La pépinière de l’entrepreneuriat social et la pépinière ESS

By 25 March 2013

B- La pépinière de l’entrepreneuriat social

1. Aux origines du projet : une pépinière de l’économie sociale et solidaire

On trouve à l’origine du projet la ville de Vaulx-en-Velin, qui souhaitait au départ lancer une vaste mesure de soutien au commerce équitable, par l’ouverture d’une plateforme logistique dédiée au commerce équitable, couplée à une pépinière d’entreprises spécialisées dans ce domaine11. Le projet a rapidement évolué vers la séparation de ces deux volets : la plateforme logistique nécessitait une surface importante pour s’installer, ce qui a nécessité une longue période de prospection foncière. Pendant ce temps, des bureaux supplémentaires se sont rapidement libérés au sein du bâtiment de la pépinière CARCO, opportunité qui a été saisie pour lancer le projet de pépinière de l’entrepreneuriat social. Ainsi, la pépinière CARCO s’est vue confier la mission de porter ce projet ; tandis que la plateforme logistique, qui a ouvert ses portes il y a maintenant quelques semaines dans la zone industrielle de la Rize, a été confiée à Bioport.

Le projet de pépinière s’est rapidement élargi au champ de l’économie sociale et solidaire, puis à celui de l’entrepreneuriat social.

L’élargissement du projet de pépinière du commerce équitable à celui de pépinière de l’ESS s’explique aisément lorsqu’on observe les diverses politiques mises en œuvre par la ville de Vaulx-en-Velin pour soutenir l’ESS sur son territoire.

En effet, Vaulx-en-Velin cherche depuis plusieurs années déjà à soutenir le développement de ce secteur, convaincue qu’il peut répondre tant aux enjeux de développement économique que social du quartier. La ville organise chaque année le forum de l’économie sociale et solidaire, et comprend dans son équipe municipale un délégué à l’économie sociale et solidaire, M. Laurent Patry. L’aménagement du « carré de soie » prévoit de consacrer un bâtiment entier à la constitution d’un « pôle de l’ESS », et le déménagement prochain de l’URSCOP dans ces locaux témoigne de la capacité de la ville à attirer des acteurs incontournables de ce secteur sur son territoire. L’ouverture d’une pépinière de l’économie sociale et solidaire semble donc entrer dans cette dynamique générale. A travers cette pépinière, il s’agit ainsi d’inciter les entrepreneurs de l’ESS à venir s’implanter à Vaulx-en- Velin, ce qui devrait participer non seulement au développement économique et social du territoire, mais aussi au rayonnement de la ville en termes d’image.

2. Le changement de nom: de la pépinière ESS à la pépinière de l’entrepreneuriat social

Les raisons de cette évolution sont subtiles et tiennent principalement à la dimension multi partenariale du projet, qui réunit des acteurs aux points de vue divers.

La ville de Vaulx-en-Velin s’est entourée de plusieurs partenaires experts dans le champ de l’ESS, pour donner au projet l’envergure et l’expertise qu’il mérite. Le comité de pilotage du projet réunit ainsi des représentants des collectivités territoriales : la ville de Vaulx-en-Velin évidemment, mais aussi le Grand Lyon et la région Rhône Alpes qui, s’ils restent discrets pour l’instant, pourraient porter dans le futur un intérêt croissant pour cette pépinière qui est la première du genre dans la région. Les acteurs les plus impliqués dans le projet, pour des raisons qui tiennent à l’expertise qu’ils peuvent apporter à sa mise en œuvre opérationnelle, sont pour l’instant des institutions représentatives de l’ESS au niveau régional : la Chambre Régionale de l’Economie Sociale et Solidaire (CRESS) et l’Union Régionale des Coopératives (URSCOP). Enfin, l’association Equi’sol, qui œuvre à la reconnaissance et à la promotion du commerce équitable et de ses acteurs au niveau régional, et Bioport, en charge de la gestion de la nouvelle plateforme logistique du commerce équitable à Vaulx-en-Velin, sont liés depuis le départ au projet de pépinière, comme nous l’avons expliqué plus haut. L’ensemble de ces acteurs, s’ils se définissent tous comme faisant partie du champ de l’ESS, ont pourtant des conceptions parfois divergentes de ce que revêt ce terme.

La CRESS et l’URSCOP s’accordent (ou s’accordaient à l’époque où ont eu lieu ces débats, il y a un an) pour limiter l’appellation ESS à des critères statutaires, conformément aux définitions courantes de ce que l’on appelle économie sociale (associations, coopératives, mutuelles, fondations). Cela peut sembler paradoxal de la part de la CRESS, puisque cette institution représente également les structures de l’économie solidaire, comme l’indique le dernier S de CRESS. Or ces structures sont caractérisées avant tout par un but social et non par les statuts restrictifs de l’économie sociale. Nous n’entrerons pas ici dans les détails, puisque cette problématique a déjà été étudiée par Jeanne Garnier l’an dernier dans son mémoire. Rappelons juste que cette position de la CRESS à l’époque était due au fait qu’elle était en quête de reconnaissance, ce qui passait selon elle par l’établissement de limites claires au champ des structures qu’elle représentait, même si les débats étaient dans la réalité ouverts.

Les représentants du commerce équitable ont quant à eux une conception plus large et considèrent que des entreprises « classiques » (de statuts SA, SARL, etc…) peuvent aussi faire partie de l’ESS dés lors que leur activité est productrice d’une utilité sociale particulière12. Ils appartiennent ainsi au champ de l’économie solidaire, ce qui n’est pas démenti par la CRESS et l’URSCOP en principe, mais posait tout de même problème dans le choix de l’appellation de la pépinière.

Les débats tournaient en fait autour de l’image de l’ESS que la pépinière allait diffuser, et on a préféré abandonner le terme historiquement et politiquement marqué d’ « économie sociale et solidaire », pour adopter celui, plus consensuel et moins politisé, d’ « entrepreneuriat social ». Ainsi, le comité de pilotage s’est finalement accordé pour retenir dans son périmètre les associations et coopératives (statuts de l’ESS) ainsi que toute entreprise, quel que soit son statut juridique, qui pourrait justifier de son utilité sociale. Un début de définition de ce que l’on entendait par « utilité sociale » a consisté à énumérer les champs d’activité suivants : commerce équitable, insertion et développement durable.

Mais cet élargissement ne permet pas pour autant de mieux définir les contours de la pépinière, bien au contraire. Il n’existe pas de définitions restrictives de l’entrepreneuriat social ni de l’utilité sociale qui soient communes à l’ensemble des acteurs qui s’y intéressent. Comme l’explique Jean Gadrey13, l’utilité sociale est une convention socio politique dont les critères varient selon les acteurs qui s’en saisissent. Les partenaires souhaitent ainsi pouvoir passer en revue chaque candidat à l’entrée à la pépinière, pour évaluer son utilité sociale. Ainsi, une SCOP qui a une activité polluante dans le domaine du bâtiment par exemple, ne sera pas d’emblée admise à la pépinière sous prétexte qu’elle a les statuts coopératifs. De même, n’importe quelle société affichant une activité dans le commerce équitable ne sera pas forcément admise, et son activité sera étudiée selon les critères d’utilité sociale qui auront été fixés au préalable par l’ensemble des membres du comité de pilotage.

12 Remarque : l’Union Régionale des Entreprises d’Insertion défend également ce point de vue. Si l’UREI ne participe pas pour l’instant au comité de pilotage de la pépinière, son avis sur la définition de l’utilité sociale doit être pris en compte puisque la pépinière a inclus dans son périmètre les entreprises d’insertion.
13 GADREY (2004), L’utilité sociale des organisations de l’économie sociale et solidaire, une mise en perspective sur la base de travaux récents, Rapport de synthèse pour la DIES et la MIRE

La Pépinière de l’entrepreneuriat social a cependant besoin d’un champ défini pour savoir quels vont être ses critères de sélection à l’entrée. En effet, elle ne pourra pas réinventer une nouvelle convention d’utilité sociale à chaque candidature, car cela provoquerait des débats interminables, et nuirait à sa cohérence et à sa crédibilité. En outre il faut souligner que le projet n’est pas neutre : en s’inscrivant dans une démarche de promotion d’un « entreprendre autrement », il défend une certaine vision de l’entrepreneuriat, et doit donc adopter une position intelligible par l’ensemble du public.

L’enjeu reste donc celui de trouver un accord entre tous les partenaires non pas sur une définition commune, mais plutôt sur un socle de critères communs qui permettent de juger de l’« utilité sociale » d’une activité .

Le travail mené sur ce sujet par Jeanne Garnier a abouti à une grille de critères d’utilité sociale à laquelle les membres du comité d’admission à la pépinière pourront se référer pour décider ensemble de l’admission d’une entreprise au sein de la pépinière. Cependant cette grille n’a pas été testée auprès de structures réelles, test nécessaire pour vérifier sa pertinence et son caractère opérationnel. Je proposerai dans le mémoire une lecture critique de cette grille, fondée sur son expérimentation sur des structures réelles.

Lire le mémoire complet ==> (Comment identifier et accompagner les entrepreneurs sociaux ?)
Réflexions autour du montage de projet de la pépinière de l’entrepreneuriat social
Mémoire de stage – Master II Economie Sociale et Solidaire
Université LUMIERE LYON 2