se passer de juge, de droit, de normes, un monde où les partenaires n’auraient de cesse de se mettre d’accord entre eux, en face à face, par le jeu d’une recherche de transparence […] »4.

Un tel monde, où la conflictualité ne serait que résiduelle ou provisoire, ne saurait évidemment exister. Il s’agit bien d’un mythe, lié au fait de porter l’exigence de transparence au rang d’absolu. Ce mythe réapparaît pourtant cycliquement, et il brille d’un éclat auquel l’activisme « libriste » pourrait être susceptible de succomber. Les phrases suivantes, écrites par Cornelius Castoriadis il y a près de quarante ans dans un tout autre contexte, ne semblent donc guère avoir perdu de leur pertinence :

Si par communisme (« phase supérieure ») on entend une société dont serait absente toute résistance, toute épaisseur, toute opacité; une société qui serait pour elle-même pure transparence; où les désirs de tous s’accorderaient spontanément, ou bien, pour s’accorder, n’auraient besoin que d’un dialogue ailé que n’alourdirait jamais la glue du symbolisme; une société qui découvrirait, formulerait et réaliserait sa volonté collective sans passer par des institutions, ou dont les instiutions ne feraient jamais problème – si c’est de cela qu’il s’agit, il faut dire clairement que c’est là une rêverie incohérente, un état irréel et irréalisable dont la représentation doit être éliminée.1

On ne saurait mieux dire.

1 François d’ALANçON, « Wikileaks : l’opacité de la transparence », La Croix, 4 décembre 2010, en ligne : http://francois-d-alancon.blogs.la-croix.com/wikileaks-lopacite-de-la- transparence/2010/12/04/ (consulté le 16/08/2011). Voir aussi : Monique DAGNAUD, « Wikileaks, la fascination de la transparence », Slate, 25 décembre 2010, en ligne : http://www.slate.fr/story/31929/wikileaks-cablegate-fascination-transparence (consulté le 16/08/2011); Elisabeth ROUDINESCO, « WikiLeaks : la dictature de la transparence », Libération, 2 décembre 2010, en ligne : http://www.liberation.fr/monde/01012305697-wikileaks-la-dictature-de-la-transparence (consulté le 16/08/2011).
2 Le philosophe italien Gianni Vattimo parle par exemple d’un « idéal d’autotransparence ». Cf. Gianni VATTIMO, La société transparente, traduit de l’italien par J.-P. Pisetta, Paris, Desclée de Brouwer, 1990, p. 23-43.
3 Pierre LÉVY, World Philosophie, op. cit., p 46.
4 Philippe BRETON, L’utopie de la communication, op. cit., p. 164

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie