La sociabilité des étudiants Erasmus français

By 27 March 2013

4.3 Une sociabilité conformiste

Dans ce qui précède, nous avons, à plusieurs reprises, utilisé les notions de relations ou de rapports entre les individus, sans les définir. Nous allons nous intéresser maintenant à une notion particulière, sous laquelle nous avons choisi de les étudier : la sociabilité, avec les indicateurs qui nous ont permis de passer des phénomènes observables à leur analyse. Etudier la sociabilité étudiante, c’est adopter une démarche exploratoire et transversale à la croisée de divers champs et modèles théoriques variés, car le concept même fait appel à la sociologie de la famille, de la consommation, de l’urbain, de la culture, du travail… et par- là désigne une grande diversité de pratiques. Ainsi, par la sociabilité, différentes dimensions de l’expérience Erasmus peuvent être étudiées, dont les relations entre groupes de pairs, mais également les réseaux qui se créent autour des loisirs et équipements socioculturels (extra-scolaires ou scolaires). La sociabilité est un concept très utilisé en sociologie. Georges Gurvitch et Georg Simmel86 notamment en donnent une définition.

Plus récemment Claire Bidart87, en fonction de ces conceptions existantes de la sociabilité, a adopté une conceptualisation peu restrictive à partir de laquelle nous travaillerons et qui est la suivante : « Ensemble de relations sociales effectives, vécues, qui relient l’individu à d’autres individus par des liens interpersonnels et/ou de groupe »88. Nous nous intéresserons, en outre, à deux dimensions, élective et familiale, c’est à dire au groupe de pairs et à la famille. Alain Forsé89 distingue un modèle de sociabilité « interne », centré sur le foyer familial entendu moins comme lieu que comme valeur ou norme, par opposition aux sociabilités « externes » où la relation traduit une certaine émancipation par rapport à cette valeur ou norme. Cette définition permet ainsi, de prendre en compte les modes spontanés (rapport sociaux) ou organisés (loisirs, activités culturelles…) des relations entre personnes.

86 SIMMEL (G), Sociologie. Etudes sur les formes de la socialisation, Paris : PUF, 1999, 756p.
87 Claire Bidart, « Sociabilités : Quelques variables. Le travail et le quartier », In Revue Française de Sociologie n°29, 4, octobre-décembre, 1998
88 Idem, page 623
89 FORSE, « La sociabilité », in économie et statistiques, n°132, 1981, p39-48

4.3.1 Des cercles d’étudiants internationaux peu orientés vers les autochtones

Le premier phénomène notable, à la lecture de l’ensemble des entretiens de recherche et des questionnaires, est le suivant : les étudiants Erasmus, comme l’ensemble de la population étudiante, fréquentent quasi-exclusivement d’autres étudiants. Dans nos trois universités, les Provençaux semblent être ceux qui se sont le plus ouverts au monde extrascolaire avec des sorties plus fréquentes avec des « salariés »90. Néanmoins ces sorties ne représentent jamais plus de 30% de l’ensemble. De plus, les relations avec les individus qui suivent les mêmes études sont souvent superficielles, au profit de relations résidentielles. De nombreuses études montrent qu’en France et en Italie, il existe deux mondes parallèles de sociabilité : Celui des études, assez superficiel et celui des autres relations amicales, issues du lycée ou bien d’activités extérieures à la faculté, notamment pour les garçons lors d’activités sportives91. Pour les étudiants Erasmus, c’est effectivement à partir du lieu de résidence que se développent les amitiés. Et ce sont les cours de langues offerts par l’université qui en élargissent le cercle. La majorité d’entre eux partent seuls, sans amis, les relations amicales devront donc se reformer en dehors des relations issues de l’enfance ou de l’adolescence.

De plus, comme nous l’avons esquissé, le cadre dans lequel les types de sociabilités étudiantes se déploient, est très différent selon les universités et les pays. Elles s’organisent, dans les contrées anglo-saxonnes, autour des sorties aux pubs, se déroulent davantage dans une plus grande intimité (« chez l’un ou chez l’autre ») en France et dans la rue en Italie. Aller à des fêtes Erasmus organisées par des associations, bars ou discothèques, comme le montre le tableau 49 suivant issu de notre enquête, est aussi davantage le fait d’étudiants britanniques. Dans notre échantillon, ces derniers étaient les plus nombreux à fréquenter des bars ou des pubs toutes les semaines, moins de 2% indiquaient une fréquentation occasionnelle, alors qu’ils étaient 22,1% parmi les Provençaux et 13,4% parmi les Turinois à avoir indiqué cette modalité. De plus, la fréquentation journalière des bars par les étudiants turinois et provençaux est souvent corrélée avec l’exercice d’une activité salariée dans le pays d’accueil, alors que c’est rarement le cas chez les Bristoliens de notre échantillon.

90 Ceci peut être en partie dû à la présence des LEA qui effectuent des stages en entreprise
91 Cf. les travaux de l’Observatoire de la Vie étudiante à ce propos.

Tableau 49 : Fréquentation des fêtes Erasmus et des bars et/ou pubs par les étudiants sortants des universités de Provence(UP), de Turin (UT)et de Bristol (UB) -2004-2005- (en pourcentage)

Fêtes ERASMUS UP UT UB ENSEMBLE
Jamais 31,4 17,3 13,4 22,4
Occasionnellement 35,3 33,9 19,5 31,2
Plusieurs fois par mois 18,9 26,0 40,2 26,2
Toutes les semaines 14,4 22,8 26,8 20,2
TOTAL 100 100 100 100
(N) (153) (127) (82) (262)
= 28,6 p < 0, 001
UP UT UB ENSEMBLE
Bar/PubsJamais 2,6 3,1 1,2 2,5
Occasionnellement 22,1 13,4 1,2 14,3
Plusieurs fois par mois 24,7 22,0 23,2 23,4
Toutes les semaines 38,9 48,0 64,6 47,9
Tous les jours 11,7 13,4 9,8 11,9
TOTAL 100 100 100 100
(N) (154) (127) (82) (263)

= 25,3 p < 0, 005
Le tableau se lit ainsi : 2,6% des étudiants sortants de l’Université de Provence en 2004-2005, ont déclaré ne jamais avoir fréquenté les bars ou les pubs pendant leur séjour Erasmus.
Source : enquête par questionnaire

Ces différences sont loin de prendre racine dans une nature humaine variable du nord au sud de l’Europe, détachée de toute condition matérielle, économique. Ainsi les moyens financiers influent sur le type de divertissement des étudiants Erasmus, les sorties en discothèque où dans des bars ayant un coût que la rencontre sur la place publique ou dans des appartements privés n’a pas. Les étudiants Erasmus de différentes nationalités ne fréquenteront donc pas les mêmes lieux, ni n’auront les mêmes horaires, ce qui ne peut qu’influencer leur regroupement par nationalités.

Une deuxième caractéristique que nous avons déjà évoquée à propos des voyages, c’est la très grande fréquentation des étudiants Erasmus entre eux. De l’analyse des réponses aux questionnaires, il ressort que la majorité des étudiants Erasmus interrogés dans les trois universités ont dit être sortis majoritairement avec des étudiants co-nationaux. Les Provençaux étant ceux qui ont le plus cité ce type de relations. Les Turinois ont, quant à eux, privilégié les groupes cosmopolites Erasmus. Ceci doit être interprété en fonction des pays d’accueil et d’origine de ces étudiants, qui créent un fossé plus ou moins grand en matière notamment linguistique et de rythme de vie entre accueillants et accueillis (divisant ces derniers eux-mêmes). Les étudiants Erasmus qui ont eu davantage de relations avec des étudiants autochtones qu’avec des étudiants Erasmus sont, dans les trois universités, toujours minoritaires. Voici ce qui ressort du croisement combinant les modalités de la variable « Sorties en compagnie de »92 dans le pays d’accueil. Les quatre premières modalités regroupent les deux tiers des relations :

Sorties entre étudiants étrangers UP22% UT38% UB18%
Sorties entre co-nationaux 16% 3% 15%
Sorties entre co-nationaux et Erasmus 28% 23% 25%
Sorties entre co-nationaux, étrangers et natifs 10% 18% 9%
Autres combinaisons 24% 42% 33%

TOTAL 100% 100% 100%

Ainsi les ressemblances unissent (par différence aux autochtones). C’est du rapprochement entre étrangers, qui a lieu de manière quasi-systématique, autrement dit du partage du statut d’étranger, qu’émanent les premières solidarités. Les sorties se font avant tout, d’abord avec des co-nationaux, puis avec d’autres étrangers. Fanny et Loic, nous rappellent les difficultés associées à la cohabitation avec des étudiants anglais jeunes et peu communicatifs, expliquant leur préférence pour les groupes mixtes Erasmus :

« C’était bien simple, je venais manger le soir, je repartais sortir et je rentrais à une heure ou deux heures du matin, ou trois heures, ‘fin, ça dépendait des jours et… bon avec beaucoup d’étudiants Erasmus, parce que la communication avec les Anglais n’était pas très facile, parce qu’en fait, je vivais avec quatre Anglaises et qui étaient beaucoup plus jeunes que moi, ‘fin ouais, elles avaient 18 ans, qui, elles, allaient se bourrer la gueule littéralement toutes les nuits, mais vraiment bourrer la gueule ! (Rire) Mais nous, on sortait oui pas mal avec des étudiants Erasmus, parce que c’est cela que tu rencontres en fait au départ. »
Fanny, 22 ans

92 Cette variable avait quatre modalités: Sorties avec des étudiants co-nationaux, sorties avec des étudiants étrangers, sorties avec des étudiants du pays d’accueil et sorties avec des « non étudiants ».

« […] Au début, [on sortait] plus entre Français ou avec d’autres étudiants Erasmus, parce que le mélange ne s’est pas fait facilement, parce qu’il faut se les farcir les Anglais ! (Rire) »
Loïc, 21 ans

Dans le discours de Jack, on retrouve aussi plusieurs dimensions déjà évoquées relatives à la superficialité des relations d’études, au système éducatif français jugé rigide, à la solidarité entre étudiants Erasmus et à la variabilité des pratiques étudiantes de loisirs entre les pays, qui divisent cette population :
« Le soir, je sortais plutôt avec les autres étudiants britanniques en échanges qu’il y avait là- bas. J’ai passé presque tout mon temps avec des étudiants britanniques (rire) ! Le problème c’était, on était 4 de Bristol, on allait à la même « grande école », on passait beaucoup de temps ensemble. C’est dur de s’intégrer, en particulier avec les étudiants français.

Pourquoi ?

Pourquoi ? Je les trouvais… Ils sont assez ouverts d’un côté, tu sais, on allait à l’université et là-bas, on parlait avec eux entre les cours, mais on n’a jamais été, du genre, invité dans leur cercle social en particulier. Ils avaient tendance à sortir chez d’autres amis dans d’autres appartements, plutôt que de sortir et se rencontrer sur la place publique… peu de gens aiment… la plupart du temps , c’était plus facile de se faire des amis parmi les britanniques ou les étudiants Erasmus. C’était différent.. en fait, en France, parce que la façon d’enseigner est si différente, c’est plutôt comme être à l’école, donc à partir de 6 heures le soir, tu n’as rien à faire, donc juste sortir, la plupart du temps avec des anglais, boire ! Il y a beaucoup de pressions sur les étudiants français, mais moins de pressions sur nous, parce qu’il est attendu qu’on s’en sortira mal ! »
Jack, 24ans93

La sélectivité des institutions universitaires et du programme Erasmus influe aussi d’une manière importante sur la non-éclosion d’une forme de sociabilité élective tournée vers d’autres composantes de la population du pays d’accueil (dont nous avons vu les prémices pour ce qui est des résidences universitaires). En outre, les compétences linguistiques des étudiants Erasmus au début du séjour sont variables, en raison de parcours scolaires, mais surtout migratoires préalables bien différents. Ce qui peut, pour certains, constituer une gêne à la diversification des relations. Toutefois, l’acte de communication n’implique pas seulement l’usage d’une langue dans une forme convenable, comme le mentionne l’expression de Loïc « il faut se les farcir les Anglais ! ». Il demande aussi d’avoir acquis une maîtrise des usages et une connaissance minimale de la « culture » du pays d’accueil. Certains possèdent ces capacités, de par leur histoire familiale, mais elles sont, cette fois- ci, peu corrélées aux ressources économiques des étudiants Erasmus.

93 In the evening I tended to go out with most of the other British exchange students that were there. I spend almost all the time with British students! (Laugh) The problem was, we were four of us from Bristol, we went to the same “grande école”, we spent a lot of time together. It is quite hard to integrate, properly with the French students.
Why?
Why? I found them… They are quite open on one level, you know, we go to the university and there we talked to them between lectures, but we’ve never been, kind of, invited into the social circle particularly. They tend to go out to other friends’ houses, rather than going out meeting in a public place… few people like to.. Mostly It was most easier to make friends with British or Erasmus students. It was different. I mean… In France because it was such a different way of teaching, more like being in school, […]so from 6.00 in the evening you have nothing to do really so.. just going out, most of time with English people, drinking! […]There is a lot of pressure for the French students, but less pressure for us, because it is expected that we will do badly!

Contrairement à une idée diffuse en effet, l’ouverture et la tolérance ne sont pas l’apanage des catégories socioprofessionnelles instruites et privilégiées. Elles ont plutôt tendance à s’enfermer dans un entre-soi confortable et peu dérangeant. Les catégories « laborieuses », quant à elles, n’auront bien souvent pas d’autre choix que d’expérimenter la mixité de certains lieux. Vassiliki Papatsiba note que « la manière de se percevoir en tant qu’étranger semble être au cœur de la capacité à étendre son action vers l’établissement de liens »94, mais elle ne tente pas de comprendre comment s’acquiert cette capacité, qui semble alors être un don personnel, lié à la gestion de « l’image que les autres, les autochtones, semblent renvoyer à l’étudiant ». Si cette dernière dimension est importante, puisqu’elle renvoie aux notions « d’identité pour soi » et « d’identité pour autrui »95, cette « capacité » n’est-elle pas à relier également à un apprentissage, une éducation particulière ? En effet, l’expérience du décalage entre ces deux formes d’identification (pour soi et pour autrui) peut apparaître. Les propos (rapportés ci-dessous) d’Aline et de Mevegni exposent bien que l’étudiant Erasmus est face à un autre regard que celui auquel il est habitué, qui est susceptible de l’enfermer dans un cercle d’amitiés et des représentations particulières :

« […] On se disait comme ça en s’amusant que l’on était tous Européens, mais à toutes les soirées Erasmus, c’était : Ah, elle, c’est la française, Ah elle, c’est l’allemande, ah elle, c’est l’espagnole, donc, tu portes en toi ton pays quand même beaucoup, je trouve. Et par exemple en cours, le professeur quand il parlait de différentes hypothèses de thèses, il disait, « par exemple les français… » et bon, là, les étudiants me regardaient tout au long du discours (rire), « mais, les Espagnols.. » et là, ils regardaient les espagnols… Mais les espagnols, n’étaient souvent pas là, parce qu’on avait cours à 3h00 de l’après-midi, c’était quand même trop tôt pour eux, alors, ils ne sont plus venus après. Et donc, on nous disait souvent : « ah, tu viens de la France, alors… » tout de suite les gros clichés (Rire) »
Aline, 22 ans

« […]J’étais reconnu et enregistré comme tel. Et lorsque tu rencontrais quelqu’un, « where are you from ? » Ben, je viens de France. En fait, je ne me suis présenté en tant que Béninois qu’à de très rares occasions, lorsque l’on me demandait d’où j’étais originaire. Sinon, j’étais français, dans la communauté française, je parlais français. Donc, j’étais plutôt français. Au niveau de la culture aussi, je véhiculais plus la culture française que la culture béninoise. »
Mevegni, 22 ans

94 Op. Cit. Papatsiba Page 269
95 Selon les termes de DUBAR (C), La socialisation : Construction des identités sociales et professionnelles, Armand Colin, 1991.

En effet, si nous nous intéressons à la structure du réseau d’amitiés, nous pouvons distinguer des divergences de relations réciproques, avec des agrégations dépendantes des nationalités en présence et des rythmes de vie qui leur sont associées. Une est constituée de « latins » (Italiens, Espagnols, Portugais) et une autre d’étudiants britanniques relativement isolés96. Ces relations amicales entre étudiants seront d’autant plus fréquentes que ces derniers vivent ensemble dans des logements universitaires ou privés. Dans le rapprochement des étudiants Erasmus par aires géographiques, on lit leur volonté de se « recréer une famille », selon leurs propre expression. Ils auront donc un réseau plus riche du point de vue du nombre de relations électives que leurs condisciples sédentaires, puisqu’ils passeront (indubitablement !) moins de temps avec leurs parents que les étudiants restés dans leur université d’origine, en raison de la distance qui les sépare du foyer familial. Toutefois, l’indépendance résidentielle ne signifie pas l’autonomie affective et encore moins financière. La distance géographique n’empêche pas l’intensité des relations intergénérationnelles chez ces étudiants. Au contraire, il semblerait que les rapports familiaux et en particulier ceux entre parents et étudiants Erasmus, soient activement entretenus. Le séjour à l’étranger n’entraîne pas non plus, à ce niveau, de réelle rupture. C’est souvent la force des liens et l’assurance de leur maintien qui permet le voyage.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN