La naissance du mouvement open source

By 22 March 2013

La naissance du mouvement open source

Au milieu des années 1990, le monde des affaires commença, quoique d’abord assez timidement, à s’intéresser au logiciel libre. La société Red Hat fut créée en 1995 avec le projet d’éditer sa propre distribution de GNU/Linux, et de faire payer à ses clients tous les services afférents : formation, maintenance, personnalisation, etc. Elle suivait en cela les traces d’une entreprise pionnière, Cygnus Solutions, co-fondée en 1990 par Michael Tiemann. Celui-ci fut sans aucun doute l’un des premiers à déceler dans le logiciel libre un potentiel commercial. Il décrit sa réception du « manifeste GNU » de la manière suivante : « Cela ressemblait à de la polémique socialiste, mais j’y ai vu quelque chose de différent. J’y ai vu un business plan caché »1 .

À mesure que les logiciels libres gagnaient en qualité et convertissaient de nouveaux utilisateurs, quelques entrepreneurs lui emboîtèrent le pas. Cette tendance s’exprima exemplairement dans la décision prise par Netscape en janvier 1998 d’ouvrir le code source de son navigateur Web, qui perdait alors des parts de marché face à l’Internet Explorer de Microsoft. Netscape était à l’époque un acteur majeur d’Internet, mais Netscape Navigator, qui dominait pourtant outrageusement le marché au milieu des années 1990, se trouvait en position de plus en plus délicate face à son concurrent. Rapidement suivie par la création de l’organisation Mozilla, la décision d’ouvrir le code source représentait un signal fort. Du point de vue technologique, elle témoignait d’une confiance dans l’efficacité de méthodologies de développement ouvertes et collaboratives. Du point de vue commercial, elle manifestait la conviction qu’il était possible de trouver de nouveaux modèles économiques tirant parti du logiciel libre2.

En ce début d’année 1998, de nombreuses entreprises du secteur informatique demeuraient malgré tout réticentes à s’engager dans le logiciel libre. Elles étaient par exemple rebutées par l’appellation « free software », spontanément associée à une idée de gratuité évidemment peu favorable aux affaires. C’est pour tenter de mettre fin à ces ambiguïtés et favoriser la pénétration du logiciel libre dans le monde de l’entreprise, que le terme « open source » fut forgé. Son usage se répandit comme une traînée de poudre au cours de l’année 1998, à un moment où l’enthousiasme autour d’Internet était à son comble. Néanmoins, Richard Stallman ne tarda pas à désapprouver cette évolution terminologique. L’expression « open source » avait certes l’avantage d’éliminer la confusion entre liberté et gratuité, que le fondateur du logiciel libre avait lui-même sans cesse cherché à désamorcer. Mais elle conduisait aussi à passer sous silence la question « éthique » de la liberté, qui avait toujours été au cœur de son combat. Elle mettait en revanche l’accent sur les avantages techniques liés à la possibilité d’accéder au code source des logiciels, notamment le fait de pouvoir modifier et distribuer ceux-ci à volonté.

1 Michael TIEMANN, cité dans Richard M. STALLMAN, Sam WILLIAMS, Christophe MASUTTI, op. cit., p. 181.
2 Pour de nombreux analystes, le bien-fondé de la démarche était cependant sensiblement plus sujet à caution en matière de stratégie d’entreprise que d’ingénierie logicielle. Dans les faits, ce fut un échec aussi bien technologique qu’économique. Du moins dans un premier temps. L’ouverture du code source ne parvint pas à enrayer le déclin de l’entreprise, et le développement du navigateur sur la base du code libéré fut assez rapidement arrêté. Toutefois, l’initiative de Netscape accoucha indirectement d’une grande réussite, lorsque quelques années plus tard le navigateur Firefox, issu d’un sous-projet de Mozilla, commença à être loué pour ses performances, et à grignoter les parts de marché de Microsoft. Celui-ci réussit ainsi là où Netscape Navigator avait échoué.

Cette réorientation de la signification du logiciel libre était pleinement consciente et assumée de la part des partisans de l’open source. Leurs motivations combinaient ainsi une volonté pragmatique de ne pas rater le train de la croissance du secteur des nouvelles communications, et une résistance viscérale au discours social et moralisateur tenu par Richard Stallman, perçu par eux comme dangereux et « idéologique ». Comme l’explique Michael Tiemann, le terme open source fut créé pour « se débarrasser de l’attitude moralisatrice et belliqueuse qui avait été associée au “logiciel libre” par le passé, et en promouvoir l’idée uniquement sur une base pragmatique et par un raisonnement économique, à l’image de ce qui avait motivé Netscape »1.

Les terminologies « free software » et « open source software » impliquaient ainsi davantage qu’un débat sémantique. Elles mettaient en mots la différence d’approche, manifeste depuis quelques années déjà, entre le projet GNU et Linux. Elles actaient la séparation du monde du logiciel libre entre une tendance historique concernée prioritairement par des enjeux éthiques et sociaux, et une nouvelle tendance rassemblée autour de préoccupations économiques et techniques. Ce clivage s’institutionnalisa rapidement, avec la création par Eric S. Raymond et Bruce Perens2 de l’Open Source Initiative (OSI). Cette nouvelle organisation se présentait à bien des égards comme la rivale de la Free Software Foundation. L’OSI commença ainsi à délivrer le label « OSI approved » aux logiciels dont les licences satisfaisaient aux critères de l’ « Open Source Definition », définition moins restrictive et injonctive que celle proposée par la FSF. La différence d’approche se manifestait notamment par rapport au principe du copyleft. Quand la Free Software Foundation, à travers la General Public License, défendait celui-ci, c’est-à-dire pronait l’obligation que les logiciels dérivés offrent les mêmes libertés aux utilisateurs que le logiciel d’origine, l’Open Source Initiative se contentait de permettre que les logiciels dérivés soient soumis aux mêmes conditions. Il s’agissait là indéniablement d’une nuance importante, dans la mesure où le principe du copyleft représentait un élément majeur de l’identité du mouvement du logiciel libre.

1 Michael TIEMANN, « History of the OSI », en ligne : http://www.opensource.org/history (consulté le 20/06/2010).
2 Celui-ci se retira de l’organisation un an après sa création, regrettant l’opposition de l’OSI à la FSF et écrivant par la suite un texte pour expliquer pourquoi les principes mis en avant par la Free Software Foundation assuraient plus de libertés aux utilisateurs que ceux défendus par l’Open Source Initiative.

Le développement de l’approche open source fut concomitant à la croissance fulgurante des entreprises liées aux nouvelles technologies, et au boom de ce qui allait plus tard se révéler être la « bulle Internet ». Les entreprises liées à l’open source profitèrent largement de l’euphorie boursière sur les valeurs technologiques. La société Red Hat fit son entrée au Nasdaq en 1999. En décembre de la même année, VA Linux vit sa cotation en bourse monter en flèche, l’action gagnant 700% en une seule journée le 10 décembre. L’allégresse des investisseurs provoqua aussi une certaine excitation médiatique, à moins que ce ne fût l’inverse. Le logiciel libre devint ainsi, principalement sous l’appellation open source, un sujet de choix pour les médias généralistes américains au cours des années 1998 et 1999. En couverture des news magazines, il n’était plus rare de voir des photos de Richard Stallman ou de Linus Torvalds1.

Le succès du mouvement open source contribua aussi à modifier l’image du logiciel libre. Celui-ci toucha les milieux d’affaire et, un peu, le grand public, mais moyennant une certaine dilution de son message social et éthique intransigeant. Selon Richard Stallman, l’open source ne fournissait en effet qu’une « alternative édulcorée »2 au discours développé depuis l’origine par le free software. Le logiciel libre devint ainsi associé avant toute chose à un modèle de développement spécifique; déplacement qui fut largement impulsé par les écrits de l’informaticien et anthropologue autodidacte Eric S. Raymond, fervent partisan de l’approche open source.

Dans son texte le plus célèbre, « La cathédrale et le bazar », Eric Raymond compare deux styles de développement : le modèle « cathédrale » et le modèle « bazar ». Le premier est, selon lui, mis en œuvre dans la production de la majorité des logiciels commerciaux, mais aussi dans une certaine mesure dans le projet GNU de Richard Stallman. Il repose sur un petit groupe de gens « travaillant à l’écart du monde »3, au sein d’une organisation stricte et centralisée. Le second a été « inventé » par Linus Torvalds et la communauté des développeurs du noyau Linux. Il est décrit comme ouvert à tous et « grouillant de rituels et d’approches différentes »4. Eric Raymond énumère ensuite les raisons de la supériorité du « bazar ». Il cite l’investissement personnel des programmeurs, les mécanismes de réputation et d’autorégulation, ou encore les mises à jour fréquentes de nouvelles versions, boguées mais rapidement corrigées par la communauté. De cette dernière caractéristique, il tire ce qu’il nomme la« loi de Linus » : « Étant donnés suffisamment d’observateurs, tous les bogues sautent aux yeux »1. Il en conclut que le génie de Linus Torvalds ne tient pas à « la construction du noyau de Linux en lui-même, mais plutôt à son invention du modèle de développement de Linux », plus efficace que celui de n’importe quel « projet fermé »2.

1 Voir dans la partie « Documents » : Document 7. Linus Torvalds, informaticien médiatique.
2 Richard STALLMAN, « Thus Spake Stallman », interwiew donnée à Slashdot, 1er mai 2000, texte disponible en ligne : http://slashdot.org/interviews/00/05/01/1052216.shtml (consulté le 20/06/2010).
3 Eric S. RAYMOND, « La cathédrale et le bazar », traduit de l’américain par Sébastien Blondeel, 11 août 1998, texte disponible en ligne : http://www.linux- france.org/article/these/cathedrale-bazar/cathedrale-bazar_monoblock.html (consulté le 11/08/2010).
4 Ibid.

Dans le contexte de l’époque, le texte avait une dimension extrêmement polémique pour la grande « famille » du logiciel libre. Richard Stallman et le projet GNU y étaient implicitement accusés de n’avoir pas su ouvrir suffisamment leurs pratiques de développement, et d’être restés prisonniers du modèle traditionnel de la « cathédrale »3. La prose d’Eric Raymond eut également pour effet de nourrir l’intérêt et l’admiration pour le modèle de production du logiciel libre. En 1998, dans des notes confidentielles (les « Halloween Documents ») qui ne tardèrent pas à « fuiter », un responsable de Microsoft reconnaissait que la méthodologie de développement open source produisait des logiciels aussi, sinon plus, robustes que les alternatives commerciales. Ce modèle de collaboration commença également à susciter la curiosité hors du cercle étroit des informaticiens de métier, quitte à être fréquemment idéalisé. De nombreux discours sur les vertus quasi magiques de l’auto-organisation et du partage de l’information fleurirent ainsi à cette époque, érigeant le logiciel libre en parangon d’une « intelligence collective » propulsée par Internet4. Certains partisans de l’open source ne furent pas étrangers à ces emballements, la métaphore du « bazar » laissant par exemple supposer, à tort, que les commnautés du logiciel libre fonctionnaient de manière anarchique et étaient totalement dénuées de structures d’autorité5.

Le clivage entre free software et open source apparaissait donc extrêmement net en cette fin des années 1990. D’un côté, il existait un « mouvement social », organisé autour de la figure charismatique mais parfois légèrement écrasante de Richard Stallman. De l’autre, il y avait une « méthodologie de développement », tirant parti des nouvelles possibilités d’interconnexion à grande échelle fournies par Internet, et des capitaux affluant au sein de la « nouvelle économie »1.

1 Ibid.
2 Ibid.
3 Ce reproche peut néanmoins apparaître un peu injuste, tout comme il peut sembler légèrement exagéré de présenter Linus Torvalds comme « l’inventeur » d’un nouveau modèle de production logicielle. En effet, le développement de certaines versions d’Unix ou celui d’Emacs tel qu’il fut mené au MIT mettaient déjà en œuvre des processus de collaboration du même type. Hal Abelson, étudiant au MIT dans les années 1970 et membre fondateur de la Free Software Foundation, décrit le projet Emacs de la façon suivante : « Sa structure était si robuste que des gens du monde entier pouvaient y collaborer ou y contribuer sans concertation préalable. Je ne sais pas si cela avait jamais été réalisé auparavant » (cité dans Richard M. STALLMAN, Sam WILLIAMS, Christophe MASUTTI, op. cit., p. 117). Une telle description est assurément assez proche du modèle du « bazar » décrit par Eric Raymond. Il appartient cependant au développement de Linux d’avoir mis en application ces principes à une échelle qui était jusqu’alors inconnue, ce qui fut permis par l’expansion d’Internet.
4 Nous avons écrit un article consacré à l’analyse critique de ces discours. Cf. Sébastien BROCA, « L’intelligence collective est-elle porteuse d’un projet démocratique ? » in Sylvie CRAIPEAU, Gérard DUBEY, Pierre MUSSO, Bernard PAULRÉ, La connaissance dans les sociétés techniciennes, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 159-175.
5 C’est au contraire l’équilibre subtil entre coopération directe et décisions venues « d’en haut » qui garantit l’efficacité du processus de développement mis en avant par l’open source. Cf. chapitre 4.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie