La préparation du voyage d’études et l’agence intermédiaire

By 2 March 2013

2.4 La préparation du voyage d’études et le rôle de l’agence intermédiaire

Catherine Agulhon dans son travail sur les étudiants chinois nous explique les démarches administratives pour les étudiants chinois qui souhaitent venir en France : « Partir suppose d’entreprendre de multiples démarches. La procédure est balisée aussi bien par l’administration chinoise que française, leurs exigences sont complémentaires. La Chine exige un casier judiciaire vierge, un niveau d’études et la constitution d’un projet professionnel cohérent. La France exige un niveau de langue (test), une assurance de pouvoir subvenir à ses besoins, un visa, une préinscription dans une école ou une université française. Ceux qui habitent des régions plus reculées sont passés par Pékin, Shanghai ou Canton, ils ont pris contact avec l’Ambassade, avec Edufrance (près de la moitié) ou une agence chinoise. Ils ont fait 500 heures de français en 4 ou 6 mois à l’Alliance française ou dans une université. Ils ont dû passer un test de français pour obtenir un visa. Edufrance, aujourd’hui Campus France, mais aussi des agences locales et concurrentes les accompagnent dans leurs démarches (test, visa, préinscription, logement). Celles-ci les ont préinscrits dans une université, ce qui suppose qu’ils ont choisi leur destination et leur cursus avant le départ ».

Nous nous intéressons au rôle que jouent les agences intermédiaires et ses conséquences sur les études universitaire des étudiants.

2.4.1 Les agences intermédiaires : escroqueurs?

Pour beaucoup de Chinois, partir étudier en France, exige des démarches consulaires et académiques compliquées. « Lourdeur des démarches et importance du temps de préparation caractérisent ces départs, entachés globalement par la méconnaissance du système universitaire et de la langue française », a conclu Catherine Agulhon dans son étude sur les étudiants chinois. Sans les intermédiaires qui obtiennent tous les papiers demandés avant le départ, ce rêve de partir en France resterait inabordable. On estime que 80 % des étudiants chinois en France auraient eu recours aux agences intermédiaires – ces dernières servent de relais entre les étudiants et les établissements français, en faisant payer les services rendus au prix fort (des frais de 2000 euros à 4000 euros sont couramment demandés).

Il existe une centaine d’agences officielles, agrées par le gouvernement chinois pour exercer cette activité de recruteur pour le compte des établissements étrangers. Très lucratifs, ceux-ci recrutent à la sortie des lycées avant même le concours national et font de la publicité au sein des campus universitaires.

De bonne volonté mais ne connaissant pas ni la langue de Molière, ni son système universitaire, « ces étudiants sont du pain béni pour les recruteurs chinois ». Ces agences orientent principalement les étudiants vers des centres d’apprentissage du français ou des universités, ces dernières sont « souvent de connivence avec ces structures ou fermant tout simplement les yeux sur le parcours de l’étudiant» (Michael Sztanke, 2005).

2.4.2 Un départ marqué par une logique de consommation de l’enseignement supérieur : quelques témoignages

Nos enquêtés, Sauf Xie, ont fait appel à une agence intermédiaire chinoise. Les pratiques de l’agence intermédiaire ont pour but de générer un maximum de profits, non pas de préparer l’insertion universitaire et sociale de ces étudiants. L’intérêt des étudiants n’est pas défendu. Ils sont exploités en Chine puis en France durant leur période d’apprentissage du français. Les enquêtés qui en témoignaient, viennent de l’agence intermédiaire chinois et DU de Paris 5.

-« Piège » selon Chen

Chen a appris le français pendant deux ans en Chine à l’Alliance française, elle a eu plus que 500 points au TEF (Test d’évaluation de français) avant de venir en France. Il s’agit d’un niveau intermédiaire. Seuls les Chinois qui ont quatre ans de formation dans le département de français peuvent arriver ou dépasser ce niveau là.

Q : Avais-tu un projet d’études où projet professionnel avant de venir ?
R : J’ai choisi plusieurs universités et spécialités, je ne me souviens plus. La spécialité « ressources humaines », c’était mon premier choix. A Paris 5, J’ai choisi une spécialité en droit. En fait, ce sont les employés de l’agence intermédiaire qui m’ont recommandé cette spécialité. Ils m’ont dit « tu as le diplôme de Licence (bac +4) et tu as fait une université prestigieuse, tu peux choisir un Master 2 de telle spécialité ». A ce moment là, mon niveau de français n’était pas suffisant pour comprendre exactement ce qu’était une telle spécialité. J’avais fait confiance à l’agence. J’ai su après que ces employés de l’agence ne comprennent pas le français. Comme mon cursus en Chine n’a rien avoir avec le Droit, j’étais refusée pour une inscription éventuelle au niveau du Master 2. Je suis par contre admise en Ressources Humaine Licence 3…

Q : Et tu as consacré un an et demi à l’apprentissage du français ?
R : Les quatre ans à l’université en Chine, j’ai trop perdu mon temps. Si je pouvais ne suivre qu’un semestre au lieu de trois semestres d’apprentissage de français, je pourrai perdre un an de moins. J’ai eu un diplôme de Bac+4 en Chine, je ne suis pas contente qu’on m’ait abaissé au niveau Licence 3. L’agence intermédiaire nous a dit que ceux qui ont obtenu une note supérieure à 500 points dans le test de d’évaluation de français (niveau intermédiaire) pourraient ne suivre qu’un semestre de langue en France, à condition de réussir un test, organisé par DU à Paris 5. En effet, c’est un piège dressé de concert par l’agence intermédiaire et DU de Paris 5 : Personne ne peut passer ces examens, tous doivent suivre trois semestres de langue. La formation est très chère, 50000 yuan (équivalant environ 4500 euros). De plus, nous n’avons que 700 heures de cours au total. On ne peut pas progresser vraiment en français avec ces cours là, la qualité d’enseignement n’est pas mieux en Chine. On prolonge les temps de la formation pour que l’on dépense plus d’argent ici ».

Q : Tu n’as pas essayé de changer de discipline ou de cycle d’études, comme cela se fait facilement en France ? »
R : Nous avons toujours pensé à changer, mais nous avons tellement peur, en nous répétant « nous sommes encore très mauvais en français, nous ne pouvons pas réussir». Nous pensons que notre français est tellement mauvais, on n’ose pas demander un changement de discipline ou de cycle d’étude. On accepte ceux qui ont été arrangés ».

– Un arrangement commercial, le cas de Xiao et Yu

Nous avons tout de suite compris comment l’apprentissage du français était un arrangement commercial. Xiao, a fait seulement six mois de formation à DU à Paris 5, selon elle, « pour ceux qui s’inscrivent dans la filière Français Langue étrangère (FLE), ils peuvent suivre six mois d’apprentissage du français, comme cette spécialité est en quelque sorte une formation linguistique ». Nous avons tout de suite compris que c’était à cause de son guanxi (réseaux sociaux) qu’elle avait peut-être eu cette chance exceptionnelle, parce que la responsable de l’agence intermédiaire était une bonne amie de sa mère. Yu, une étudiante s’inscrivant également en FLE a suivi dix huit mois de formation en français à DU à Paris 5.

– Le témoigne de Qian,

« En Avril 2005, je me suis inscrit dans le département international pour apprendre le français, comme tous les chinois de notre promotion, c’était prévu que nous devions d’abord suivre une formation de français de dix-huit mois. Ensuite nous pouvions nous inscrire dans la formation universitaire en septembre 2006.

Pendant l’été 2005, j’ai commencé à regarder sur le site internet les informations sur ma spécialité (déjà fixée avant de venir en France). En septembre, j’ai fait connaissance avec une chinoise, dont la mère travaille en France. Elle est venue en France et s’est inscrite directement à une spécialité. Elle m’a dit «tu peux te renseigner directement auprès du département. Si tu constates que tu es bon pour entrer dans la spécialité et qu’il y a encore de la place, tu peux entrer dans ta spécialité déjà ». Je l’ai fait, et j’ai été accepté. Je suis entré en octobre 2005

J’ai donc abandonné la formation de français prévue pour dix-huit mois. J’avais déjà payé les frais de la formation en arrivant en France : 4500 euros. Mais on ne veut pas me rembourser la différence. Je n’ai pas insisté, non plus, car c’est le temps qui est le plus important. ».

Les avis sur le rôle des agences intermédiaires (AI) sont partagés parmi nos enquêtés. Certains confirment l’ « importance » de leur existence et l’« efficacité » de leur service. Sans recourir aux AI, leurs projet d’aller étudier en France ne se serait pas réalisé. Une fois arrivés en France, grâce à l’arrangement passé entre l’AI, l’Université et les Foyers des jeunes, ils ne se retrouvent pas dans l’urgence de trouver un logement et ils voient leurs démarches administratives facilitées.

Le manque de dispositifs publics d’informations et d’accueil, à l’instar des missions de Campus-France, laisse la place à un « marché » rentable pour les opérations commerciales. Les étudiants chinois n’ont pas de revendications particulières vis à vis des services publique dans ce domaine et ils confirment la légitimité de telles structures commerciales.

Apparemment, ce que certains étudiants remettent en question n’est pas la logique commerciale de l’enseignement supérieur, mais la « qualité » de ce service pour lequel ils payent cher.

Ces agences commerciales, peu régulée par les dispositifs publics, sont en partie à l’origine, nous le lirons ci-après, du dysfonctionnement dans l’intégration scolaire et sociale.

Conclusion : le séjour d’études en France, choix par défaut ou désir d’excellence ?

Pour une grande majorité de la population chinoise, l’enseignement supérieur reste le moyen le plus sûr pour s’assurer un niveau de vie confortable. Dans une société en pleine mutation économique où la compétitivité fait rage sur le marché de l’emploi, l’accès aux meilleures universités est devenu un enjeu primordial. Il n’en reste pas moins que pour beaucoup de jeunes aux résultats très bons, la porte de ces fameuses universités reste fermée.

Le système éducatif en Chine est particulièrement critiqué par les classes moyennes, qui ont fait des études supérieures, qui connaissent mieux les pays occidentaux et principalement les Etats-Unis. Une fois que leur enfant ne peut pas accéder à l’université ou une bonne université, ils cherchent à envoyer leur enfant en Occident.

La formation à l’étranger est supposée supérieure à celle dispensée en Chine. Les parents et les étudiants connaissent un peu plus le système éducatif des Etats-Unis, croient que ce système permet d’abord un épanouissement personnel et ensuite un meilleur futur. Connaissant peu les systèmes dans des pays européens, les Chinois font l’hypothèse que celui-ci ressemble à celui des Etats-Unis.

Les raisons de départs donnent l’impression qu’ils sont partis à cause de la force des contraintes sociales pesant sur cette partie de la population chinoise. La logique financière devient dominante dans le processus du choix. Les faibles frais d’études comme attrait principale laisse à croire que le choix de la France est un choix par défaut, surtout pour ceux qui ont eu un moment d’hésitation entre plusieurs destinations possibles. La France répondant à la fois à leur intérêt économique ou/et intellectuel est pour eux une aubaine.

Dans le chapitre précédent, nous avons montré à travers leur profil que ces étudiants sont définit et se définissent d’abord comme une population privilégiée par rapport aux autres : ceux qui n’ont pas les moyens de partir à l’étranger, ceux qui ne peuvent pas accéder à l’enseignement supérieur, ou encore ceux qui, fortement plus nombreux, sont nées à la campagne et ne peuvent pas terminer leurs études secondaire.

Ici, nous rejoignons l’idée de Hu Yu : pour cette population chinoise, l’amélioration du présent doit être interprétée dans le sens d’apporter un plus à leur situation déjà « privilégiés », autrement dit, chercher à garder leur « privilège » et accéder à l’excellence sociale.

Lire le mémoire complet ==>

(L’expérience des étudiants chinois en France : Entre mobilité et intégration)
Mémoire de Master Recherche : Sociologie de l’éducation et de la formation
Université Paris Descartes – Paris V – Faculté des Sciences Humaines et Sociales – Sorbonne

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