La situation des entreprises créées par les chercheurs français

By 20 March 2013

IV. Quand la raison s’incline

Toutes les raisons évoquées dans la deuxième partie pour expliquer l’importance du soutien à la création d’entreprises par les chercheurs ne semblent pas suffire pour comprendre l’engouement dont bénéficie ce phénomène, étant donné son ampleur réelle et l’importance tout aussi grande d’autres dispositions. D’ailleurs, nous pouvons constater le paradoxe suivant : à l’heure où 40% des personnels de recherche des EPST vont partir à la retraite d’ici à 2010, et où la recherche attire de moins en moins les jeunes, ne devrait-on pas avoir une mobilisation plus forte pour une politique de recrutements massifs que pour un phénomène qui conduit les chercheurs à quitter leur laboratoire ? Il faut donc admettre que des éléments moins rationnels interfèrent.

Certains passages du rapport sur les structures d’incubation au CNRS, de Joseph Baixeras et Robert Chabbal57, semblent révélateurs et résument bien le décalage que nous avons essayé de mettre en évidence dans les premières parties :

« [La création d’entreprises par les chercheurs] se développe vigoureusement. Tout d’abord, parce que la création d’entreprises de haute technologie est maintenant considérée comme le principal vecteur de croissance créatrice d’emplois, mais aussi parce que les chercheurs semblent particulièrement motivés par ce type de valorisation. Ils ne laissent pas à d’autres le plaisir (et le bénéfice) de la mise en œuvre de leurs idées ». « Les sceptiques objecteront que le nombre d’entreprises créées par essaimage et le nombre d’emplois qui en résultent restent négligeables en valeur relative. Même les Etats-Unis n’ont créé que quelques centaines de spin-offs par an directement reliés à la recherche publique, ce qui ne dépasse pas un millième du nombre annuel de créations. Et pourtant cette contribution très modeste leur paraît essentielle », « sans qu’il n’y ait de théorie bien établie sur ce phénomène […] ». « Bien que ces spin-offs soient encore très minoritaires dans l’exploitation des brevets « académiques », ils représentent maintenant aux Etats-Unis un phénomène très visible, que les Universités aiment à monter en épingle et qui contribue beaucoup à intéresser les chercheurs à la valorisation ».

Ces passages montrent que l’impact de la création d’entreprises par les chercheurs est pour l’instant difficile à mesurer et à théoriser, même aux Etats-Unis. Malgré tout, universités, chercheurs, politiques, mettent tous ce phénomène en avant, le montant même « en épingle ». Comment expliquer un tel engouement ?

Premièrement, la création d’entreprises innovantes semble avoir été perçue comme la solution miracle à des années de montée du chômage et de récession économique. Parmi elles, les entreprises créées par les chercheurs, avec leur taux de survie et de recrutement supérieur à la moyenne, ont vraisemblablement fait rêver ceux qui ne savaient plus comment favoriser la création d’emplois et se trouvaient au pied du mur. La perspective d’une bouffée d’oxygène, fût-elle limitée, a certainement été un des moteurs des mesures prises en 1999 et préparées en partie durant les années de fort taux de chômage. Dans un contexte très dégradé, tout effet positif suscite un espoir immense.

Mais la création d’entreprises innovantes en général a un pouvoir de faire rêver d’autant plus fort qu’elle renvoie l’image de la réussite américaine et de sa légendaire culture de l’entrepreneuriat, présentée comme la clé de son succès. En particulier, faire créer des entreprises par les chercheurs conduit à partager un bout du rêve américain, où recherche, entreprises et milieux d’affaires s’entremêlent. Or, une révolution fabuleuse était précisément en marche à l’époque aux Etats-Unis : le développement fulgurant des industries de l’information, notamment l’explosion du nombre de start-ups en création dans ce domaine, et un taux de chômage au plus bas depuis 25 ans. Ce phénomène a suscité les rêves les plus fous en Europe : la perspective de nouveaux marchés, la diffusion rapide de nouvelles technologies qui induisent des bouleversements sociétaux, des rythmes de croissance inédits, l’enthousiasme entrepreneurial et l’afflux de capitaux ont brusquement chassé la sinistrose des années antérieures pour lui substituer un engouement sans borne pour la création de start-ups de haute technologie. Tous les acteurs ont voulu être de la partie et prendre part au phénomène. Dans cette euphorie, les entreprises créées par les chercheurs français ont pu commencer à réaliser des levées de fonds significatives. Elles ont ainsi conforté l’enthousiasme de leurs partisans de la première heure et émerveillé le public qui les découvrait. Elles paraissaient promises à un avenir radieux. « L’économie des rêves »58 était à l’œuvre et la chute en a été d’autant plus dure, y compris pour les entreprises issues de la recherche publique, en dépit du sérieux de leurs projets. Le coût rude porté aux investisseurs a eu des répercussions sur toutes les jeunes pousses.

58 Cité par Hermann Hauser, Directeur d’Amadeus Capital, lors de la Cambridge Enterprise Conference, septembre 2001

Malgré le rappel à l’ordre de 2001, les entreprises créées par les chercheurs font toujours rêver : dans une conjoncture économique moins favorable, elles reprennent leur aspect de voie de salut. De plus, même si elle a éclaté, la bulle internet a fortement marqué les esprits et mis en lumière les start-ups et les nouvelles technologies. Les rêves qui leur sont associés n’ont pas disparu.

Du côté des chercheurs, nous avons vu que seul un petit nombre s’est lancé dans la création d’entreprise, mais avec beaucoup d’enthousiasme. Leur enthousiasme est d’ailleurs tel qu’il fait oublier que tous les chercheurs, loin s’en faut, ne partagent pas la même envie de porter un projet. Qu’est-ce qui peut donc leur faire délaisser leur carrière de chercheurs académiques ? Un de nos interlocuteurs, très sceptique sur le potentiel des créations d’entreprises par les chercheurs, nous a déclaré : « Franchement, entre nous, il faut vraiment qu’il soit fou le chercheur qui quitte son laboratoire pour créer une entreprise ». Des rêves fous se cacheraient-ils donc derrière l’enthousiasme ? Le chercheur passe probablement à l’acte quand ses rêves de gloire ou de fortune, en tout cas d’aventures prometteuses, l’emportent sur tout le reste. Il faut noter qu’avant 1999, quelques chercheurs bravaient les tabous et les interdits pour créer leur entreprise : le pouvoir du rêve est considérable.

De ce fait, l’ampleur de la création d’entreprises innovantes en France dépendra inévitablement du nombre de success stories qui verront le jour et serviront d’exemples. Quelques succès retentissants auraient certainement un effet très favorable sur le nombre de jeunes décidant de se lancer dans l’aventure et celui de chercheurs statutaires prêts à leur prêter leur concours scientifique. A l’inverse, des échecs cuisants pourraient freiner significativement la dynamique, car la capacité à faire rêver serait affaiblie. Pour conclure, l’enthousiasme qui existe autour des créations d’entreprises par les chercheurs semble s’expliquer par les nombreux rêves projetés sur ces créations particulières.

Conclusion

Tant de discours ont été prononcés, tant de rapports ont été écrits ces dernières années sur la nécessité de réformer en profondeur la recherche publique, notamment à la lumière de ses relations souvent difficiles avec le monde économique, que l’on arrive dans la situation paradoxale où tout le monde connaît les problèmes de la recherche et les remèdes à appliquer. Mais personne ne sait comment arriver à les mettre en œuvre étant donné l’extraordinaire viscosité du système. La question qu’il faut se poser est donc : comment arriver à faire vraiment bouger les choses ?

Les exemples que nous avons étudiés sont bien sûr particuliers. Il s’agit néanmoins de success stories exemplaires, de cas où l’on a réussi à faire significativement et positivement bouger les choses. Quelles leçons peut-on tirer de l’étude de ces quelques exemples pour l’ensemble de la recherche française ?

La nécessité de structures juridiques adaptées

Il est frappant de constater que les success stories françaises passent quasiment toutes par des structures juridiques dérogatoires. Ne parlons pas de l’Institut Pasteur, qui est une exception depuis plus d’un siècle. Génopole est lui-même très étonnant par la multiplication des structures dérogatoires qui ont accompagné son développement. Le Centre National de Séquençage et le Centre National de Génotypage sont, rappelons-le, des GIP à gestion privée dérogatoires, le caractère privé résultant qui plus est de la présence un peu artificielle de FIST, qui n’est finalement qu’une filiale du CNRS. En octobre 1998, Génopole fut créé sous la forme transitoire d’une association à but non lucratif (loi 1901), avec de gros risques de gestion de fait, et il vient à son tour d’opter pour un statut composé de deux GIP à gestion privée dérogatoires, là encore grâce à la présence symbolique de FIST et de l’AFM.

Cela montre les contorsions par lesquelles il faut passer pour développer quelque chose. Il a tout de même fallu 15 mois pour créer la nouvelle structure juridique de Génopole : il fallait sans cesse demander des dérogations, avoir trois signatures de ministres, l’accord du Conseil d’Etat, etc. C’est également pour cette raison que les dirigeants de Minatec nous ont déclaré avoir pour l’instant autre chose à faire que d’essayer de trouver une structure juridique adaptée à leur projet. Quant à Génoplante, décidé à opérer sans aucune dérogation, il prend des aspects d’usine à gaz quand il s’agit de financer des projets.

Quand les bonnes choses se font par dérogation, n’est-il pas temps de changer la règle ? La recherche française a en effet cruellement besoin de structures plus souples, plus autonomes, plus adaptées au changement. Force est de constater qu’il n’existe toujours pas de structures permettant de répondre de manière immédiate aux partenariats public-privé. On pense tout de suite au GIP mais ce n’est qu’un pis-aller. La structure à la mode aujourd’hui est le Groupement d’Intérêt Scientifique (GIS), qui est une structure plus simple, plus souple mais qui permet de faire moins de choses. La création d’un GIS nécessite tout de même un arrêté au Journal Officiel à renouveler tous les deux ans. Ce dont la recherche a besoin, ce n’est pas forcément d’une couche réglementaire de plus, mais peut-être de plus de flexibilité et de permissivité dans l’utilisation des structures actuelles comme les fondations ou les associations loi 1901. Mais la fantaisie n’est peut- être pas la qualité première des juristes…

L’urgence économique pousse à agir

Un autre grand enseignement de notre étude est que la peur reste un moteur de l’action redoutablement efficace. Lorsqu’il y a vraiment une urgence économique flagrante, les pouvoirs publics parviennent à faire bouger les choses et à prendre les mesures appropriées. C’est le cas de Génopole avec la course au séquençage et la question de la survie de l’industrie pharmaceutique française. C’est également le cas de Génoplante avec la peur que l’agriculture française perde son indépendance. Enfin, nous l’avons vu, le vaste mouvement de réformes de l’Institut Pasteur était pour celui-ci une question de vie ou de mort.

Ceci amène cependant une interrogation : est-il bon de toujours agir dans l’urgence ? Le problème est que l’on risque d’agir trop tard. C’est ce que démontre de façon cruelle l’exemple du séquençage du génome humain : comme nous l’avons décrit dans l’étude de Génopole, il est extrêmement frustrant que la France n’ait séquencé que 3,4% du génome humain alors que ce sont des chercheurs français qui avaient produit la première carte physique du génome. Ce mode de décision n’est donc pas satisfaisant, et sans doute vaut-il mieux faire de la prospective, pratique couramment répandue aux Etats-Unis.

L’urgence économique est un moteur de l’action d’autant moins satisfaisant qu’il n’est pas suffisant : il ne permet de faire bouger les choses que là où la situation est vraiment devenue critique. Il y a cependant un grand nombre de domaines pour lesquels il n’y a pas à proprement parler d’urgence économique majeure, et qui ont pourtant eux aussi besoin de profondes réformes. Comment faire pour faire bouger les choses dans ces domaines ? Il faut impérativement trouver un autre moteur de l’action.

Réintroduire un brin de folie !

Là où il n’y a pas d’urgence économique, il faut impérativement réintroduire un brin de folie et de rêve pour susciter l’engouement de l’opinion publique. Dans les grandes mobilisations, dans les grandes initiatives démesurées que nous avons décrites, il y a toujours une forte composante de rêve et d’irrationnel : c’est le cas du Téléthon pour Génopole, des nanotechnologies pour Minatec, de la lutte contre les maladies à l’Institut Pasteur. Ceci est d’ailleurs tout à fait normal, car pour permettre des initiatives fortes et durables, et justifier l’ampleur des moyens financiers qui leur sont consacrés, il faut nécessairement emporter l’adhésion du public.

De plus, nous sommes vraiment convaincus que toutes les disciplines peuvent faire rêver le public. Pour s’en persuader, il suffit de se rappeler que l’Université de Tous les Savoirs, organisée parmi les festivités de l’an 2000, a connu un succès considérable et inattendu toutes disciplines confondues : cette série de conférences a créé un enthousiasme extraordinaire à la fois de la part des conférenciers et de celle du public.

L’expérience a d’ailleurs été prolongée et ses comptes rendus sont publiés dans des ouvrages qui se vendent fort bien. La recherche française a peut-être simplement besoin d’apprendre à vendre du rêve et à être un peu moins raisonnable.

« C’est de folies que sont nés les exploits des héros, les cités prestigieuses, les empires illustres ».
Erasme, Eloge de la Folie

Lire le mémoire complet ==> (Recherche et entreprises : Eloge de la folie)
Mémoire d’Ingénieurs Elèves
Ecole des Mines de Paris – Corps Techniques de l’Etat

Table des matières

Introduction 9

I. La recherche : un enjeu majeur délaissé 9

Un sujet qui ne passionne pas les foules 9

Pourtant, les enjeux sont majeurs 9

II. De la révolution à l’enlisement 11

Un thème qui a connu son heure de gloire 11

Aujourd’hui, le pessimisme l’emporte 13

III. Quand l’espoir renaît 14

GÉNOPOLE® 16

IV. Révolution en banlieue parisienne 16

Construction de toutes pièces d’une technopole majeure en 3 ans 16

Une équipe dédiée 17

Un engagement exceptionnel de l’Etat et des collectivités locales 19

Un ensemble à forte visibilité internationale 20

V. Une source d’inspiration pour la recherche du XXIe siècle 20

Rapprocher physiquement industrie, enseignement et recherche pluridisciplinaire. 20

Mettre la création d’entreprises innovantes au cœur des priorités 21

VI. Quelques limites 21

L’absence de structure juridique adaptée 21

Une culture trop publique ? 22

Le manque de grandes entreprises 23

Un ensemble encore cloisonné 23

VII. Comment Génopole a-t-il pu voir le jour ? 24

Une initiative portée par l’aura du Téléthon 24

L’urgence économique 25

Une chance unique pour Evry. 25

VIII. Quelques mots sur Minatec 26

Une initiative similaire à Génopole autour d’un tissu local existant. 27

Des montants financiers complètement fous ! 28

Les nanotechnologies, entre réalité et science fiction. 28

GÉNOPLANTE : AUX GRANDS MAUX, LES GRANDS REMEDES. 31

I. Génoplante : une Rolls-Royce pour la génomique végétale 31

Un réseau parmi d’autres 32

Une forme très aboutie de partenariat public-privé 33

II. Un partenariat public-privé qui fonctionne 38

Un effet très structurant 38

Une gestion efficace de la propriété intellectuelle 40

Un partenariat équilibré 41

La création d’une communauté de chercheurs 43

III. Les forces de la pesanteur 44

L’usine à gaz financière et administrative 44

Le bénévolat et la reconnaissance 46

La question de la pré-valorisation 46

La difficile ouverture à l’Europe 47

IV. Les pouvoirs de la peur et du rêve 48

Comment a-t-il été possible de faire vite et fort ? 49

Là où il faudrait vaincre la peur et construire du rêve 50

V. Synthèse 51

L’INSTITUT PASTEUR 53

I. Comment faire en 2 ans ce que d’autres promettent depuis 20 ans ? 53

Une nouvelle direction 53

La montée en puissance de la valorisation. 54

La mise en place de la règle des 12 ans 55

La création de programmes transversaux 55

II. Une évolution positive 55

III. Quelques limites 56

IV. Comment de tels changements ont-ils été possibles ? 57
LA CRÉATION D’ENTREPRISES INNOVANTES PAR LES CHERCHEURS 59
I. Un thème très mobilisateur 59
Un arsenal de mesures législatives 59
Un vif intérêt 62
Quand les chercheurs « font le grand saut » 63
II. Les bénéfices escomptés 65
L’enjeu stratégique et économique 65
Une meilleure exploitation des résultats scientifiques 66
Une nouvelle opportunité pour les chercheurs 67
III. Un peu de calme et de sang-froid 68
Quelques chiffres 68
Un mode de valorisation parmi d’autres 71
La dure réalité 71
Quel impact sur la carrière des chercheurs ? 72
IV. Quand la raison s’incline 75
Conclusion